16. La matinée à l’hôtel Guermantes

Par Dorian Gray*

BnF EST

Dans l’édition Folio, le passage du Temps retrouvé que l’on va analyser maintenant commence au bas de la page 171 et finit une quinzaine de pages plus loin ; dans la Pléiade il commence au bas de la page 443 (vol. IV). Rappelons ce que l’on a dit dans notre chap. 14 : Si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance1… » Le carnet 1 de 1908 confirme le souhait de l’auteur de finir son roman sur une soirée chez la princesse Guermantes2 ; voir aussi une confirmation dans Matinée chez la princesse de Guermantes3, (p. 31). Le Narrateur arrive à cette réception alors qu’il est plutôt déprimé, comme lors de la réminiscence dite de la madeleine.

Les réminiscences de la matinée à l’hôtel Guermantes ne se sont pas toutes produites telles qu’elles ont été racontées par l’auteur. Ce feu d’artifice de résurrections — quatre fusées ! — appartient plutôt au domaine du romanesque qu’à celui de la réalité d’un isakower. Ces réminiscences eurent cependant bien lieu ; ce ne sont pas des inventions de romancier, nous pouvons l’affirmer ; mais elles surgirent en Proust les unes après les autres à quelques années d’intervalle, avant le début de la rédaction du premier volume de la Recherche, mais pas forcément dans cet ordre-là. Les réminiscences d’un effet Isakower apparaissent dans l’enfance et/ou à la puberté, mais rarement au-delà d’une vingtaine d’années. Or, à l’époque de Venise, puisqu’il va en être question, Proust avait une trentaine d’années. Il n’était donc plus éligible, si l’on peut dire, à un effet Isakower (on a développé ce sujet chap. 17a). Et a fortiori, pas éligible lors de la matinée Guermantes puisqu’il était évidemment plus âgé qu’à Venise. D’ailleurs, lorsqu’il relate son séjour dans la cité des Doges, le Narrateur ne fait pas état de réminiscences qu’il aurait ressenties dans le baptistère de la basilique de Saint-Marc, alors qu’il a raconté avec force détails celle de la biscotte, celle des trois arbres, des trois clochers, des toilettes publiques.

Signalons une version primitive de cette « soirée » chez les Guermantes, ainsi que l’appelait Proust dans cette version, soirée dans laquelle ne sont rapportées aucune des réminiscences de la version définitive du Temps retrouvé ; on passe directement des taxis électriques au Bal de Têtes4. Ceci laisse entendre que la version définitive est une reconstitution. Mais reconstitution ne veut pas dire ici invention. Ce sont des symptômes qu’il a réellement éprouvés en lui-même, il y a longtemps.

C’est dans un état dépressif, avons-nous dit, analogue à celui qu’éprouva le Narrateur juste avant l’épisode de la biscotte et du thé au lait, que les réminiscences vont advenir ; ou plutôt que l’auteur a décidé de les faire advenir sous sa plume. La réminiscence survenue alors que le Narrateur a semblé trébucher sur les pavés inégaux est celle qui va déclencher le feu d’artifice.

Le plus important, dans cette première réminiscence, est sans doute l’allumage de la féérie pyrotechnique : Un taxi, qu’il ne voit pas, fonce sur le Narrateur au moment où il entre dans la cour pavée de l’hôtel Guermantes, perdu dans ses pensées. Au cri du wattman qui l’avertit du danger, il n’a que le temps de se ranger vivement de côté. Il échappe de justesse à l’accident. En reculant, il bute sur un pavé ; au moment où il reprend son aplomb apparaît l’effet Isakower. Ce rééquilibre est agréable au Narrateur, car non seulement il vient de l’échapper belle, mais aussi parce qu’il éprouve de nouveau la même félicité bien connue de lui lors des précédentes réminiscences. Ce déséquilibre/rééquilibre a la même source que celui qu’il ressentit assis dans la calèche de la marquise de Villeparisis : « mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent ». Nous dirons, pour l’instant, que le Narrateur a eu les jambes flageolantes car il a eu peur. Cette histoire de pavés nous fait beaucoup penser à l’expression anglaise : to shake in one’s shoes (mot à mot : trembler dans ses chaussures). Sous les pavés, l’enfer… C’est au moment où il vient d’échapper à un danger, et où il retrouve son aplomb, c’est à cet instant même que survient le phénomène d’Isakower. On reviendra là-dessus.

Rappelons que dans beaucoup d’effets Isakower, les patients décrivent souvent un objet, en général indéfini, qui vient à leur rencontre (Isakower, art. cit., p. 199, + 8) : « L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » D’une certaine façon, c’est ce que Proust vient de décrire ici métaphoriquement : le Narrateur, perdu dans ses pensées, a vu (ou pas) un objet indéfini arriver droit sur lui et qui menaçait de l’écraser. Il eut peur, chancela un instant, puis se rétablit.

Signalons qu’à cette époque, ces nouvelles machines appelées automobiles, étaient considérées comme étant très dangereuses. En effet, rien que dans l’entourage de Proust, Georges de Lauris, un de ses amis, s’était cassé une jambe dans un accident de la route ; plus tard, c’est Albert Nahmias, un temps son chauffeur, qui écrasa une fillette sur la route de Caen ; elle mourut le surlendemain. Quelques jours après, un autre de ses amis, Henri Bardac, tua une gamine sur la route ; à la même époque deux taxis furent détruits dans une collision5. En 1918, Robert, son frère, fut victime d’un grave accident de la route. C’est seulement plus tard, bien plus tard, qu’on se décida enfin à introduire en France les premiers feux rouges ! On comprend qu’une fois arrivé au Grand Hôtel de Cabourg, Proust préféra de louer l’omnibus de l’hôtel, « conduit par un homme très prudent et adroit », plutôt que de circuler en taxi. Proust craignait effectivement les automobiles et redoutait l’accident :

« Maintenant, me sentir porteur d’une œuvre rendait pour moi un accident où j’aurais trouvé la mort, plus redoutable, même (dans la mesure où cette œuvre me semblait nécessaire et durable) absurde, en contradiction avec mon désir, avec l’élan de ma pensée […] Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter6 ? »

Ce n’est pas la première fois que l’auteur de la Recherche décrit une scène de ce genre (la réminiscence des pavés), où la cinétique, voire la balistique, semblent déclencher, ou accompagner, l’irruption de la mémoire involontaire. On avait vu dans notre chapitre précédent les clochers de l’église de l’abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui, après avoir tournoyé au loin, semblaient se précipiter sur l’automobile : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche7. » Les clochers de Martinville eurent le même comportement, si l’on peut dire, après avoir donné l’impression de tourbillonner dans le lointain : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche8. » Citons encore, pour illustrer notre propos, une réminiscence dont on parle moins car elle ne figure que dans une Esquisse de la Recherche et dans le Carnet 1 de 19089:

« Je n’ai pas plus trouvé le beau dans la solitude que dans la société je l’ai trouvé quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser un [sic] autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, d’épaisseur, et qui me montrait que la joie la plus grande que puisse avoir l’âme c’est de contenir quelque chose de général et qui la remplisse tout entière. Certes ces moments là sont rares, mais ils dominent toute la vie. » (N.B. : À cette époque-là les automobiles n’avaient pas toutes effectué leur transition de genre ; d’où : « en dépasser un autre » ; masculin que l’on retrouve parfois aussi dans JS ; et certains chauffeurs s’appelaient parfois Albertine.)

Dans l’épisode ci-dessus il s’agit encore une fois d’automobile ; et à nouveau d’une manœuvre potentiellement dangereuse. Apportons encore d’autres exemples d’effet Isakower où la cinétique et la machine jouent un rôle important. Le premier vient d’un article de Arnold D. Richard : Le patient voit approcher à sa rencontre, puis repartir, un lit d’ambulance10(!) ; deux autres exemples, advenus à l’auteur de ces lignes, sont reproduits en Annexe (chap. 23) : l’un concerne une automobile et l’autre une locomotive.

Un phénomène du même type que ceux que l’on vient d’exposer va nous occuper maintenant. Il sera question de cinétique, de balistique, d’un accident, d’asthme, de jalousie et de mort. Dans « La fin de la jalousie », une nouvelle tirée du premier livre de Proust, intitulée Les Plaisirs et les jours, Honoré, le héros, qui pourrait aussi bien s’appeler Marcel, tant il ressemble à l’auteur de la nouvelle, est renversé avenue du Bois-de-Boulogne (aujourd’hui av. Foch) par un cheval qu’il n’avait pas vu venir. Il aura les deux jambes cassées et le ventre meurtri. On en connaît un autre qui, lui, est tombé de cheval en revenant du Bois ; résultat : nez cassé. Selon J.-Y. Tadié, c’est vers l’époque de cette chute que se déclara l’asthme de Proust11 ; il avait neuf ans.

Suite à cette chute, « Honoré […] ne pouvait comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé […] et il buttait à chaque pas en lui-même12. »

À la suite de son accident Honoré eut une « attaque d’asthme nerveux », ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Honoré ne se rétablit pas ; il mourut de septicémie une semaine plus tard. Il ne put pas, contrairement au Narrateur dans la cour des Guermantes, reprendre pied en lui-même, retrouver son équilibre. Quelques jours avant de mourir, il se remémora sa mère qui venait régulièrement l’embrasser avant qu’il ne s’endormît (énième scène du coucher clairement liée, comme les autres, à la jalousie). Puis, alors qu’Honoré s’est endormi et qu’il rêve, souvient en lui un phénomène d’Isakower (on peut effectivement en éprouver parfois en dormant13).

Il est très probable que le phénomène que l’on va voir soit en lien avec le fameux symptôme de déséquilibre/rééquilibre éprouvé sur les pavés  :


« La nuit du dimanche au lundi, il rêva qu’il étouffait, sentait un poids énorme sur sa poitrine. Il demandait grâce, n’avait plus la force de déplacer tout ce poids, le sentiment que tout cela était ainsi sur lui depuis très longtemps lui était inexplicable, il ne pouvait pas le tolérer une seconde de plus, il suffoquait. Tout d’un coup il se sentit miraculeusement allégé de tout ce fardeau qui s’éloignait, s’éloignait, l’ayant à jamais délivré. Et il se dit : “Je suis mort !” Et, au-dessus de lui, il apercevait monter tout ce qui avait si longtemps pesé ainsi sur lui à l’étouffer ; il crut d’abord que c’était l’image de Gouvres [rival dont il était jaloux], puis seulement ses soupçons, puis ses désirs, puis cette attente d’autrefois dès le matin, criant vers le moment où il verrait Françoise [sa fiancée ; rien à voir avec la Françoise de la Recherche, mais beaucoup avec celle de J.S.], puis la pensée de Françoise. Cela prenait à toute minute une autre forme, comme un nuage, cela grandissait, grandissait sans cesse, et maintenant il ne s’expliquait plus comment cette chose qu’il comprenait être immense comme le monde avait pu être sur lui, sur son petit corps d’homme faible, sur son pauvre cœur d’homme sans énergie et comment il n’en avait pas été écrasé et que c’était une vie d’écrasé qu’il avait menée14. »

Suit immédiatement après, l’interprétation de ce phénomène par Honoré/Marcel :

« Et cette immense chose qui avait pesé sur sa poitrine de toute la force du monde, il comprit que c’était son amour. Puis il se redit : “Vie d’écrasé !” et il se rappela qu’au moment où le cheval l’avait renversé, il s’était dit : “Je vais être écrasé”, il se rappela sa promenade, qu’il devait ce matin-là aller déjeuner avec Françoise, et alors, par ce détour, la pensée de son amour lui revint. Et il se dit : “Est-ce mon amour qui pesait sur moi ? Qu’est-ce que ce serait si ce n’était mon amour ? Mon caractère, peut-être ? Moi ? Ou encore la vie ?” Puis il pensa : “Non, quand je mourrai, je ne serai pas délivré de mon amour, mais de mes désirs charnels, de mon envie charnelle, de ma jalousie”15. »

 Arrêtons-nous un instant sur ce rêve pour montrer qu’il s’agit bien d’une des manifestations de notre phénomène. Voici deux exemples de témoignages pris dans l’article d’Isakower et qui ressemblent à celui d’Honoré :

« … je me sens alors réduite à la dimension d’un point — comme si quelque chose de très grand et de très lourd était posé sur moi — sans m’écraser16 — » (art. cit., p. 198, ligne 10).

Un peu plus loin dans l’article (p. 202, ligne -3), l’auteur souligne : « Ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires) est prédominante. » Ces lignes peuvent s’appliquer au rêve d’Honoré, dans lequel on relève en effet : « il étouffait » ; il « suffoquait » ; puis à nouveau : « avait pesé sur lui jusqu’à l’étouffer ». On pense évidemment ici à l’asthme d’Honoré/Marcel.

Citons d’autres revues avec des témoignages similaires à celui décrit à l’instant par Honoré :

– 1 ) « I am half awake in my bed and a heavy weight is on my chest. It is a big cylinder, not heavy, made of wood two feet in diameter, resting on my body. »  (Max Stern, 1961, « Blank Hallucinations ». Int. J. Psych-Anal., p. 207)

– 2 ) « It is a funny sensation in my chest, like falling and a circular feeling. The ball was like a big round mass, not a vision, a feeling as if the mass were in my chest, flowing from inside and leaving me. I was in a state of anxiety, in a cold sweat. Like something large on my chest. It comes in and goes out ; it is like nothing else I have ever experienced. » (Max Stern, id.)

– 3 ) « He reported a tightness in the center of his chest and reported the Isakower-like phenomenon: « I have an image of something moving away from me; it is a large white cloud« . » (Arnold D. Richards (1985), « Isakower-Like Phenomenon on a Couch », The Psychoanalytic Quarterly, no 54, p. 422.)

– 4 ) Un autre témoignage concernant la vision d’un nuage : « They [images] suggest the « Isakower phenomenon » which occurs in hypnagogic hallucinations and dreams and consist of images of limitless and whitish amorphous masses or discs that may revolve or grow larger or smaller […] comme nearer, go away » (Angel Garma, Psychoanal. Q., « Vicissitudes of the Dream Screen… », 1955, p. 378.) Etc.

Proust ne peut pas avoir inventé le rêve d’Honoré ; il l’a réellement vécu car ce qu’il décrit là est exactement un de ces rêves caractéristiques de l’effet Isakower, comme on vient de le voir.

Écrasé, disait Honoré. Écrasé par quoi ? par qui ? Libre à chacun de juger. Nous pensons avec Honoré/Marcel qu’il y a peut-être une histoire de jalousie sous roche qui… l’écrase. Signalons, pour étayer notre avis (et celui d’Honoré), une confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :

« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. »

Là encore, chacun pourra interpréter à sa guise. Il ne nous semble pas déraisonnable de suggérer que Robert, le frère cadet de Marcel, pourrait être en lien avec la jalousie de ce dernier ; vingt-deux mois séparent les deux frères. Ajoutons : Le cadet est né à l’époque où l’aîné s’essayait à marcher sur les pavés de la cour du 9, boulevard Malesherbes, sans trop trébucher. D’aucun y verront peut-être une envie refoulée de matricide. Il n’est pas sûr qu’ils aient tort, car il est vrai que la mère n’est pas toute blanche, forcément, dans la venue au monde du cadet.

Nous pouvons maintenant dire qu’en entrant dans la cour des Guermantes, la peur, déclenchée par le taxi qui faillit l’écraser, fit vaciller le Narrateur ; ses jambes flageolèrent mais il retrouva son équilibre. L’heure était crépusculaire et il était déprimé, éléments qui favorisaient chez lui le déclenchement de son isakower. La peur éprouvée dans l’instant présent (le taxi) a pu réveiller une peur archaïque (être écrasé ?) ; cette dernière a failli remonter à la surface à la faveur d’une identité entre une scène passée et celle présente, mais le refoulement était là qui veillait : « Le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’est accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau ; si beau que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé […] » (IV, 453 ; Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 181.)

À propos du refoulement, citons une page de Freud dans sa Gradiva de Jensen17 : 


« Il vaut la peine de s’attarder sur des cas morbides pour se convaincre que, dans l’état de refoulement, la vie psychique d’un individu devient extrêmement sensible à l’approche du refoulé et que de légères, d’infimes similitudes suffisent pour que le refoulé devienne actif derrière l’instance refoulante et grâce à elle. »

Cette citation pourrait se rapporter à une phrase de Proust, alors qu’il est entré dans l’hôtel Guermantes et médite sur ses réminiscences :

« Dans ce cas-là comme dans tous les précédents [les autres réminiscences], la sensation commune avait cherché à recréer autour d’elle le lieu ancien, cependant que le lieu actuel qui en tenait la place s’opposait de toute la résistance de sa masse à cette immigration dans un hôtel de Paris d’une plage normande ou d’un talus d’une voie de chemin de fer18. »


Des « infimes similitudes » se retrouvent également dans l’apparition des réminiscences, comme par exemple à propos des clochers de Martinville, ainsi que ceux de l’abbaye de Saint-Étienne, lesquels étaient perçus par le Narrateur comme des objets menaçants s’approchant de lui à une heure crépusculaire ; ils pourraient eux aussi aussi faire partie de ces « infimes similitudes » propices à rendre le refoulé actif.


Freud continue :

« J’eus un jour à m’occuper, en tant que médecin d’un jeune homme — c’était presque un jeune garçon — qui après avoir pris connaissance pour la première fois, et sans l’avoir désiré, des processus de la sexualité, avait fui devant tous les désirs qui s’éveillaient en lui ; à cet effet il se servait des différents moyens de refoulement, il décuplait son ardeur aux études, il exagérait son attachement d’enfant à sa mère et adoptait en toutes choses un comportement infantile. » (idem)

Cet attachement exagéré à sa mère n’est pas sans nous rappeler Marcel Proust.

« Toujours le vaincu nous avait paru le plus beau » disait le Narrateur un peu plus haut. Pourquoi le vaincu paraissait-il le plus beau ? Nous pensons (cf. notre chap. 13) que c’était parce que le phénomène d’Isakower, en faisant régresser le sujet en enfance, lui fit retrouver les sensations qu’il avait à cette époque insouciante (avant que d’être écrasé ?). Le refoulement empêchant toutefois l’innommable, l’enfer, d’émerger. Et puis surtout, chez certains sujets, il y a l’extase dont parle le Narrateur, extase de sentir son moi augmenter, ce qui contribue aussi à cette félicité ; un moi différent, amplifié, grandi, un moi nouveau mais qui reste pourtant le même ; comme une espèce d’inflation psychique ; enfin un moi en sécurité grâce au refoulement.

Revenons un moment sur le rêve d’Honoré. À chaque isakowérien de voir s’il trouvera (ou pas) du grain à moudre dans nos dires. Qu’est-ce qui pourrait écraser Honoré ? La jalousie, avons-nous pensé en accord avec le Narrateur ; mouais… Mais il existe peut-être une meilleure réponse : le surmoi. — C’est quoi ? Demandons à l’inventeur du mot (Freud, Malaise dans la civilisation, 1929) : « Le Surmoi est une instance découverte par nous, la conscience une fonction que nous lui attribuons parmi d’autres et qui consiste à surveiller et juger les actes et intentions du Moi et à exercer une activité de censure. Le sentiment de culpabilité (la dureté du Surmoi) est donc la même chose que la sévérité de la conscience morale19 ; » L’hypothèse d’Honoré/Marcel écrasé par son surmoi semble intéressante.

Signalons encore autre nouvelle tirée des Plaisirs et les jours, « La Confession d’une jeune fille », dans laquelle il est question d’une jeune fille sans prénom, mais que l’on appellera Marcelle, vu sa ressemblance frappante avec l’auteur de la Recherche, et dont l’âme va se trouver écrasée. La voici (op. cit., p. 166-167).

Marcelle joue aux Oublis avec un cousin venu lui rendre visite :

« Ce petit cousin qui avait quinze ans — j’en avais quatorze — était déjà très vicieux et m’apprit des choses qui me firent frissonner aussitôt de remords et de volupté. Je goûtais, à l’écouter, à laisser ses mains caresser les miennes, une joie empoisonnée à sa source même ; bientôt j’eus la force de le quitter et me sauvai dans le parc avec un besoin fou de ma mère […] Tout à coup, passant devant une charmille, je l’aperçois sur un banc, souriante et m’ouvrant les bras. Elle releva son voile pour m’embrasser, je me précipitai contre ses joues en fondant en larmes ; je pleurai longtemps tout en lui racontant ces vilaines choses qu’il fallait l’ignorance de mon âge pour lui dire et qu’elle sut écouter divinement, sans les comprendre, diminuant leur importance avec une bonté qui allégeait le poids de ma conscience. Ce poids s’allégeait, s’allégeait ; mon âme écrasée, humiliée, montait de plus en plus légère et puissante, débordait, j’étais tout âme. Une divine douceur émanait de ma mère et de mon innocence revenue. Je sentis bientôt sous mes narines une odeur aussi pure et aussi fraîche. C’était un lilas dont une branche cachée par l’ombrelle de ma mère était déjà fleurie […] J’embrassai ma mère. Jamais je n’ai retrouvé la douceur de ce baiser. »

Nous l’avons dit, nous avons eu beau chercher, nous n’avons pas vu la description d’une réminiscence ressentie sur les pavés de San Marco (cf. notre chap. 17a). Mais alors pourquoi Venise ? Sans doute parce qu’à cette époque, le voyage en Italie était incontournable pour qui s’intéressait à l’art, et, a fortiori, pour exposer une théorie nouvelle sur l’art ; et puis surtout parce John Ruskin, l’auteur des Pierres de Venise, était le maître à penser de Proust. Pourquoi le baptistère et ses pavés ? On sait que Proust visita la cité des doges avec Le Repos de Saint-Marc sous le bras, livre de Ruskin. Ce guide nous apprend que le fameux baptistère de Saint-Marc est composé de deux parties : « Dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Esprit où naît la vie nouvelle pour ce monde et pour la vie éternelle20. » (souligné par nous). Comme il fallait que ses réminiscences fussent le point de départ vers une vie nouvelle qu’il n’avait pas su trouver dans la solitude (Temps retrouvé, Folio, p. 224 ; IV, 496), l’auteur ne pouvait trouver mieux que la leçon dispensée par ce baptistère. Ainsi, par le baptême des eaux de la Repentance « où meurent les convoitises de la chair », Honoré/Marcel sera délivré de ses « désirs charnels, de ses envies charnelles et de sa jalousie21 » ; et par le baptême de l’Esprit naitra pour lui une vie nouvelle, une résurrection. Marcel visite le baptistère en présence de sa mère, de même que l’âme de Marcelle, aux Oublis, « s’allégeait, s’allégeait », en retrouvant son innocence dans les bras de sa mère, en embrassant ses joues

Un dernier commentaire sur ce rêve de Proust — par le truchement d’Honoré — en forme de phénomène d’Isakower et que nous signalons aux isakowériens. Là aussi, ils en feront ce qu’ils voudront. Dans ce « rêve » Proust est passif ; il ne bouge pas ; il semble écrasé par un poids ; il est en état de sidération, comme dans ces phénomènes d’Isakower où les sujets n’agissent plus mais ont l’impression d’être agis ; ils sont sidérés.
En moyen français le mot sidere désigne un astre en général. Le verbe « être sidéré » en est venu à signifier : être sous l’emprise malsaine des astres. D’où le mot « désastre ». Pour se sortir de l’influence néfaste des astres, de leur poids sur son corps et sa conscience, Proust doit se dé-sidérer ; d’où le verbe « désirer » c’est-à-dire se sortir de la sidération. Son désir est sous ce poids qui le sidère, qui l’écrase. Son désir est écrasé.

Nous avons rencontré récemment (mars 2026), après avoir écrit toute cette page, un ouvrage d’Edward Bizub s’intéressant, entre multiples autres sujets, à cette affaire de pavés22. Citons seulement, pour faire court, ces quelques lignes :

« La sensation du pied éprouvée dans le baptistère ressuscite le bercement de la gondole. Qui plus est, il s’agit pour Marcel d’une expérience mimétique, car rencontrée et vécue par Ruskin lui-même. Non pas à Saint-Marc, mais à Murano. Dans Stones of Venice, que Proust prétend, parmi d’autres ouvrages de son maître-guide, connaître par cœur, Ruskin décrit une sensation semblable à celle du Temps retrouvé en entrant dans le baptistère :  » we feel giddy at the firt step we make on the pavement, for it, also, is of Greek mosaic, waved like the sea […]  » (le premier pas sur le pavement en mosaïque grecque  » ondulée comme la mer  » donne le vertige à celui qui entre en lui faisant presque  » perdre pied « ). »

Cela semble bien confirmer ce que nous disions plus haut (et au chap. 17a) : Proust n’éprouva pas de réminiscence d’un isakower à Venise. 

Glissons là-dessus bien qu’il y ait encore beaucoup à dire ; mais nous ne sommes là que pour nous occuper des symptômes d’un Monsieur Proust, notre témoin no 1 (cf. chap. 7), et de leurs ressemblances avec ceux d’un phénomène d’Isakower.

Avant de passer aux autres symptômes d’un effet Isakower décrits lors de cette matinée, soulignons quelque chose d’important à nos yeux : C’est la station debout qui a amplifié le déséquilibre du Narrateur sur les pavés ; lors des autres réminiscences il était assis [on verra quelques lignes plus bas qu’il faudrait bémoliser cette observation]. Dans la calèche de Mme de Villeparisis, lors de la résurrection des trois arbres, quand il lui sembla que « les environs de Balbec vacillèrent », il était assis. Lors de la réminiscence des trois clochers, où, « pris d’une sorte d’ivresse » il observait les clochers qui semblaient tourbillonner au loin, il était également assis. Lors de la réminiscence causée par le choc de sa fourchette sur son assiette alors qu’il pique-niquait avec son institutrice, il était encore assis ; cette réminiscence est parente de celle suscitée par le bruit du marteau des ouvriers sur la voie ferrée, épisode lors duquel il était assis. (La réminiscence du pique-nique est donnée ici en Annexe, chap. 22.) C’est également assis qu’il ressentit la célèbre réminiscence de la biscotte. Lors de la réminiscence qui survint en lui « au bruit répété de la trompe de son automobile voulant en dépasser une autre », il était une fois de plus assis (cf. supra). Quant à la réminiscence des toilettes publiques, l’a-t-il éprouvée assis ou debout ? Grave incertitude… (Il en sera parlé dans notre chap. 21.) Pour ce qui est de la résurrection des trois arbres, dans une version antérieure (CSB, éd. Folio, p. 47) l’auteur était debout et non assis comme dans la Recherche, lorsque survint la réminiscence ; d’où le bémol dont nous parlions plus haut.

Revenons aux différents symptômes de la mémoire involontaire survenus lors de la matinée Guermantes. Même si cette partie du roman a été reconstituée, elle l’a été à partir de sensations réellement vécues par Proust et typiques d’un effet Isakower. Ceux qui eux-mêmes ont éprouvé cette singulière expérience retourneront sûrement plus d’une fois dans Le Temps retrouvé relire les pages exceptionnelles de l’ « Adoration perpétuelle » ; la façon dont cette mystérieuse présence y est décrite reflète merveilleusement la sensation que l’on peut éprouver lors d’une résurrection d’un effet Isakower. Nous parlons évidemment des (rares ?) personnes pour qui l’expérience isakowérienne fut agréable.

On a dit plus haut que le récit de cette « matinée » chez les Guermantes avait, dans un premier temps, été écrit pour se dérouler en soirée23. C’est-à-dire à l’heure habituelle de la désolation du soir, celle de la frustration orale (cf. notre chap. 14.)

« J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais » (IV, 435 ; Folio, p. 163).

 Se rapprocher des profondeurs de sa mémoire, c’est se rapprocher de son syndrome d’Isakower. Le premier symptôme survient lorsque le Narrateur perd et retrouve son aplomb sur les pavés de la cour de l’hôtel. Dans une esquisse de cette scène, Proust avait commencé à écrire : « encore une fois les tourbillons » etc. ; puis il s’est repris et a préféré écrire : « encore une fois l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient à mon esprit l’énigme de leur bonheur24 » etc. Une variante de cette même esquisse associe les pavés à une sensation buccale :

« ce pas passant d’un des pavés de cette cour à l’autre, précipitait à mes yeux de plus en plus d’azur aveuglant, de soleil, d’étés bienheureux, de fraîcheur, mes lèvres se tendaient, mes yeux étaient éblouis et caressés par l’azur comme par le reflet d’une étoffe somptueuse »25.

Version définitive :

« J’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit dans la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion […] Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. » (IV, 445 ; Folio, p. 173)

 Ce vertige ressenti par le Narrateur était déjà présent, par exemple, lors de la résurrection des trois arbres : « les environs de Balbec vacillèrent ». Cette sensation de déséquilibre fait partie des symptômes courants d’un phénomène d’Isakower. Son déséquilibre/rééquilibre est parfois décrit par des isakowériens ; ils parlent d’un « vertige ou malaise diffus » (cf. article Isakower, p. 197). Ajoutons d’autres témoignages de patients, rapportés, entre autres, par les thérapeutes Géraldine Fink et Max Stern : 

« It [le syndrome] often includes feelings of floating, sinking, or giddiness, that is, sensations from the organ of equilibrium26. » Stern cite également ces mêmes symptômes : « Especialy significant seem the signs of vestibular disturbances like dizziness, sensation of falling, rotating  on a disc, floating, sinking, ‘ bodiless ’ feeling like flying, etc27. » (Souligné par Stern.)

On peut citer également cette même sensation rapportée par un patient de A. D. Richards :

« The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are failing. I am out of balance28. »

 

Laissons là les pavés et passons aux autres symptômes décrits lors de cette matinée Guermantes.

Selon Max Stern, certaines hallucinations que l’on retrouve dans la littérature sont caractéristiques d’un phénomène d’Isakower29 ; Stern évoque celles que l’on rencontre dans Alice au pays des merveilles, Les Voyages de Gulliver ou Les Mille et une nuits. Il cite comme exemple le cas d’un patient qui voyait un djinn sortir d’une bouteille et se transformer en un immense nuage menaçant de le tuer, puis retourner dans sa bouteille, comme dans Aladin et la lampe merveilleuse :

  « In the Arabian Nights a djinn emerging from a bottle, which a fisherman had brought up out of the sea instead of the expected booty, expanded to gigantic cloud threatening to kill him; later the djinn contracted again and re-entered the bottle30. »

Lors de la scène du buffet, le Narrateur ressent le même genre d’hallucination que celle décrite ici par le patient de Stern. Cela commence « dans une sorte d’étourdissement » ; il mange un petit four et s’essuie la bouche avec la serviette « raide et empesée » donnée par le maître d’hôtel. Puis survient l’hallucination :

« Mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer. » (IV, 447 ; Folio, p. 175).

Le psychanalyste Arnold Richard évoque un patient présentant lui aussi un phénomène d’Isakower, et dont la vision ressemble étonnement à celle décrite à l’instant par le Narrateur :

« He had the following Isakower-like experience : a large white mass came toward him and moved away. It looked to him like a cow’s udder, a large bag with a long protuberance31. » (A cow’s udder : le pis d’une vache.)

Et on pense ici au nuage ressenti également par Honoré/Marcel, le héros de « La fin de la jalousie », lors du passage de son effet Isakower. Un autre jour, le patient de Richard, le même que précédemment, raconta :

« I have an image of something moving away from me ; it is a large white cloud. It has a stem and a ball at the end. It is like a mushroom cloud. Now it looks like something else32. » (Mushroom cloud: le nuage consécutif à une explosion atomique.)

On a vu plus haut qu’un des symptômes du phénomène se manifeste par une matière indéfinissable mais rugueuse, parfois sableuse, que l’on ressent au niveau de la bouche et parfois aussi sur le corps. Chez le Narrateur, on vient de le lire, c’est le rugueux (une serviette raide et empesée) et la manducation qui ont fait revenir avec eux le sein (les mamelles bleuâtres) ; et il y a du « salin » qui l’accompagne. C’était également un aliment rugueux, la biscotte, qui se trouva à l’origine de la réminiscence appelée à tort réminiscence de la madeleine ; nous disons à tort, car cela efface un indice permettant de déceler la présence de notre phénomène ; heureusement il y a des avant-textes.

On sait qu’il y avait jadis à Combray des assiettes à petits fours décorées de sujets tirés des Mille et une nuits, Aladin ou la lampe merveilleuse, Ali-Baba, Sinbad le marin, etc. Ces assiettes renvoient peut-être au déjeuner sur l’herbe avec Albertine et ses amies en haut de la falaise du côté de Balbec (II, 257-258). On se souvient que Proust relisait sans cesse les Mille et une nuits33.

Le Narrateur continue de décrire ses hallucinations :

« Je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, […] et qui maintenant, […] pur et désincarné, me gonflait d’allégresse » (IV, 447 ; Folio, p. 175)

La sensation rugueuse, qui tout à l’heure était perçue par la bouche quand le Narrateur y porta sa serviette « raide et empesée », recouvre maintenant tout son corps. Il a lui-même signalé l’importance de cette rugosité dans ses réminiscences :

« La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet mais à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques » (IV, 461 ; éd. Folio, p. 189)

La raideur empesée de la serviette lui avait été plus précieuse que tout autre chose pour son renouvellement spirituel… Comment interpréter cette phrase — et d’autres — si l’on n’a pas deviné qu’il y a un isakower sous roche ? On a lu plus haut (chap. 2) un témoignage comparable dans l’article d’Otto Isakower : « quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé34. »

Céleste, la gouvernante de Marcel Proust, rapporte qu’il ne supportait pas l’humidité du linge et utilisait pour sa toilette matinale environ vingt à vingt-deux serviettes (sic !)35. Il affectionnait le sec et le rugueux ; pour les mêmes raisons, Céleste changeait les draps tous les jours36. Dans Contre Sainte-Beuve, les draps humides sont associés à l’idée de se coucher sans voir sa mère37.

La vision d’azur en bord de mer et les mamelles bleuâtres renvoient sans doute, elles aussi, à sa première soirée à l’hôtel de Balbec, à l’heure de l’angoisse du coucher. Le narrateur compara le visage de sa grand-mère à un nuage ; puis il eut envie qu’elle lui donnât le sein :

« […] envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrit aussitôt des espaces infinis. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse » (II, 28-29 ; Jeunes filles en fleurs, Folio, p. 236-237)

La grand-mère a remplacé la mère ; mais la peur du coucher, qui jusque là était sous-jacente, est devenue apparente. Le premier séjour à Balbec ayant eu pour but d’aider l’enfant à se séparer de sa mère, les réminiscences de la scène du buffet de l’hôtel Guermantes sont reliées, elles aussi, à la scène du coucher à Combray, donc assujetties à une frustration buccale.

Le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon renvoie aux toilettes recherchées d’un autre personnage maternel, la duchesse Oriane de Guermantes, laquelle portait parfois une aigrette, parfois une grande plume d’autruche dans ses cheveux, d’autres fois un éventail en plume de cygne, etc., comme le souhaitait la mode de l’époque. Dans l’hallucination qu’on vient de voir, la robe et la serviette rugueuse ne sont plus qu’un seul et même objet : la robe de la duchesse maternelle dans laquelle il s’enroule. Ajoutons enfin que dans une des esquisses de cette scène (IV, 805), on retrouve une tasse de thé servie au Narrateur pour le faire patienter, par un domestique qui l’avait reconnu ; ainsi que des petits fours et de l’orangeade ; pour faire plaisir au domestique il but également un peu de champagne ; l’ivresse du sein, en quelque sorte. La version définitive comporte seulement des petits fours et un verre d’orangeade, mais pas de champagne.

Récapitulons :

Dans cet épisode, comme dans celui des trois arbres et celui des trois clochers sont apparus la plupart des symptômes propres à un phénomène d’Isakower : Le vertige, en lien avec un objet qui vient à la rencontre de la personne, lequel objet indéfini le menace, puis s’en va ; la sécheresse de la bouche qui se répand sur tout le corps (serviette, robe de la duchesse) ; l’action de téter (« mes lèvres se tendaient », il tétait sa grand-mère) ; la manducation (les petits fours, le bruit des couverts contre l’assiette qui accompagne généralement un repas, et qui ici l’inaugure) ; des hallucinations caractéristiques de notre phénomène (Aladin, les mamelles bleuâtres, etc.) ; le tourbillon (latent, puisque biffé sur le manuscrit). Se montrent également des images se rapportant à l’amour et la sexualité, comme les images maternelles, la grand-mère, la duchesse, les mamelles bleuâtres, et la présence latente d’Agostinelli, son amant. En effet, le Narrateur se rendit à cette matinée en automobile avec un nouveau chauffeur, puisque Agostinelli venait de trouver la mort dans un accident d’aéroplane au large d’Antibes. Tandis que la voiture roulait sur les pavés de la rue Royale pour se rendre à cette matinée, le Narrateur se rêvait en « aviateur qui a[vait] jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant » brusquement, [il s’imagina s’élevant] lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir38. » De même que sur les pavés de la rue, quelques moments plus tard, arrivé à l’hôtel, il sera emporté au loin par un génie des Mille et une Nuits. Enfin, dans cette scène du buffet, le Narrateur évoque deux lectures de son enfance, François le Champi et Aladin, dans lesquelles aucun des héros n’a de père (ni de frère) ; l’un épouse sa mère, et l’autre, Aladin, vit avec sa mère et subvient à tous ses besoins grâce à une lampe merveilleuse qui fait apparaître lorsqu’on la frotte de la main, un génie capable d’exaucer n’importe quel vœu.

(À suivre : 17. La réminiscence des bottines.)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. TR, 187 ; VI, 459. ↩︎
  2. Proust, Carnets, op. cit., p. 95, note 297. ↩︎
  3. Proust, Matinée chez la princesse de Guermantes, Cahiers du Temps retrouvé, éd. Henri Bonnet et Bernard Brun, Paris, Gallimard, 1982. ↩︎
  4. Cf. Maurice Bardèche, Marcel Proust romancier, Paris, éd. Les Sept couleurs, t. 2, 1971, p. 408. ↩︎
  5. Marcel Proust, Painter, trad. par Cattaui & Vial, [1966] 1992, en un seul vol., Paris, Mercure de France, p.623. ↩︎
  6. IV, 516 ; TR, 342. – Sur Proust et l’automobile voir : NITSCH (Wolfram), « La mort et le hasard. Accidents de la route dans À la recherche du temps perdu », Revue d’études proustiennes, n° 23, 2026 – 1, Marcel Proust et la mort ↩︎
  7. Proust, Pastiches et mélanges, éd. Yves Sandre, Paris Gallimard, Pléiade, 1971, p. 65. ↩︎ ↩︎
  8. I, 179 ; Du côté de chez Swann, op. cit., Folio, p. 270 ↩︎
  9. M. Proust, Carnets, op.cit., p. 130 ; ou IV, 1258. ↩︎
  10. Psychoanalytic quarterly, « Isakower-Like Experience on the Couch », 1985, no 54, p. 426. ↩︎
  11. Tadié, Marcel Proust I, op. cit., p. 96. ↩︎
  12. Les Plaisirs…, op. cit., p. 294. ↩︎
  13. Confirmé par de nombreux auteurs, dont Angel Garma, 1955 : « These [Isakower] phenomena appear not only in dreams, but also in other manifestations of human fantaisies such as poetic description. »– Esman (1962) Psychoanal. Q. No 31:250-251.– Etc. ↩︎
  14. Les Plaisirs et les jours, [1924] 1973, Paris, Gallimard, p. 302-303. ↩︎
  15. Idem, p. 303. ↩︎
  16. Max Stern (1961) art. cit., p. 208 : « Denial is, as we know, directed against traumatic perceptions and memories which may stir up anxiety; its success elicits the affect of elation. » ↩︎
  17. Le Délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 1986, p.174. ISBN 978-2-07-032674-7 ↩︎
  18. Le Temps retrouvé, p. 181 ; IV, 453. ↩︎
  19. Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, trad. Ch. et J. Odier, Paris, 1973 ↩︎
  20. Ruskin, Le Repos de Saint Marc, trad. K. Johnston, Paris, Hachette, 1908, p. 95. (Cf. Gallica) ↩︎ ↩︎
  21. Les Plaisirs…, op. cit., « La fin de la jalousie », p. 303. ↩︎
  22. Bizub, Faux pas sur les pavés, Proust controversé, 2020, Paris, Garnier, p. 365. ↩︎
  23. Marcel Proust, Carnets, op. cit. (carnet 3), p. 301, note 156. – voir également : Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. Bonnet & Brun, op. cit., p. 31.
    ↩︎
  24. Cf. Le Temps retrouvé, IV,  Esquisse XXIV, p. 804, note a (qui renvoie p. 1395). ↩︎
  25. Le Temps retrouvé, IV, 1395, notes et variantes de l’Esquisse XXIV. ↩︎
  26. Geraldine Fink, « Analysis of the Isakower Phenomenon », J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1967, p. 282. ↩︎
  27. M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 205, col. 2 ↩︎
  28. Arnold D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », The Psychoanalytic Quarterly, 1985, n° 54, p. 419. ↩︎
  29. M. Stern (1961), « Blank Hallucinations… », article cité, p. 211. ↩︎
  30. M. Stern, idem.  ↩︎
  31. A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena», The Psychoanalytic Quarterly, 1985, vol. 54, p. 425. ↩︎
  32. Ibid., p. 422. ↩︎
  33. La Prisonnière, (III, 753 ; Folio, p. 237) ↩︎
  34. O. Isakower, 1972, p. 199, lignes 14 sqq. ↩︎
  35. Céleste Albaret, Monsieur Proust, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 115. ↩︎
  36. Ibid., p. 258. ↩︎
  37. Contre Sainte-Beuve, éd. Folio, chap. VI. Alors qu’il envisage d’aller voir une tempête, il est anxieux car deux images se disputent sa pensée : l’une l’entraîne vers Brest, et l’autre le ramène vers son lit ; la deuxième le représente « au moment où tout le monde se couche et où il [lui] faut monter dans une chambre inconnue, [se] coucher dans des draps humides et savoir qu[’il] ne verra pas Maman. » ↩︎
  38. Le Temps retrouvé, (IV, 437 ; éd Folio, p. 165). ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

17a. La réminiscence des pavés

par Dorian Gray*

(Nous avons rédigé cette page en utilisant l’édition Gallimard d’Albertine disparue ; dans l’édition Grasset une grande partie du séjour du Narrateur à Venise a été ôtée par Proust, notamment le passage concernant la basilique Saint-Marc dont il sera ici question1.)

Bnf EST

Une légende littéraire tenace affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, alors qu’il marchait sur les dalles de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende.

Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule et la séparation d’avec sa mère avant la nuit sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps. (Notons en passant que l’Enfer, le crépuscule ou l’abandon signifient la même chose : la mort)

A) Lors de la scène de la tasse de thé, la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène de la biscotte survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.

B) Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la biscotte, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu2 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). Le Temps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres  autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (CSB, éd. Folio, p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on l’a dit, cela se passait au crépuscule.

C) Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.]. » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque la mort et son angoisse de la séparation d’avec sa maman.

D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée, car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio classique, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées, appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484 ; Jeunes filles, Folio, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a évoqué la mort et l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, si l’on peut dire, sa crise d’étouffement.

E) On a détaillé, dans notre notre chapitre 14 intitulé « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons-le : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.

On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve3. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :

1)  À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;

2)  Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet, resté en France ; et, son père étant lui aussi absent, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant est aussi du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, (et la tante de Marie) ;

3) Dans Albertine disparue le Narrateur décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur le pavage de la basilique ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :

« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »

Avez-vous remarqué l’évocation d’une expérience de mémoire involontaire ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés ou des dalles à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos des irruptions de mémoire involontaire, mais ils dominent toute la vie. Or dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? On a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur un pavage de marbre et de verre ; rien à voir avec quelqu’un, familier de l’introspection, qui viendrait de vivre à l’instant un des moments les plus étranges et les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence, le Narrateur, comme chaque isakowerien, éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui vient de se passer d’incroyable en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.

On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, l’extrait d’Albertine disparue que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;

4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, heure propice aux réminiscences du Narrateur. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères minimum requis pour faire partie des expériences de mémoire involontaire ressenties par notre auteur : pas d’angoisse crépusculaire, pas d’enfer, pas de séparation d’avec sa mère.

Rappelons que le déséquilibre est un des symptômes du phénomène d’Isakower :

« I mentioned before that the variouus sensations in blank hallucinations correspond to the somatic responses in a primary traumatic situation. This is especially conspicuous in some hallucinatory phenomena which are signs of vestibular irritation. Sensations such as dizziness, being engulfed by vague cloudy masses, changes of body feeling, feelings of falling and sinking or floating, distortions of space perceptions are strikingly identical with those reported by patients with organic vestibular disturbances; they are always felt as imminent death5. » (Max Stern)

Selon O. Isakower (art. cité, p. 198) :

« Dans bien des cas, on trouve de nettes impressions de flottement, d’engloutissement, des vertiges. »

Extrait du témoignage d’un patient de Arnold D. Richard  :6

« With this interpretation he began to feel dizzy: « The room is spining, tipping like a ship does in water, like a rocking craddle. I feel very unstable. All my supports are falling. I am out of balance. » »

Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les épisodes de mémoire involontaire évoqués plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés ; d’autre part on sait que la sensation de déséquilibre — on en a parlé en citant des exemples au chap 16 — est souvent rapportée dans les témoignages de notre phénomène.

Nous ne pouvons pas adhérer aux idées de certains critiques de la Recherche qui voient dans les réminiscences une sorte de longue errance du héros, une espèce de parcours initiatique au bout duquel, après avoir élucidé quelque énigme, il franchirait un seuil le conduisant à l’épiphanie de son art. En vérité l’origine des réminiscences est plus simple : Selon nous chaque réminiscence peut être comparée à la réplique d’un tremblement de terre, qui compterait environ quatre ou cinq répliques. En l’occurrence on pourrait l’appeler tremblement d’âme, dont le foyer est situé dans la petite enfance du trembleur. On pourrait nous objecter : Pourquoi ces sensations de joies dont parle le Narrateur, s’il s’agit d’un tremblement de son sol mental ? Nous avons abordé ce problème dans notre chapitre 13, intitulé : Résistance.

Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées :  assis ou debout ?…  

Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)7. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Marcel. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.

En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène de la biscotte est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.

Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été soumise au secret professionnel.

Rappelons cette phrase célèbre de Proust : « […] je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, […] mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes8. » Cette proposition a pour corollaire : Chaque commentateur de la Recherche est, quand il la commente, le propre commentateur de lui-même.

Notre travail était de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette madeleine imaginaire ne nous concernent pas ; elles ne nous concernent d’autant moins que, on l’a dit (chap. 6, § 8), la madeleine ne prend pas part à la réminiscence de la tasse de thé ; elle a été volontairement ajoutée par le romancier bien après que la réminiscence eut lieu, elle n’a donc rien à voir avec la mémoire involontaire.

Nous n’avons pas plus de certitudes qu’un autre. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison (mais le pain rassis est-il une friandise ?), c’est cependant loin d’être sûr. Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1.  Voir la préface d’Albertine disparue rédigée par Nathalie Mauriac pour l’édition Grasset, Paris, [1987] 2013 ; Grasset présente l’édition originale de la dernière version d’Albertine disparue revue par l’auteur ; établie par Nathalie Mauriac et Étienne Wolf ↩︎
  2. Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
  3. CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. »  – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
  4. Cf. Proust, Carnets, op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
  5. Max Stern, « Blank Hallucinations… », op, cit., p. 208. ↩︎
  6. Arnold Richard, The Psychoanalytic Quarterly, « Isakower-like Experience on the Couch… », 1985, p. 415 ↩︎
  7. Max M. Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎
  8. TR, coll. Folio 338 ; IV, 610. ↩︎

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

 

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences Mémoire involontaire Paris Pavés Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes Venise

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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