6. Analyse de la scène avec Madeleine

Par Dorian Gray*

BnF EST

Nous avons ainsi titré ce chapitre pour nous conformer aux dires du Narrateur. En effet, on vient de le lire à la fin du chapitre précédent, Proust nous explique tranquillement (lapsus ?), dans une version antérieure de la Recherche : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine1. » (Le Temps perdu)

Voyons en détail les symptômes décrits dans l’article d’Isakower et que l’on retrouve dans cette fameuse scène avec Madeleine. On en a déjà évoqué certains, voyons les autres.

1) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne 9 : « Le phénomène survient très fréquemment, dit-il, dans les maladies accompagnées de fièvres. » On l’a vu, dans toutes les différentes versions de la scène dite de la madeleine, l’auteur rentre le soir frigorifié et tente de se réchauffer.  (On verra que la réminiscence des trois arbres commence également par un accès de fièvre : II, 64 ou éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 272.)

2) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 12 : Les patients d’Isakower parlaient souvent d’une impression auditive lors du déroulement du phénomène, « celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible. » Proust a signalé un son du même genre : « j’entends la rumeur des distances traversées. » Un autre patient d’Isakower rapporte : « Quand j’étais enfant j’entendais du bruit, mais plus maintenant : c’était une sorte de conversation monotone, derrière moi, sur la gauche ; je ne pouvais rien distinguer, c’était seulement un murmure qui ne m’effrayait pas2. » Dans les Esquisses XIII et XIV, des voix parlent au Narrateur, lequel les assimile à celles des morts de l’Érèbe suppliant Énée de leur rendre la vie. Peut-on les rapprocher des murmures entendus par certains patients ?

3) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -8, entre autres3 : « Le palais est très souvent décrit comme le lieu où se situe et commence le phénomène. » C’est aussi le cas pour le Narrateur, nous en avons parlé plus haut : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis. » On l’a vu tout à l’heure avec Bischoff (chap. 5), dans les toutes premières variantes de cette scène : « c’est le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante. » Ce point important est conforme aux témoignages recueillis sur le phénomène d’Isakower.

4) O. Isakower, article cité p. 198, ligne 21 : Une de ses patientes parle d’ « une sorte de griserie, une fatigue délicieusement agréables. » Le Narrateur emploie une expression comparable : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’oranger, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ». La même patiente ajoute : « En même temps je me sens si légère, comme délivrée de mon corps4. » D’une certaine façon c’est ce que dit le Narrateur dans l’esquisse XIV — et ailleurs : « et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. » Qu’est-ce donc que cet être extra temporel, qui vit en dehors du temps, sinon une impression d’être délivré de son corps ?

5) O. Isakower, article cité, p. 199, lignes 5 sqq : « Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe. » Confusion qui se retrouve également chez le Narrateur : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé] mais en moi. » Mais où chercher « quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher » ?

6) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 23 : « Étudions […] le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. » C’est également le comportement du Narrateur, les exemples ne manquent pas ; citons seulement : « Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. » (I, 45 ; Du côté Swann…, p. 102)

7) O. Isakower, art. cit., p. 198, lignes 4, 18 : « une sensation que je n’arrive pas à décrire » dit un patient ; un autre, un peu plus loin, dit : « en tout cas c’est rond, mais c’est seulement une impression car je n’ai pas la moindre idée de son aspect réel. » Et cette sensation est si bizarre que même Proust avoue avoir du mal à la décrire : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir. » (Esquisse XIII ; I, 696)

8) Biscotte ou madeleine ?

a) L’on se souvient que des personnes ayant éprouvé notre phénomène ont souvent ressenti au niveau de la cavité buccale « quelque chose de froissé, de déchiqueté, sableux ou sec. » Des jeunes patients de Frances Tustin avaient, eux, l’impression d’avoir « quelque chose de sec, mou et granuleux dans la bouche5. » Pourquoi de telles sensations dans la bouche ? On l’a signalé au chapitre 2 : Ces sensations doivent évoquer, selon Isakower, la sécheresse de la bouche du nourrisson, sensation déplaisante et peu familière qu’il n’a pas connue dans sa vie intra-utérine. Qu’est-ce qui semble le mieux évoquer ces sensations : une biscotte ou une madeleine ? C’est évidement la biscotte. Mais de toute façon, c’est la biscotte qui est à l’origine de la réminiscence de la tasse de thé, comme on l’a vu dans le chapitre précédent. Sans biscotte, pas de réminiscence. Les avant-textes évoquent tous une biscotte ou du pain rassis grillé mais jamais une madeleine. Parler d’une madeleine au lieu d’une biscotte c’est effacer une des traces du phénomène d’Isakower, c’est-à dire une des traces de la mémoire involontaire. La madeleine c’est du roman ; elle n’intervient pas dans l’irruption de la mémoire involontaire. La madeleine est un apport a posteriori, une modification volontaire et après coup de l’auteur ; rien à voir, donc, avec la mémoire involontaire, quoiqu’en dise la rumeur publique ! L’énigme de la résurrection de la tasse de thé est dans la rôtie. La madeleine n’est qu’adventice dans cette réminiscence ; elle apparaît dans le manuscrit APRÈS que la réminiscence eut lieu, et par conséquent n’a joué aucun rôle dans son apparition ; tout le monde sait d’ailleurs que Proust a biffé sur le manuscrit de la Recherche le mot « biscotte » pour le remplacer par celui de « madeleine ».

b) Lors de la réminiscence survenue dans l’hôtel Guermantes, le Narrateur éprouvera de nouveau, au niveau de la cavité buccale, quelque chose de sec, de rêche ; en effet, il s’essuiera la bouche avec une serviette raide et empesée. La bouche du Narrateur intervient seulement dans deux des phénomènes de mémoire involontaire (la biscotte et la serviette) ; à chaque fois on retrouve cette sécheresse, ou rugosité, au niveau de la cavité buccale ; ce n’est sans doute pas un hasard.

c) Proust a plusieurs fois insisté sur le caractère insignifiant des sensations qui déclenchaient son phénomène de mémoire involontaire6. Effectivement, si l’on inventorie ces impressions on remarque : Un morceau de toile verte bouchant une partie de vitrage qui était cassée, des pavés, un bruit de tuyauterie, la trompe de son automobile, un morceau de pain rassis, une biscotte, une odeur de renfermé et de moisi. Un devine tout de suite qu’une madeleine, avec son aspect de petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, apparaît dans cette liste comme une intruse. Paradoxalement, c’est justement à cause du succès qu’elle a eu qu’elle ne peut pas être à l’origine de la réminiscence dite de la madeleine : elle n’a pas l’insignifiance requise.

Il n’est pas déraisonnable d’imaginer que Proust décida de changer la biscotte en madeleine afin d’éviter l’expression argotique : « tremper sa biscotte, ou son biscuit », laquelle signifie (selon les dictionnaires) faire l’amour, copuler.

9) O. Isakower, p. 199, ligne -16 : « De nombreuses personnes décrivent [le phénomène] de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » Comme on le sait, ce fut également le cas pour Proust :

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. […] Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé7. »

10) O. Isakower, 199, ligne 19 : « Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment que l’on serait capable de le faire. » C’est aussi ce que fait le Narrateur, il essaye de reproduire ce qu’il vient de ressentir (Esquisse XIV) : « Je veux essayer de le faire réapparaître  [cet état inconnu]. Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. »

Ajoutons un extrait d’un article de Max Stern sur le phénomène d’Isakower :

« To induce the hallucinations the patient often actively repeats some condition associated with it. He may assume a certain posture, like lying down, or he may tense his muscles, lie motionless, etc., obviously attempts at reparative mastery8. »

Cet extrait est comme un écho de la scène avec Madeleine où le Narrateur va faire, lui aussi, plusieurs essais afin de tenter de faire revenir la sensation agréable qu’il vient de percevoir. L’on pense également au déséquilibre ressenti sur les pavés de la cour des Guermantes : le Narrateur fera plusieurs essais afin d’essayer d’éprouver à nouveau la sensation.

Nous ne pensons pas qu’il ait réussi à faire revenir une seule récurrence de son phénomène. Comme l’a bien senti Beckett : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle9. » 

Néanmoins les proustiens pourront toujours arguer d’un trait particulier, souligné par Isakower, trait qui eut sûrement une grande importance lors de l’écriture de la Recherche : « cet état [ce phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire10. » Entendons-nous : ce ne sont pas les réminiscences qui reviennent, puisqu’elles sont involontaires (« mémoire involontaire »), c’est-à-dire non contrôlables par la personne, indépendantes de son vouloir ; mais il n’empêche, parler d’elles rend plus vivaces les souvenirs que l’on peut avoir de ces « résurrections » ; cela peut faire remonter le souvenir de la réminiscence, mais pas la réminiscence proprement dite, laquelle est hors de notre contrôle ; elle a sapropre dynamique. Proust le dit lui-même : « On peut rester des heures à tâcher de se répéter l’impression première, le signe insaisissable qui était sur elle et qui disait : approfondis-moi sans s’en rapprocher, sans la faire venir à soi. » (Carnet, op. cit. p. 101) Sur ce point, l’avis d’autres isakowériens serait intéressant.

Lors de la réminiscence du chalet de nécessité en bas des Champs-Élysées (dont nous parlerons chap. 21), le Narrateur nous dit que le plaisir qu’il y éprouva n’était pas de même espèce que les autres, « lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder11 ». Autrement dit, il ne put pas reproduire cet état lors des précédentes réminiscences. Le put-il lors de la réminiscence des Champs-Élysées ? Pas plus : la tenancière arriva, Françoise ressortit du chalet de nécessité, et il retourna jouer avec Gilberte.

11) O. Isakower, p. 205, ligne 13, il s’agit du témoignage du jeune Autrichien que l’on a évoqué plus haut :

Il « était à Vienne loin de sa famille, et, sa mère s’étant montrée imprévoyante, il se trouva sans argent et fut obligé de rester vingt-quatre heures sans manger. “Tout me parut ratatiné et desséché. J’empruntai un schilling à ma propriétaire et entrai dans une laiterie : dès que j’eus avalé un verre de lait et mangé un petit pain beurré, je me sentis comblé ; à l’instant même, tout me parut moelleux : le monde tout autour de moi et jusqu’aux choses que je ne voyais pas, mais que je savais être là, tout me parut plus savoureux. Délicieuse impression qui vous fait voir la vie en rose. On se sent en sécurité : quoi qu’on fasse, il ne peut rien vous arriver de fâcheux.” »

La sensation de sécurité décrite par ce témoignage fait penser à ce fameux être extra-temporel à qui, également, rien de fâcheux ne pouvait arriver : « Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir12 ? » Dans Le Temps retrouvé l’auteur explique que cet être-là étant intemporel, il était « par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » (IV, 450 ; Folio, 178).

Le Lait. Proust prenait-il du lait dans son thé ? La question n’est pas anodine car pour Isakower, et la majorité des chercheurs, les symptômes qu’ils ont recueillis auprès de leurs patients sont « des images mentales qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture13. » Il est très probable que Proust, qui buvait tous les jours du café au lait, prenait aussi du lait avec le thé, quand il en buvait14. On sait que lors de son premier séjour à Balbec, sa grand-mère lui apportait du lait dans sa chambre le matin de bonne heure15 ; en se rendant seul en train à Balbec, il s’éprit passagèrement d’une jeune marchande de café lait qui était sur le quai d’une gare : « La vie m’aurait paru délicieuse, écrit-il, si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée16. » On le verra à Balbec, lors de son deuxième séjour à l’hôtel, tremper des croissants dans son lait en présence de Céleste17. Bref, a priori il n’avait rien contre le lait et tout porte à croire que chez les Proust l’usage était de boire le thé avec du lait. Le lait lui était d’ailleurs servi quotidiennement lors de sa cure chez Sollier (cure dont on parlera). Dans son traité d’hygiène, le professeur Adrien Proust, le père de notre héros, grand spécialiste de l’hygiène publique, souligne p. 745 : « Le lait constitue l’aliment exclusif normal des nouveau-nés et joue un rôle important dans l’alimentation de l’adulte. » Et p. 799 on peut lire que dans la quantité moyenne des divers éléments d’une ration alimentaire et quotidienne du Parisien adulte, il lui est recommandé de prendre 125 gr de lait par jour. Le professeur Proust conseillait dans un autre de ses livres d’hygiène, de composer le premier repas de la journée « de préférence de lait pur (1/4 de litre) ou additionné, suivant le goût du malade, de thé, de café ou de cacao, d’un œuf frais très peu cuit, d’un peu de pain grillé légèrement enduit de beurre très frais. » L’on sait également qu’à Réveillon le thé était servi pour tout le monde avec du lait, sauf exception, mais qui ne concernait pas Marcel Proust. Lorsqu’il était enfant le Narrateur eut une crise d’étouffement ; on fit venir le Dr Cottard qui donna sa prescription : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. » (Jeunes filles, Folio p. 69 ; I, 489) Etc., etc.

Si nous venons d’insister un peu lourdement sur le lait, c’est qu’il n’est jamais question de lait dans la célèbre scène où sa mère — ou Françoise, ou la vieille cuisinière — lui proposa du thé ; ni plus tard, lorsque l’auteur évoquera cette scène. Madeleine a disparu avec son lait ; le pain grillé aussi, remplacé par une madeleine. Le lait n’apparaît dans aucun des avant-textes ou variantes alors qu’il est évident qu’il était très certainement présent. Étrange absence. L’étrange présence, l’être extratremporel, qui était là dans des avant-textes, a également disparu.

12) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -6 : Un patient : « J’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus. » Dans la version définitive de la scène avec Madeleine, le Narrateur parlait d’un « insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; » Isakower ne s’attarde pas trop sur ce mouvement tourbillonnaire. Or, beaucoup de témoins mentionnent cet étrange tourbillon. Gert Heilbrunn, un psychanalyste qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, parle d’une masse qui se rapproche et dont le centre a la forme d’un tourbillon18 ; on reviendra plus tard sur son témoignage et sur d’autres cas de tourbillons (chap. 7). Le Narrateur vient de parler de quelque chose de « désancré », qui se rapproche de lui avec un tourbillon. Ce tourbillon n’apparaît pas dans tous les témoignages de patients, mais il est néanmoins typique, on l’a dit, de certains phénomènes d’Isakower. On retrouve également l’évocation de ce tourbillon à propos de la réminiscence des pavés, mais cette fois-ci Proust a biffé le mot sur l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé pour le remplacer par un autre : « je restais un pied sur un des pavés, un pied sur l’autre, refaisant le même pas que j’avais fait pour qu’il fît renaître encore une fois les tourbillons l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient impérieusement à mon esprit l’énigme de leur bonheur. » (IV, 804). On retrouvera également plus tard, dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, ce mouvement tourbillonnaire des trois arbres : la ronde des nornes ; et celui des trois clochers qui « virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. » (cf. chap. 15).

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Il y a cependant quelque chose qui cloche dans la scène que l’on vient d’analyser. En effet, selon George Painter, la réminiscence de la madeleine eut lieu aux environs du premier janvier 1909, alors que Proust rentrait tard dans la nuit ; Céline recommanda avec insistance à son maître qu’il prît une tasse de thé pour se réchauffer19. Proust avait environ trente-huit ans. Or on sait que le phénomène d’Isakower advient lorsque le sujet est encore enfant ou adolescent. Comment faut-il comprendre ? Faut-il comprendre qu’en 1909 l’auteur de la Recherche a reconstitué (retrouvé dans sa mémoire) pour la décrire une réminiscence ressentie dans son enfance ? On sait également que selon certains chercheurs, Maurice Bardèche, puis Florence Callu, la réminiscence des pavés eut lieu avant celle de la biscotte20. Pour nous, une chose est sûre : la scène dite de la madeleine est un phénomène d’Isakower. Quand eut-elle vraiment lieu ? Mystère et boules de gomme.

Ajoutons pour finir que si Proust avait trente huit ans lors de la réminiscence de la biscotte, alors la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées est largement antérieure à la première car elle advint alors que Proust était encore lycéen.

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Pour faciliter sa démonstration, Isakower a précisé qu’il avait réuni en un seul phénomène, plusieurs phénomènes pas toujours identiques. C’est pourquoi on va citer au chapitre suivant d’autres témoignages de notre phénomène, que n’a pas connus Isakower. L’on verra également dans ce chapitre un dessin en couleur de ce fameux tourbillon.

(À suivre: 7. D’autres phénomène d’Isakower que n’a pas connus Isakower)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). ↩︎
  2. O. Isakower, art. cit., p. 198, ligne 21. ↩︎
  3. P. 197, lignes -8, -3, p. 198, lignes 6, 14, 18, -8, p. 199, lignes 6, 15, 17, p. 200, lignes 10, 11, 12, p. 203, lignes 1 sqq. Etc. ↩︎
  4. Isakower, p. 198, ligne 20. ↩︎
  5. Frances Tustin, Autisme et psychose de l’enfant, trad. M. Davidovici, Le Seuil, Paris, [1972] 1977, p. 58. ↩︎
  6. Carnets (de 1908), p. 130 ; ou IV, 1258 : « Je l’ai trouvé [le beau] quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser une autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, [etc.] » Ou bien : « Ainsi nous ne pouvons pas nous intéresser quand on nous parle d’un art plus humain, moins humain cela n’a pas de sens pour nous. Un bouton dans une chemise de soie, un point dans une étoffe, un corsage valent autant qu’un art humain. » (Carnets, p. 102) ↩︎
  7. I, 46-47. ↩︎
  8. Max Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbance », Int. J. of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 207. ↩︎
  9. Samuel Beckett, Proust, Éd. de Minuit, Paris, 1990, p. 44. ↩︎
  10. O. Isakower, (1972), p. 199, ligne 2. ↩︎
  11. Les Jeunes filles en fleurs, (I, 483 ; éd. Folio, p. 63). ↩︎
  12. Esquisse XIV, vol. I, 701 ; TR, Folio p. 179. ↩︎
  13. O. Isakower, article cité, p. 205-206. ↩︎
  14. Cf. Traité d’Hygiène, A. Proust, A. Netter, H. Bourges, Paris, 3e éd. Masson, 1903 (en ligne sur Gallica). – Cf. L’Hygiène du neurasthénique, A. Proust & G. Ballet, Paris, Masson, 1897, p. 192 (en ligne sur Gallica). – Cf. Jean Santeuil, éd. P. Clarac et Y. Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, p. 316. ↩︎
  15. II, 29 (éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 237). ↩︎
  16. II, 17 (éd. Folio, Jeunes filles…, p. 225). ↩︎
  17. Sodome et Gomorrhe, éd. Françoise Leriche, Le livre de poche (Classiques), Paris, 1993, p. 322. ↩︎
  18. G. Heilbrunn, « Fusion of the Isakower Phenomenon with the Dream Screen », Psychoanalytic Quarterly, 1953, vol. 22, p. 200. ↩︎
  19. Painter, Marcel Proust 1871-1922, Paris, Mercure de France (éd. en 1 seul vol.), 1992, p. 566) ↩︎
  20. Proust, Carnets [de 1908], éd. F. Callu & A. Compagnon, Paris, Gallimard, 2002, p. 49. ↩︎



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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

17a. La réminiscence des pavés

par Dorian Gray*

(Nous avons rédigé cette page en utilisant l’édition Gallimard d’Albertine disparue ; dans l’édition Grasset une grande partie du séjour du Narrateur à Venise a été ôtée par Proust, notamment le passage concernant la basilique Saint-Marc dont il sera ici question1.)

Bnf EST

Une légende littéraire tenace affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, alors qu’il marchait sur les dalles de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende.

Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule et la séparation d’avec sa mère avant la nuit sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps. (Notons en passant que l’Enfer, le crépuscule ou l’abandon signifient la même chose : la mort)

A) Lors de la scène de la tasse de thé, la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène de la biscotte survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.

B) Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la biscotte, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu2 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). Le Temps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres  autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (CSB, éd. Folio, p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on l’a dit, cela se passait au crépuscule.

C) Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.]. » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque la mort et son angoisse de la séparation d’avec sa maman.

D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée, car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio classique, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées, appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484 ; Jeunes filles, Folio, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a évoqué la mort et l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, si l’on peut dire, sa crise d’étouffement.

E) On a détaillé, dans notre notre chapitre 14 intitulé « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons-le : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.

On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve3. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :

1)  À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;

2)  Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet, resté en France ; et, son père étant lui aussi absent, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant est aussi du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, (et la tante de Marie) ;

3) Dans Albertine disparue le Narrateur décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur le pavage de la basilique ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :

« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »

Avez-vous remarqué l’évocation d’une expérience de mémoire involontaire ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés ou des dalles à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos des irruptions de mémoire involontaire, mais ils dominent toute la vie. Or dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? On a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur un pavage de marbre et de verre ; rien à voir avec quelqu’un, familier de l’introspection, qui viendrait de vivre à l’instant un des moments les plus étranges et les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence, le Narrateur, comme chaque isakowerien, éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui vient de se passer d’incroyable en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.

On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, l’extrait d’Albertine disparue que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;

4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, heure propice aux réminiscences du Narrateur. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères minimum requis pour faire partie des expériences de mémoire involontaire ressenties par notre auteur : pas d’angoisse crépusculaire, pas d’enfer, pas de séparation d’avec sa mère.

Rappelons que le déséquilibre est un des symptômes du phénomène d’Isakower :

« I mentioned before that the variouus sensations in blank hallucinations correspond to the somatic responses in a primary traumatic situation. This is especially conspicuous in some hallucinatory phenomena which are signs of vestibular irritation. Sensations such as dizziness, being engulfed by vague cloudy masses, changes of body feeling, feelings of falling and sinking or floating, distortions of space perceptions are strikingly identical with those reported by patients with organic vestibular disturbances; they are always felt as imminent death5. » (Max Stern)

Selon O. Isakower (art. cité, p. 198) :

« Dans bien des cas, on trouve de nettes impressions de flottement, d’engloutissement, des vertiges. »

Extrait du témoignage d’un patient de Arnold D. Richard  :6

« With this interpretation he began to feel dizzy: « The room is spining, tipping like a ship does in water, like a rocking craddle. I feel very unstable. All my supports are falling. I am out of balance. » »

Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les épisodes de mémoire involontaire évoqués plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés ; d’autre part on sait que la sensation de déséquilibre — on en a parlé en citant des exemples au chap 16 — est souvent rapportée dans les témoignages de notre phénomène.

Nous ne pouvons pas adhérer aux idées de certains critiques de la Recherche qui voient dans les réminiscences une sorte de longue errance du héros, une espèce de parcours initiatique au bout duquel, après avoir élucidé quelque énigme, il franchirait un seuil le conduisant à l’épiphanie de son art. En vérité l’origine des réminiscences est plus simple : Selon nous chaque réminiscence peut être comparée à la réplique d’un tremblement de terre, qui compterait environ quatre ou cinq répliques. En l’occurrence on pourrait l’appeler tremblement d’âme, dont le foyer est situé dans la petite enfance du trembleur. On pourrait nous objecter : Pourquoi ces sensations de joies dont parle le Narrateur, s’il s’agit d’un tremblement de son sol mental ? Nous avons abordé ce problème dans notre chapitre 13, intitulé : Résistance.

Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées :  assis ou debout ?…  

Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)7. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Marcel. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.

En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène de la biscotte est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.

Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été soumise au secret professionnel.

Rappelons cette phrase célèbre de Proust : « […] je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, […] mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes8. » Cette proposition a pour corollaire : Chaque commentateur de la Recherche est, quand il la commente, le propre commentateur de lui-même.

Notre travail était de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette madeleine imaginaire ne nous concernent pas ; elles ne nous concernent d’autant moins que, on l’a dit (chap. 6, § 8), la madeleine ne prend pas part à la réminiscence de la tasse de thé ; elle a été volontairement ajoutée par le romancier bien après que la réminiscence eut lieu, elle n’a donc rien à voir avec la mémoire involontaire.

Nous n’avons pas plus de certitudes qu’un autre. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison (mais le pain rassis est-il une friandise ?), c’est cependant loin d’être sûr. Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1.  Voir la préface d’Albertine disparue rédigée par Nathalie Mauriac pour l’édition Grasset, Paris, [1987] 2013 ; Grasset présente l’édition originale de la dernière version d’Albertine disparue revue par l’auteur ; établie par Nathalie Mauriac et Étienne Wolf ↩︎
  2. Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
  3. CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. »  – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
  4. Cf. Proust, Carnets, op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
  5. Max Stern, « Blank Hallucinations… », op, cit., p. 208. ↩︎
  6. Arnold Richard, The Psychoanalytic Quarterly, « Isakower-like Experience on the Couch… », 1985, p. 415 ↩︎
  7. Max M. Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎
  8. TR, coll. Folio 338 ; IV, 610. ↩︎

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

 

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences Mémoire involontaire Paris Pavés Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes Venise

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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