6. Analyse de la scène avec Madeleine

Par Dorian Gray*

BnF EST

Nous avons ainsi titré ce chapitre pour nous conformer aux dires du Narrateur. En effet, on vient de le lire à la fin du chapitre précédent, Proust nous explique tranquillement (lapsus ?), dans une version antérieure de la Recherche : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine1. » (Le Temps perdu)

Voyons en détail les symptômes décrits dans l’article d’Isakower et que l’on retrouve dans cette fameuse scène avec Madeleine. On en a déjà évoqué certains, voyons les autres.

1) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne 9 : « Le phénomène survient très fréquemment, dit-il, dans les maladies accompagnées de fièvres. » On l’a vu, dans toutes les différentes versions de la scène dite de la madeleine, l’auteur rentre le soir frigorifié et tente de se réchauffer.  (On verra que la réminiscence des trois arbres commence également par un accès de fièvre : II, 64 ou éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 272.)

2) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 12 : Les patients d’Isakower parlaient souvent d’une impression auditive lors du déroulement du phénomène, « celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible. » Proust a signalé un son du même genre : « j’entends la rumeur des distances traversées. » Un autre patient d’Isakower rapporte : « Quand j’étais enfant j’entendais du bruit, mais plus maintenant : c’était une sorte de conversation monotone, derrière moi, sur la gauche ; je ne pouvais rien distinguer, c’était seulement un murmure qui ne m’effrayait pas2. » Dans les Esquisses XIII et XIV, des voix parlent au Narrateur, lequel les assimile à celles des morts de l’Érèbe suppliant Énée de leur rendre la vie. Peut-on les rapprocher des murmures entendus par certains patients ?

3) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -8, entre autres3 : « Le palais est très souvent décrit comme le lieu où se situe et commence le phénomène. » C’est aussi le cas pour le Narrateur, nous en avons parlé plus haut : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis. » On l’a vu tout à l’heure avec Bischoff (chap. 5), dans les toutes premières variantes de cette scène : « c’est le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante. » Ce point important est conforme aux témoignages recueillis sur le phénomène d’Isakower.

4) O. Isakower, article cité p. 198, ligne 21 : Une de ses patientes parle d’ « une sorte de griserie, une fatigue délicieusement agréables. » Le Narrateur emploie une expression comparable : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’oranger, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ». La même patiente ajoute : « En même temps je me sens si légère, comme délivrée de mon corps4. » D’une certaine façon c’est ce que dit le Narrateur dans l’esquisse XIV — et ailleurs : « et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. » Qu’est-ce donc que cet être extra temporel, qui vit en dehors du temps, sinon une impression d’être délivré de son corps ?

5) O. Isakower, article cité, p. 199, lignes 5 sqq : « Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe. » Confusion qui se retrouve également chez le Narrateur : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé] mais en moi. » Mais où chercher « quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher » ?

6) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 23 : « Étudions […] le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. » C’est également le comportement du Narrateur, les exemples ne manquent pas ; citons seulement : « Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. » (I, 45 ; Du côté Swann…, p. 102)

7) O. Isakower, art. cit., p. 198, lignes 4, 18 : « une sensation que je n’arrive pas à décrire » dit un patient ; un autre, un peu plus loin, dit : « en tout cas c’est rond, mais c’est seulement une impression car je n’ai pas la moindre idée de son aspect réel. » Et cette sensation est si bizarre que même Proust avoue avoir du mal à la décrire : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir. » (Esquisse XIII ; I, 696)

8) Biscotte ou madeleine ?

a) L’on se souvient que des personnes ayant éprouvé notre phénomène ont souvent ressenti au niveau de la cavité buccale « quelque chose de froissé, de déchiqueté, sableux ou sec. » Des jeunes patients de Frances Tustin avaient, eux, l’impression d’avoir « quelque chose de sec, mou et granuleux dans la bouche5. » Pourquoi de telles sensations dans la bouche ? On l’a signalé au chapitre 2 : Ces sensations doivent évoquer, selon Isakower, la sécheresse de la bouche du nourrisson, sensation déplaisante et peu familière qu’il n’a pas connue dans sa vie intra-utérine. Qu’est-ce qui semble le mieux évoquer ces sensations : une biscotte ou une madeleine ? C’est évidement la biscotte. Mais de toute façon, c’est la biscotte qui est à l’origine de la réminiscence de la tasse de thé, comme on l’a vu dans le chapitre précédent. Sans biscotte, pas de réminiscence. Les avant-textes évoquent tous une biscotte ou du pain rassis grillé mais jamais une madeleine. Parler d’une madeleine au lieu d’une biscotte c’est effacer une des traces du phénomène d’Isakower, c’est-à dire une des traces de la mémoire involontaire. La madeleine c’est du roman ; elle n’intervient pas dans l’irruption de la mémoire involontaire. La madeleine est un apport a posteriori, une modification volontaire et après coup de l’auteur ; rien à voir, donc, avec la mémoire involontaire, quoiqu’en dise la rumeur publique ! L’énigme de la résurrection de la tasse de thé est dans la rôtie. La madeleine n’est qu’adventice dans cette réminiscence ; elle apparaît dans le manuscrit APRÈS que la réminiscence eut lieu, et par conséquent n’a joué aucun rôle dans son apparition ; tout le monde sait d’ailleurs que Proust a biffé sur le manuscrit de la Recherche le mot « biscotte » pour le remplacer par celui de « madeleine ».

b) Lors de la réminiscence survenue dans l’hôtel Guermantes, le Narrateur éprouvera de nouveau, au niveau de la cavité buccale, quelque chose de sec, de rêche ; en effet, il s’essuiera la bouche avec une serviette raide et empesée. La bouche du Narrateur intervient seulement dans deux des phénomènes de mémoire involontaire (la biscotte et la serviette) ; à chaque fois on retrouve cette sécheresse, ou rugosité, au niveau de la cavité buccale ; ce n’est sans doute pas un hasard.

c) Proust a plusieurs fois insisté sur le caractère insignifiant des sensations qui déclenchaient son phénomène de mémoire involontaire6. Effectivement, si l’on inventorie ces impressions on remarque : Un morceau de toile verte bouchant une partie de vitrage qui était cassée, des pavés, un bruit de tuyauterie, la trompe de son automobile, un morceau de pain rassis, une biscotte, une odeur de renfermé et de moisi. Un devine tout de suite qu’une madeleine, avec son aspect de petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, apparaît dans cette liste comme une intruse. Paradoxalement, c’est justement à cause du succès qu’elle a eu qu’elle ne peut pas être à l’origine de la réminiscence dite de la madeleine : elle n’a pas l’insignifiance requise.

Il n’est pas déraisonnable d’imaginer que Proust décida de changer la biscotte en madeleine afin d’éviter l’expression argotique : « tremper sa biscotte, ou son biscuit », laquelle signifie (selon les dictionnaires) faire l’amour, copuler.

9) O. Isakower, p. 199, ligne -16 : « De nombreuses personnes décrivent [le phénomène] de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » Comme on le sait, ce fut également le cas pour Proust :

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. […] Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé7. »

10) O. Isakower, 199, ligne 19 : « Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment que l’on serait capable de le faire. » C’est aussi ce que fait le Narrateur, il essaye de reproduire ce qu’il vient de ressentir (Esquisse XIV) : « Je veux essayer de le faire réapparaître  [cet état inconnu]. Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. »

Ajoutons un extrait d’un article de Max Stern sur le phénomène d’Isakower :

« To induce the hallucinations the patient often actively repeats some condition associated with it. He may assume a certain posture, like lying down, or he may tense his muscles, lie motionless, etc., obviously attempts at reparative mastery8. »

Cet extrait est comme un écho de la scène avec Madeleine où le Narrateur va faire, lui aussi, plusieurs essais afin de tenter de faire revenir la sensation agréable qu’il vient de percevoir. L’on pense également au déséquilibre ressenti sur les pavés de la cour des Guermantes : le Narrateur fera plusieurs essais afin d’essayer d’éprouver à nouveau la sensation.

Nous ne pensons pas qu’il ait réussi à faire revenir une seule récurrence de son phénomène. Comme l’a bien senti Beckett : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle9. » 

Néanmoins les proustiens pourront toujours arguer d’un trait particulier, souligné par Isakower, trait qui eut sûrement une grande importance lors de l’écriture de la Recherche : « cet état [ce phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire10. » Entendons-nous : ce ne sont pas les réminiscences qui reviennent, puisqu’elles sont involontaires (« mémoire involontaire »), c’est-à-dire non contrôlables par la personne, indépendantes de son vouloir ; mais il n’empêche, parler d’elles rend plus vivaces les souvenirs que l’on peut avoir de ces « résurrections » ; cela peut faire remonter le souvenir de la réminiscence, mais pas la réminiscence proprement dite, laquelle est hors de notre contrôle ; elle a sapropre dynamique. Proust le dit lui-même : « On peut rester des heures à tâcher de se répéter l’impression première, le signe insaisissable qui était sur elle et qui disait : approfondis-moi sans s’en rapprocher, sans la faire venir à soi. » (Carnet, op. cit. p. 101) Sur ce point, l’avis d’autres isakowériens serait intéressant.

Lors de la réminiscence du chalet de nécessité en bas des Champs-Élysées (dont nous parlerons chap. 21), le Narrateur nous dit que le plaisir qu’il y éprouva n’était pas de même espèce que les autres, « lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder11 ». Autrement dit, il ne put pas reproduire cet état lors des précédentes réminiscences. Le put-il lors de la réminiscence des Champs-Élysées ? Pas plus : la tenancière arriva, Françoise ressortit du chalet de nécessité, et il retourna jouer avec Gilberte.

11) O. Isakower, p. 205, ligne 13, il s’agit du témoignage du jeune Autrichien que l’on a évoqué plus haut :

Il « était à Vienne loin de sa famille, et, sa mère s’étant montrée imprévoyante, il se trouva sans argent et fut obligé de rester vingt-quatre heures sans manger. “Tout me parut ratatiné et desséché. J’empruntai un schilling à ma propriétaire et entrai dans une laiterie : dès que j’eus avalé un verre de lait et mangé un petit pain beurré, je me sentis comblé ; à l’instant même, tout me parut moelleux : le monde tout autour de moi et jusqu’aux choses que je ne voyais pas, mais que je savais être là, tout me parut plus savoureux. Délicieuse impression qui vous fait voir la vie en rose. On se sent en sécurité : quoi qu’on fasse, il ne peut rien vous arriver de fâcheux.” »

La sensation de sécurité décrite par ce témoignage fait penser à ce fameux être extra-temporel à qui, également, rien de fâcheux ne pouvait arriver : « Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir12 ? » Dans Le Temps retrouvé l’auteur explique que cet être-là étant intemporel, il était « par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » (IV, 450 ; Folio, 178).

Le Lait. Proust prenait-il du lait dans son thé ? La question n’est pas anodine car pour Isakower, et la majorité des chercheurs, les symptômes qu’ils ont recueillis auprès de leurs patients sont « des images mentales qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture13. » Il est très probable que Proust, qui buvait tous les jours du café au lait, prenait aussi du lait avec le thé, quand il en buvait14. On sait que lors de son premier séjour à Balbec, sa grand-mère lui apportait du lait dans sa chambre le matin de bonne heure15 ; en se rendant seul en train à Balbec, il s’éprit passagèrement d’une jeune marchande de café lait qui était sur le quai d’une gare : « La vie m’aurait paru délicieuse, écrit-il, si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée16. » On le verra à Balbec, lors de son deuxième séjour à l’hôtel, tremper des croissants dans son lait en présence de Céleste17. Bref, a priori il n’avait rien contre le lait et tout porte à croire que chez les Proust l’usage était de boire le thé avec du lait. Le lait lui était d’ailleurs servi quotidiennement lors de sa cure chez Sollier (cure dont on parlera). Dans son traité d’hygiène, le professeur Adrien Proust, le père de notre héros, grand spécialiste de l’hygiène publique, souligne p. 745 : « Le lait constitue l’aliment exclusif normal des nouveau-nés et joue un rôle important dans l’alimentation de l’adulte. » Et p. 799 on peut lire que dans la quantité moyenne des divers éléments d’une ration alimentaire et quotidienne du Parisien adulte, il lui est recommandé de prendre 125 gr de lait par jour. Le professeur Proust conseillait dans un autre de ses livres d’hygiène, de composer le premier repas de la journée « de préférence de lait pur (1/4 de litre) ou additionné, suivant le goût du malade, de thé, de café ou de cacao, d’un œuf frais très peu cuit, d’un peu de pain grillé légèrement enduit de beurre très frais. » L’on sait également qu’à Réveillon le thé était servi pour tout le monde avec du lait, sauf exception, mais qui ne concernait pas Marcel Proust. Lorsqu’il était enfant le Narrateur eut une crise d’étouffement ; on fit venir le Dr Cottard qui donna sa prescription : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. » (Jeunes filles, Folio p. 69 ; I, 489) Etc., etc.

Si nous venons d’insister un peu lourdement sur le lait, c’est qu’il n’est jamais question de lait dans la célèbre scène où sa mère — ou Françoise, ou la vieille cuisinière — lui proposa du thé ; ni plus tard, lorsque l’auteur évoquera cette scène. Madeleine a disparu avec son lait ; le pain grillé aussi, remplacé par une madeleine. Le lait n’apparaît dans aucun des avant-textes ou variantes alors qu’il est évident qu’il était très certainement présent. Étrange absence. L’étrange présence, l’être extratremporel, qui était là dans des avant-textes, a également disparu.

12) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -6 : Un patient : « J’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus. » Dans la version définitive de la scène avec Madeleine, le Narrateur parlait d’un « insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; » Isakower ne s’attarde pas trop sur ce mouvement tourbillonnaire. Or, beaucoup de témoins mentionnent cet étrange tourbillon. Gert Heilbrunn, un psychanalyste qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, parle d’une masse qui se rapproche et dont le centre a la forme d’un tourbillon18 ; on reviendra plus tard sur son témoignage et sur d’autres cas de tourbillons (chap. 7). Le Narrateur vient de parler de quelque chose de « désancré », qui se rapproche de lui avec un tourbillon. Ce tourbillon n’apparaît pas dans tous les témoignages de patients, mais il est néanmoins typique, on l’a dit, de certains phénomènes d’Isakower. On retrouve également l’évocation de ce tourbillon à propos de la réminiscence des pavés, mais cette fois-ci Proust a biffé le mot sur l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé pour le remplacer par un autre : « je restais un pied sur un des pavés, un pied sur l’autre, refaisant le même pas que j’avais fait pour qu’il fît renaître encore une fois les tourbillons l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient impérieusement à mon esprit l’énigme de leur bonheur. » (IV, 804). On retrouvera également plus tard, dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, ce mouvement tourbillonnaire des trois arbres : la ronde des nornes ; et celui des trois clochers qui « virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. » (cf. chap. 15).

____________


Il y a cependant quelque chose qui cloche dans la scène que l’on vient d’analyser. En effet, selon George Painter, la réminiscence de la madeleine eut lieu aux environs du premier janvier 1909, alors que Proust rentrait tard dans la nuit ; Céline recommanda avec insistance à son maître qu’il prît une tasse de thé pour se réchauffer19. Proust avait environ trente-huit ans. Or on sait que le phénomène d’Isakower advient lorsque le sujet est encore enfant ou adolescent. Comment faut-il comprendre ? Faut-il comprendre qu’en 1909 l’auteur de la Recherche a reconstitué (retrouvé dans sa mémoire) pour la décrire une réminiscence ressentie dans son enfance ? On sait également que selon certains chercheurs, Maurice Bardèche, puis Florence Callu, la réminiscence des pavés eut lieu avant celle de la biscotte20. Pour nous, une chose est sûre : la scène dite de la madeleine est un phénomène d’Isakower. Quand eut-elle vraiment lieu ? Mystère et boules de gomme.

Ajoutons pour finir que si Proust avait trente huit ans lors de la réminiscence de la biscotte, alors la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées est largement antérieure à la première car elle advint alors que Proust était encore lycéen.

_________________________

Pour faciliter sa démonstration, Isakower a précisé qu’il avait réuni en un seul phénomène, plusieurs phénomènes pas toujours identiques. C’est pourquoi on va citer au chapitre suivant d’autres témoignages de notre phénomène, que n’a pas connus Isakower. L’on verra également dans ce chapitre un dessin en couleur de ce fameux tourbillon.

(À suivre: 7. D’autres phénomène d’Isakower que n’a pas connus Isakower)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). ↩︎
  2. O. Isakower, art. cit., p. 198, ligne 21. ↩︎
  3. P. 197, lignes -8, -3, p. 198, lignes 6, 14, 18, -8, p. 199, lignes 6, 15, 17, p. 200, lignes 10, 11, 12, p. 203, lignes 1 sqq. Etc. ↩︎
  4. Isakower, p. 198, ligne 20. ↩︎
  5. Frances Tustin, Autisme et psychose de l’enfant, trad. M. Davidovici, Le Seuil, Paris, [1972] 1977, p. 58. ↩︎
  6. Carnets (de 1908), p. 130 ; ou IV, 1258 : « Je l’ai trouvé [le beau] quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser une autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, [etc.] » Ou bien : « Ainsi nous ne pouvons pas nous intéresser quand on nous parle d’un art plus humain, moins humain cela n’a pas de sens pour nous. Un bouton dans une chemise de soie, un point dans une étoffe, un corsage valent autant qu’un art humain. » (Carnets, p. 102) ↩︎
  7. I, 46-47. ↩︎
  8. Max Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbance », Int. J. of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 207. ↩︎
  9. Samuel Beckett, Proust, Éd. de Minuit, Paris, 1990, p. 44. ↩︎
  10. O. Isakower, (1972), p. 199, ligne 2. ↩︎
  11. Les Jeunes filles en fleurs, (I, 483 ; éd. Folio, p. 63). ↩︎
  12. Esquisse XIV, vol. I, 701 ; TR, Folio p. 179. ↩︎
  13. O. Isakower, article cité, p. 205-206. ↩︎
  14. Cf. Traité d’Hygiène, A. Proust, A. Netter, H. Bourges, Paris, 3e éd. Masson, 1903 (en ligne sur Gallica). – Cf. L’Hygiène du neurasthénique, A. Proust & G. Ballet, Paris, Masson, 1897, p. 192 (en ligne sur Gallica). – Cf. Jean Santeuil, éd. P. Clarac et Y. Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, p. 316. ↩︎
  15. II, 29 (éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 237). ↩︎
  16. II, 17 (éd. Folio, Jeunes filles…, p. 225). ↩︎
  17. Sodome et Gomorrhe, éd. Françoise Leriche, Le livre de poche (Classiques), Paris, 1993, p. 322. ↩︎
  18. G. Heilbrunn, « Fusion of the Isakower Phenomenon with the Dream Screen », Psychoanalytic Quarterly, 1953, vol. 22, p. 200. ↩︎
  19. Painter, Marcel Proust 1871-1922, Paris, Mercure de France (éd. en 1 seul vol.), 1992, p. 566) ↩︎
  20. Proust, Carnets [de 1908], éd. F. Callu & A. Compagnon, Paris, Gallimard, 2002, p. 49. ↩︎



Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page.

Laisser un commentaire

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

14. Le baiser du soir

Par Dorian Gray*

BnF EST

La scène du coucher à Combray appartient au domaine de la mémoire volontaire de l’auteur ; a priori elle n’est donc pas concernée par notre étude, laquelle porte sur la « mémoire involontaire ». Et pourtant, toutes les résurrections renvoient à cette scène du baiser donné à sa maman, qu’il attend pour pouvoir s’endormir. Il faut donc l’examiner. Les réminiscences proustiennes sont liées à la désolation du soir et à la frustration orale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la scène de la biscotte (mémoire involontaire) est située dans le roman immédiatement après celle du coucher (mémoire volontaire) ; l’auteur a ainsi lié les deux scènes, volontairement ou pas.

Toutes les résurrections du héros eurent lieu à la même heure :

C’est en rentrant le soir que sa mère lui proposa un peu de thé1 ; dans la préface de Contre Sainte-Beuve, c’est également un soir, « étant rentré glacé par la neige » que sa vieille cuisinière lui proposa une tasse de thé2 ; c’est peu avant le coucher du soleil qu’eut lieu la réminiscence de Martinville-le-Sec3 ; lors du voyage en automobile avec Agostinelli dans la campagne caennaise, c’est « dans la lumière de cinq heures du soir » que les trois clochers tourbillonnèrent4 ; la réminiscence des trois arbres eut également lieu peu avant le coucher du soleil ; on sait d’après un avant-texte de la réception à l’hôtel Guermantes (Le Temps retrouvé) que cette scène, où eurent lieu plusieurs résurrections, avait été prévue à l’origine pour se dérouler en soirée5 ; c’est ce qu’attestent également les notes préparatoires du carnet no 36 ; si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance7, [etc.] ». La réminiscence des bottines se passe juste avant que le Narrateur ne se mette au lit ; une variante de cette scène la fait commencer à l’heure du dîner et continuer alors que la nuit est déjà tombée (III, 1431). Alors qu’il attendait dans la bibliothèque des Guermantes, le bruit strident d’une conduite d’eau reproduisit en lui, à l’identique, une réminiscence éprouvée jadis lorsque parfois les navires de plaisance faisaient entendre de longs cris le soir au large de Balbec (IV, 453 ; TR, 180). Enfin, selon un des premiers états de la Recherche retrouvés par Philip Kolb, c’est vers cinq heures du soir que se produisit la réminiscence déclenchée par le bruit d’une cuillère contre une assiette lors d’un goûter du jeune Proust avec son institutrice8.

Bref, ces réminiscences ont la régularité d’une horloge. Cela montre bien que son phénomène d’Isakower est en lien avec son angoisse, la désolation du soir, c’est-à-dire en lien avec le baiser du soir (ou plutôt son absence). On note en passant que si pour l’inconscient le temps n’existe pas, il sait à l’occasion être ponctuel…

Et lorsque le héros essayait de se souvenir de Combray, c’était toujours l’image de l’escalier détesté qui lui revenait en mémoire (mémoire volontaire) ; toujours sous l’éclairage de sept heures du soir, jamais sous celui d’une autre heure9.

Cette scène du coucher est surtout caractérisée par l’intensité des sentiments exprimés par le Narrateur, lequel allait bientôt avoir sept ans. Il est impatient car il attend que sa mère monte le voir dans sa chambre pour l’embrasser (embrasser sa mère) avant qu’il ne s’endorme. Dans la Recherche, comme elle tarde à venir, il s’imagine sa mère dans le salon, en bas, avec des invités, participant à quelque fête inconcevable au sein de laquelle elle serait entraînée loin de lui par des tourbillons ennemis, pervers et délicieux ; sa propre mère allant jusqu’à rire de lui ! (Il lui avait fait passer un billet lui demandant de monter le voir, mais elle ne vint pas.) Sa mère qui ne l’aime plus et qui s’irrite de se sentir harcelée par lui ! Bref, sa jalousie exacerbée le mit hors de ses gonds. D’après Jean-Yves Tadié l’enfant avait sept ans et cette scène a dû se produire plusieurs fois. Finalement, comme on sait, la maman restera dormir dans la chambre de son fils et lui fera la lecture de François le Champi, de George Sand.

Selon les critiques, la version de Jean Santeuil de la scène du coucher renferme sans doute plus de vérité littérale que celle de la Recherche10. Ainsi, on apprend que la mère de Jean (ce dernier représente évidement Proust ; rappelons en passant que Jeanne est le prénom de la mère de Marcel) on apprend, disions nous, que la mère de Jean restait régulièrement dans sa chambre en attendant qu’il s’endorme. Ce soir-là, alors que sa mère allait quitter sa chambre et redescendre pour rejoindre son mari et un invité, Jean tente de la retenir :

« […] Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Sa mère fâchée voulut partir, lui faire des reproches. Les sanglots redoublèrent. Il la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressée, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute la violence que le remords exerçait contre lui11. »

Sa mère, attristée de son impuissance à guérir son fils, affligée par « ce retour en arrière », par la régression de son enfant qui ne peut décidément pas s’endormir sans elle, s’installa à son chevet. Elle répondit à Augustin, un domestique venu s’enquérir de ce qui se passait : « M. Jean ne sait pas lui-même ce qu’il a, ce qu’il veut, il souffre de ses nerfs. » Ces paroles firent « tant de plaisir à Jean, en soustrayant à sa volonté responsable, pour l’attribuer à un état nerveux involontaire, les cris et les sanglots dont il avait tant de remords, ces paroles lui causèrent plus qu’une joie momentanée, elles exercèrent sur sa vie une influence profonde12. » Son attitude continuera d’être jugée comme déplorable, « mais non plus comme coupable. […] au lieu du devoir d’éviter une faute il ne conçut plus que l’avantage de soigner une maladie. » On apprend dans Contre Sainte-Beuve que lorsque Proust était malade, sa mère couchait près de lui13.

Revenons à la Recherche. Selon George Painter, l’incident François le Champi eut lieu à Auteuil. L’enfant avait de la température, un médecin prescrivit des médicaments, sa mère n’en tint pas compte et lui offrit du lait (tiens, tiens…) en lui lisant François le Champi et La Petite Fadette14. Enfin, d’après Christian Péchenard, « la scène du baiser et presque tous les événements de l’enfance se sont passés à Auteuil, entouré de la seule famille de sa mère15. »

Un mot sur François le Champi, livre qui a tant marqué l’auteur de la Recherche. Un soir d’automne, à la brune, George Sand décida de raconter à un ami une histoire qu’elle avait entendue la veille, contée alternativement par un chanvreur et la servante du curé, à la veillée. L’histoire reprend le thème de la séparation d’avec la mère, mais aussi celui du désir de fusion avec elle. Ce champi est un petit bâtard, un enfant trouvé dans les champs — d’où son nom — dont on ignore le père, et qui eut successivement quatre mères ; il a donc vécu quatre séparations maternelles, ce qui a sûrement impressionné le jeune Proust. En effet, la mère biologique de François est morte en couches, ou peu après ; la seconde mère fut sa nourrice ; dont George Sand dit par ailleurs que ce personnage, si bien nommé, est la « mère véritable dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse »16. La troisième mère fut la Zabelle, qui avait l’âge d’être sa grand-mère et pour qui l’enfant éprouvait un véritable amour (on pense évidemment à la grand-mère de Proust) ; il la considérait comme sa vraie mère bien qu’il fût élevé depuis l’âge de six ans par Madeleine Blanchet, la meunière. À la mort de Zabelle, Madeleine devint désormais sa vraie mère (la quatrième) ; un jour qu’elle l’embrassa, il se jeta à son cou, devint tout pâle et en pleura de bonheur. Là encore, la fiction rejoint la réalité car ces embrassades ne plurent pas à tout le monde. Une servante déclara que « ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille17 » ; de même, le père du Narrateur voulait faire cesser ses embrassades avec sa mère, trouvant ces manifestations sentimentales ridicules. On lit en effet dans L’Hygiène du neurasthénique, ouvrage co-écrit par les professeurs Ballet et Adrien Proust, père de Marcel (le père du Narrateur était directeur dans un ministère), qu’il faut séparer de son entourage le sujet atteint de nervosisme lorsque l’on découvre entre lui et une autre personne de son entourage une « tendresse exagérée »18. Il fallait, toujours selon ce même traité, tenir à l’écart les émotions de l’enfant, les « étouffer »19. La maman, obéissante, conformément au Code civil, continuera dans la direction imposée par le père : elle sautera tous les passages de François le Champi où il est question d’amour afin que tout émoi soit étouffé. Là encore, fiction et réalité se mélangent, car dans le conte de George Sand, lorsque Madeleine faisait la lecture à son fils François, elle arrangeait certains passages afin qu’il les pût mieux comprendre.

Cadet Blanchet, le mari de Madeleine, éloigna le champi de sa femme ; François travailla alors dans un autre moulin, trop loin pour revoir Madeleine, ne serait-ce seulement de temps en temps. Ce fut la quatrième séparation d’avec une mère. Son nouveau patron l’invita à épouser sa fille, mais François déclina la proposition. Apprenant la mort de Cadet Blanchet, le champi retourna auprès de Madeleine.

Tout fut bien qui finit bien : Le jeune homme épousa sa maman, Madeleine, en l’église de Mers. « Et Madeleine […] comprit mieux que par des paroles que ce n’était plus son enfant le champi, mais son amoureux François, qui se promenait à son côté. » Ils furent heureux, mais, prudente, – sans doute à cause de la censure – George Sand ne nous dit pas s’ils eurent beaucoup d’enfants.

 (À suivre : 13. Réminiscence des trois arbres et des trois clochers)


NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Du côté de chez Swann, I, 44 ; éd. Folio, 100 . ↩︎
  2. Contre Sainte-Beuve, La Pléiade, op. cit., 1971, p. 211 ; éd. Folio Essais, p. 43. ↩︎
  3. La Recherche, I, 177 sqq ; éd. Folio, p. 268. ↩︎
  4. Mélanges (dans le vol. du Contre Sainte-Beuve), La Pléiade, p. 64 sqq. ↩︎
  5. Cf. Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. critique de Henri Bonnet et Bernard Brun, Cahiers du Temps retrouvé, Paris Gallimard, 1982, p. 31. ↩︎
  6. Cf. M. Proust, Carnets, op. cit., p. 301. (Carnet 3, f. 31, verso.) Au fo 35 Proust parle d’une soirée Guermantes. ↩︎
  7. Le Temps retrouvé (I, 459 ; Folio, p. 187). ↩︎
  8. Voir : Cahiers Marcel Proust, Gallimard, N.R.F., nouvelle série  no 3, Ph. Kolb, « Un des premiers états de Swann », [1908-1909], 1971, p. 244-246. ↩︎
  9. Du côté de chez Swann, (I, 43 ; éd. Folio, 100).
    ↩︎
  10. George D. Painter, Marcel Proust, op. cit., p. 33. ↩︎
  11. M. Proust, Jean Santeuil, op. cit., p. 75-76. ↩︎
  12. M. Proust, Jean Santeuil, op. cit., p. 78. ↩︎
  13. C.S-B, Éd. Bernard de Fallois, Gallimard, éd. Folio Essais, Paris [1954] 2019, p. 60. ↩︎
  14. G. D. Painter, op. cit., (en un seul vol.) p. 34. ↩︎
  15. Ch. Péchenard, Proust et les autres, op.cit., p. 267. ↩︎
  16. G. Sand, Jeanne, éd. établie, présentée, annotée par Pierre Laforgue, Joué-lès-Tours, La Simarre, 2013, p. 70. ↩︎
  17. G. Sand, François le Champi, Paris, Hachette, 1855, p. 56. (En ligne sur Gallica, lien valide en août 2017.)
    ↩︎
  18. A. Proust et G. Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, Paris, Masson, 1897, p. 170. (En ligne sur Gallica ; lien valide en septembre 2017.) ↩︎
  19. Idem, p. 128, 152 sqq. ↩︎

_____________________________

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

Laisser un commentaire

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

16. La matinée à l’hôtel Guermantes

Par Dorian Gray*

BnF EST

Dans l’édition Folio, le passage du Temps retrouvé que l’on va analyser maintenant commence au bas de la page 171 et finit une quinzaine de pages plus loin ; dans la Pléiade il commence au bas de la page 443 (vol. IV). Rappelons ce que l’on a dit dans notre chap. 14 : Si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance1… » Le carnet 1 de 1908 confirme le souhait de l’auteur de finir son roman sur une soirée chez la princesse Guermantes2 ; voir aussi une confirmation dans Matinée chez la princesse de Guermantes3, (p. 31). Le Narrateur arrive à cette réception alors qu’il est plutôt déprimé, comme lors de la réminiscence dite de la madeleine.

Les réminiscences de la matinée à l’hôtel Guermantes ne se sont pas toutes produites telles qu’elles ont été racontées par l’auteur. Ce feu d’artifice de résurrections — quatre fusées ! — appartient plutôt au domaine du romanesque qu’à celui de la réalité d’un isakower. Ces réminiscences eurent cependant bien lieu ; ce ne sont pas des inventions de romancier, nous pouvons l’affirmer ; mais elles surgirent en Proust les unes après les autres à quelques années d’intervalle, avant le début de la rédaction du premier volume de la Recherche, mais pas forcément dans cet ordre-là. Les réminiscences d’un effet Isakower apparaissent dans l’enfance et/ou à la puberté, mais rarement au-delà d’une vingtaine d’années. Or, à l’époque de Venise, puisqu’il va en être question, Proust avait une trentaine d’années. Il n’était donc plus éligible, si l’on peut dire, à un effet Isakower (on a développé ce sujet chap. 17a). Et a fortiori, pas éligible lors de la matinée Guermantes puisqu’il était évidemment plus âgé qu’à Venise. D’ailleurs, lorsqu’il relate son séjour dans la cité des Doges, le Narrateur ne fait pas état de réminiscences qu’il aurait ressenties dans le baptistère de la basilique de Saint-Marc, alors qu’il a raconté avec force détails celle de la biscotte, celle des trois arbres, des trois clochers, des toilettes publiques.

Signalons une version primitive de cette « soirée » chez les Guermantes, ainsi que l’appelait Proust dans cette version, soirée dans laquelle ne sont rapportées aucune des réminiscences de la version définitive du Temps retrouvé ; on passe directement des taxis électriques au Bal de Têtes4. Ceci laisse entendre que la version définitive est une reconstitution. Mais reconstitution ne veut pas dire ici invention. Ce sont des symptômes qu’il a réellement éprouvés en lui-même, il y a longtemps.

C’est dans un état dépressif, avons-nous dit, analogue à celui qu’éprouva le Narrateur juste avant l’épisode de la biscotte et du thé au lait, que les réminiscences vont advenir ; ou plutôt que l’auteur a décidé de les faire advenir sous sa plume. La réminiscence survenue alors que le Narrateur a semblé trébucher sur les pavés inégaux est celle qui va déclencher le feu d’artifice.

Le plus important, dans cette première réminiscence, est sans doute l’allumage de la féérie pyrotechnique : Un taxi, qu’il ne voit pas, fonce sur le Narrateur au moment où il entre dans la cour pavée de l’hôtel Guermantes, perdu dans ses pensées. Au cri du wattman qui l’avertit du danger, il n’a que le temps de se ranger vivement de côté. Il échappe de justesse à l’accident. En reculant, il bute sur un pavé ; au moment où il reprend son aplomb apparaît l’effet Isakower. Ce rééquilibre est agréable au Narrateur, car non seulement il vient de l’échapper belle, mais aussi parce qu’il éprouve de nouveau la même félicité bien connue de lui lors des précédentes réminiscences. Ce déséquilibre/rééquilibre a la même source que celui qu’il ressentit assis dans la calèche de la marquise de Villeparisis : « mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent ». Nous dirons, pour l’instant, que le Narrateur a eu les jambes flageolantes car il a eu peur. Cette histoire de pavés nous fait beaucoup penser à l’expression anglaise : to shake in one’s shoes (mot à mot : trembler dans ses chaussures). Sous les pavés, l’enfer… C’est au moment où il vient d’échapper à un danger, et où il retrouve son aplomb, c’est à cet instant même que survient le phénomène d’Isakower. On reviendra là-dessus.

Rappelons que dans beaucoup d’effets Isakower, les patients décrivent souvent un objet, en général indéfini, qui vient à leur rencontre (Isakower, art. cit., p. 199, + 8) : « L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » D’une certaine façon, c’est ce que Proust vient de décrire ici métaphoriquement : le Narrateur, perdu dans ses pensées, a vu (ou pas) un objet indéfini arriver droit sur lui et qui menaçait de l’écraser. Il eut peur, chancela un instant, puis se rétablit.

Signalons qu’à cette époque, ces nouvelles machines appelées automobiles, étaient considérées comme étant très dangereuses. En effet, rien que dans l’entourage de Proust, Georges de Lauris, un de ses amis, s’était cassé une jambe dans un accident de la route ; plus tard, c’est Albert Nahmias, un temps son chauffeur, qui écrasa une fillette sur la route de Caen ; elle mourut le surlendemain. Quelques jours après, un autre de ses amis, Henri Bardac, tua une gamine sur la route ; à la même époque deux taxis furent détruits dans une collision5. En 1918, Robert, son frère, fut victime d’un grave accident de la route. C’est seulement plus tard, bien plus tard, qu’on se décida enfin à introduire en France les premiers feux rouges ! On comprend qu’une fois arrivé au Grand Hôtel de Cabourg, Proust préféra de louer l’omnibus de l’hôtel, « conduit par un homme très prudent et adroit », plutôt que de circuler en taxi. Proust craignait effectivement les automobiles et redoutait l’accident :

« Maintenant, me sentir porteur d’une œuvre rendait pour moi un accident où j’aurais trouvé la mort, plus redoutable, même (dans la mesure où cette œuvre me semblait nécessaire et durable) absurde, en contradiction avec mon désir, avec l’élan de ma pensée […] Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter6 ? »

Ce n’est pas la première fois que l’auteur de la Recherche décrit une scène de ce genre (la réminiscence des pavés), où la cinétique, voire la balistique, semblent déclencher, ou accompagner, l’irruption de la mémoire involontaire. On avait vu dans notre chapitre précédent les clochers de l’église de l’abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui, après avoir tournoyé au loin, semblaient se précipiter sur l’automobile : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche7. » Les clochers de Martinville eurent le même comportement, si l’on peut dire, après avoir donné l’impression de tourbillonner dans le lointain : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche8. » Citons encore, pour illustrer notre propos, une réminiscence dont on parle moins car elle ne figure que dans une Esquisse de la Recherche et dans le Carnet 1 de 19089:

« Je n’ai pas plus trouvé le beau dans la solitude que dans la société je l’ai trouvé quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser un [sic] autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, d’épaisseur, et qui me montrait que la joie la plus grande que puisse avoir l’âme c’est de contenir quelque chose de général et qui la remplisse tout entière. Certes ces moments là sont rares, mais ils dominent toute la vie. » (N.B. : À cette époque-là les automobiles n’avaient pas toutes effectué leur transition de genre ; d’où : « en dépasser un autre » ; masculin que l’on retrouve parfois aussi dans JS ; et certains chauffeurs s’appelaient parfois Albertine.)

Dans l’épisode ci-dessus il s’agit encore une fois d’automobile ; et à nouveau d’une manœuvre potentiellement dangereuse. Apportons encore d’autres exemples d’effet Isakower où la cinétique et la machine jouent un rôle important. Le premier vient d’un article de Arnold D. Richard : Le patient voit approcher à sa rencontre, puis repartir, un lit d’ambulance10(!) ; deux autres exemples, advenus à l’auteur de ces lignes, sont reproduits en Annexe (chap. 23) : l’un concerne une automobile et l’autre une locomotive.

Un phénomène du même type que ceux que l’on vient d’exposer va nous occuper maintenant. Il sera question de cinétique, de balistique, d’un accident, d’asthme, de jalousie et de mort. Dans « La fin de la jalousie », une nouvelle tirée du premier livre de Proust, intitulée Les Plaisirs et les jours, Honoré, le héros, qui pourrait aussi bien s’appeler Marcel, tant il ressemble à l’auteur de la nouvelle, est renversé avenue du Bois-de-Boulogne (aujourd’hui av. Foch) par un cheval qu’il n’avait pas vu venir. Il aura les deux jambes cassées et le ventre meurtri. On en connaît un autre qui, lui, est tombé de cheval en revenant du Bois ; résultat : nez cassé. Selon J.-Y. Tadié, c’est vers l’époque de cette chute que se déclara l’asthme de Proust11 ; il avait neuf ans.

Suite à cette chute, « Honoré […] ne pouvait comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé […] et il buttait à chaque pas en lui-même12. »

À la suite de son accident Honoré eut une « attaque d’asthme nerveux », ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Honoré ne se rétablit pas ; il mourut de septicémie une semaine plus tard. Il ne put pas, contrairement au Narrateur dans la cour des Guermantes, reprendre pied en lui-même, retrouver son équilibre. Quelques jours avant de mourir, il se remémora sa mère qui venait régulièrement l’embrasser avant qu’il ne s’endormît (énième scène du coucher clairement liée, comme les autres, à la jalousie). Puis, alors qu’Honoré s’est endormi et qu’il rêve, souvient en lui un phénomène d’Isakower (on peut effectivement en éprouver parfois en dormant13).

Il est très probable que le phénomène que l’on va voir soit en lien avec le fameux symptôme de déséquilibre/rééquilibre éprouvé sur les pavés  :


« La nuit du dimanche au lundi, il rêva qu’il étouffait, sentait un poids énorme sur sa poitrine. Il demandait grâce, n’avait plus la force de déplacer tout ce poids, le sentiment que tout cela était ainsi sur lui depuis très longtemps lui était inexplicable, il ne pouvait pas le tolérer une seconde de plus, il suffoquait. Tout d’un coup il se sentit miraculeusement allégé de tout ce fardeau qui s’éloignait, s’éloignait, l’ayant à jamais délivré. Et il se dit : “Je suis mort !” Et, au-dessus de lui, il apercevait monter tout ce qui avait si longtemps pesé ainsi sur lui à l’étouffer ; il crut d’abord que c’était l’image de Gouvres [rival dont il était jaloux], puis seulement ses soupçons, puis ses désirs, puis cette attente d’autrefois dès le matin, criant vers le moment où il verrait Françoise [sa fiancée ; rien à voir avec la Françoise de la Recherche, mais beaucoup avec celle de J.S.], puis la pensée de Françoise. Cela prenait à toute minute une autre forme, comme un nuage, cela grandissait, grandissait sans cesse, et maintenant il ne s’expliquait plus comment cette chose qu’il comprenait être immense comme le monde avait pu être sur lui, sur son petit corps d’homme faible, sur son pauvre cœur d’homme sans énergie et comment il n’en avait pas été écrasé et que c’était une vie d’écrasé qu’il avait menée14. »

Suit immédiatement après, l’interprétation de ce phénomène par Honoré/Marcel :

« Et cette immense chose qui avait pesé sur sa poitrine de toute la force du monde, il comprit que c’était son amour. Puis il se redit : “Vie d’écrasé !” et il se rappela qu’au moment où le cheval l’avait renversé, il s’était dit : “Je vais être écrasé”, il se rappela sa promenade, qu’il devait ce matin-là aller déjeuner avec Françoise, et alors, par ce détour, la pensée de son amour lui revint. Et il se dit : “Est-ce mon amour qui pesait sur moi ? Qu’est-ce que ce serait si ce n’était mon amour ? Mon caractère, peut-être ? Moi ? Ou encore la vie ?” Puis il pensa : “Non, quand je mourrai, je ne serai pas délivré de mon amour, mais de mes désirs charnels, de mon envie charnelle, de ma jalousie”15. »

 Arrêtons-nous un instant sur ce rêve pour montrer qu’il s’agit bien d’une des manifestations de notre phénomène. Voici deux exemples de témoignages pris dans l’article d’Isakower et qui ressemblent à celui d’Honoré :

« … je me sens alors réduite à la dimension d’un point — comme si quelque chose de très grand et de très lourd était posé sur moi — sans m’écraser16 — » (art. cit., p. 198, ligne 10).

Un peu plus loin dans l’article (p. 202, ligne -3), l’auteur souligne : « Ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires) est prédominante. » Ces lignes peuvent s’appliquer au rêve d’Honoré, dans lequel on relève en effet : « il étouffait » ; il « suffoquait » ; puis à nouveau : « avait pesé sur lui jusqu’à l’étouffer ». On pense évidemment ici à l’asthme d’Honoré/Marcel.

Citons d’autres revues avec des témoignages similaires à celui décrit à l’instant par Honoré :

– 1 ) « I am half awake in my bed and a heavy weight is on my chest. It is a big cylinder, not heavy, made of wood two feet in diameter, resting on my body. »  (Max Stern, 1961, « Blank Hallucinations ». Int. J. Psych-Anal., p. 207)

– 2 ) « It is a funny sensation in my chest, like falling and a circular feeling. The ball was like a big round mass, not a vision, a feeling as if the mass were in my chest, flowing from inside and leaving me. I was in a state of anxiety, in a cold sweat. Like something large on my chest. It comes in and goes out ; it is like nothing else I have ever experienced. » (Max Stern, id.)

– 3 ) « He reported a tightness in the center of his chest and reported the Isakower-like phenomenon: « I have an image of something moving away from me; it is a large white cloud« . » (Arnold D. Richards (1985), « Isakower-Like Phenomenon on a Couch », The Psychoanalytic Quarterly, no 54, p. 422.)

– 4 ) Un autre témoignage concernant la vision d’un nuage : « They [images] suggest the « Isakower phenomenon » which occurs in hypnagogic hallucinations and dreams and consist of images of limitless and whitish amorphous masses or discs that may revolve or grow larger or smaller […] comme nearer, go away » (Angel Garma, Psychoanal. Q., « Vicissitudes of the Dream Screen… », 1955, p. 378.) Etc.

Proust ne peut pas avoir inventé le rêve d’Honoré ; il l’a réellement vécu car ce qu’il décrit là est exactement un de ces rêves caractéristiques de l’effet Isakower, comme on vient de le voir.

Écrasé, disait Honoré. Écrasé par quoi ? par qui ? Libre à chacun de juger. Nous pensons avec Honoré/Marcel qu’il y a peut-être une histoire de jalousie sous roche qui… l’écrase. Signalons, pour étayer notre avis (et celui d’Honoré), une confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :

« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. »

Là encore, chacun pourra interpréter à sa guise. Il ne nous semble pas déraisonnable de suggérer que Robert, le frère cadet de Marcel, pourrait être en lien avec la jalousie de ce dernier ; vingt-deux mois séparent les deux frères. Ajoutons : Le cadet est né à l’époque où l’aîné s’essayait à marcher sur les pavés de la cour du 9, boulevard Malesherbes, sans trop trébucher. D’aucun y verront peut-être une envie refoulée de matricide. Il n’est pas sûr qu’ils aient tort, car il est vrai que la mère n’est pas toute blanche, forcément, dans la venue au monde du cadet.

Nous pouvons maintenant dire qu’en entrant dans la cour des Guermantes, la peur, déclenchée par le taxi qui faillit l’écraser, fit vaciller le Narrateur ; ses jambes flageolèrent mais il retrouva son équilibre. L’heure était crépusculaire et il était déprimé, éléments qui favorisaient chez lui le déclenchement de son isakower. La peur éprouvée dans l’instant présent (le taxi) a pu réveiller une peur archaïque (être écrasé ?) ; cette dernière a failli remonter à la surface à la faveur d’une identité entre une scène passée et celle présente, mais le refoulement était là qui veillait : « Le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’est accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau ; si beau que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé […] » (IV, 453 ; Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 181.)

À propos du refoulement, citons une page de Freud dans sa Gradiva de Jensen17 : 


« Il vaut la peine de s’attarder sur des cas morbides pour se convaincre que, dans l’état de refoulement, la vie psychique d’un individu devient extrêmement sensible à l’approche du refoulé et que de légères, d’infimes similitudes suffisent pour que le refoulé devienne actif derrière l’instance refoulante et grâce à elle. »

Cette citation pourrait se rapporter à une phrase de Proust, alors qu’il est entré dans l’hôtel Guermantes et médite sur ses réminiscences :

« Dans ce cas-là comme dans tous les précédents [les autres réminiscences], la sensation commune avait cherché à recréer autour d’elle le lieu ancien, cependant que le lieu actuel qui en tenait la place s’opposait de toute la résistance de sa masse à cette immigration dans un hôtel de Paris d’une plage normande ou d’un talus d’une voie de chemin de fer18. »


Des « infimes similitudes » se retrouvent également dans l’apparition des réminiscences, comme par exemple à propos des clochers de Martinville, ainsi que ceux de l’abbaye de Saint-Étienne, lesquels étaient perçus par le Narrateur comme des objets menaçants s’approchant de lui à une heure crépusculaire ; ils pourraient eux aussi aussi faire partie de ces « infimes similitudes » propices à rendre le refoulé actif.


Freud continue :

« J’eus un jour à m’occuper, en tant que médecin d’un jeune homme — c’était presque un jeune garçon — qui après avoir pris connaissance pour la première fois, et sans l’avoir désiré, des processus de la sexualité, avait fui devant tous les désirs qui s’éveillaient en lui ; à cet effet il se servait des différents moyens de refoulement, il décuplait son ardeur aux études, il exagérait son attachement d’enfant à sa mère et adoptait en toutes choses un comportement infantile. » (idem)

Cet attachement exagéré à sa mère n’est pas sans nous rappeler Marcel Proust.

« Toujours le vaincu nous avait paru le plus beau » disait le Narrateur un peu plus haut. Pourquoi le vaincu paraissait-il le plus beau ? Nous pensons (cf. notre chap. 13) que c’était parce que le phénomène d’Isakower, en faisant régresser le sujet en enfance, lui fit retrouver les sensations qu’il avait à cette époque insouciante (avant que d’être écrasé ?). Le refoulement empêchant toutefois l’innommable, l’enfer, d’émerger. Et puis surtout, chez certains sujets, il y a l’extase dont parle le Narrateur, extase de sentir son moi augmenter, ce qui contribue aussi à cette félicité ; un moi différent, amplifié, grandi, un moi nouveau mais qui reste pourtant le même ; comme une espèce d’inflation psychique ; enfin un moi en sécurité grâce au refoulement.

Revenons un moment sur le rêve d’Honoré. À chaque isakowérien de voir s’il trouvera (ou pas) du grain à moudre dans nos dires. Qu’est-ce qui pourrait écraser Honoré ? La jalousie, avons-nous pensé en accord avec le Narrateur ; mouais… Mais il existe peut-être une meilleure réponse : le surmoi. — C’est quoi ? Demandons à l’inventeur du mot (Freud, Malaise dans la civilisation, 1929) : « Le Surmoi est une instance découverte par nous, la conscience une fonction que nous lui attribuons parmi d’autres et qui consiste à surveiller et juger les actes et intentions du Moi et à exercer une activité de censure. Le sentiment de culpabilité (la dureté du Surmoi) est donc la même chose que la sévérité de la conscience morale19 ; » L’hypothèse d’Honoré/Marcel écrasé par son surmoi semble intéressante.

Signalons encore autre nouvelle tirée des Plaisirs et les jours, « La Confession d’une jeune fille », dans laquelle il est question d’une jeune fille sans prénom, mais que l’on appellera Marcelle, vu sa ressemblance frappante avec l’auteur de la Recherche, et dont l’âme va se trouver écrasée. La voici (op. cit., p. 166-167).

Marcelle joue aux Oublis avec un cousin venu lui rendre visite :

« Ce petit cousin qui avait quinze ans — j’en avais quatorze — était déjà très vicieux et m’apprit des choses qui me firent frissonner aussitôt de remords et de volupté. Je goûtais, à l’écouter, à laisser ses mains caresser les miennes, une joie empoisonnée à sa source même ; bientôt j’eus la force de le quitter et me sauvai dans le parc avec un besoin fou de ma mère […] Tout à coup, passant devant une charmille, je l’aperçois sur un banc, souriante et m’ouvrant les bras. Elle releva son voile pour m’embrasser, je me précipitai contre ses joues en fondant en larmes ; je pleurai longtemps tout en lui racontant ces vilaines choses qu’il fallait l’ignorance de mon âge pour lui dire et qu’elle sut écouter divinement, sans les comprendre, diminuant leur importance avec une bonté qui allégeait le poids de ma conscience. Ce poids s’allégeait, s’allégeait ; mon âme écrasée, humiliée, montait de plus en plus légère et puissante, débordait, j’étais tout âme. Une divine douceur émanait de ma mère et de mon innocence revenue. Je sentis bientôt sous mes narines une odeur aussi pure et aussi fraîche. C’était un lilas dont une branche cachée par l’ombrelle de ma mère était déjà fleurie […] J’embrassai ma mère. Jamais je n’ai retrouvé la douceur de ce baiser. »

Nous l’avons dit, nous avons eu beau chercher, nous n’avons pas vu la description d’une réminiscence ressentie sur les pavés de San Marco (cf. notre chap. 17a). Mais alors pourquoi Venise ? Sans doute parce qu’à cette époque, le voyage en Italie était incontournable pour qui s’intéressait à l’art, et, a fortiori, pour exposer une théorie nouvelle sur l’art ; et puis surtout parce John Ruskin, l’auteur des Pierres de Venise, était le maître à penser de Proust. Pourquoi le baptistère et ses pavés ? On sait que Proust visita la cité des doges avec Le Repos de Saint-Marc sous le bras, livre de Ruskin. Ce guide nous apprend que le fameux baptistère de Saint-Marc est composé de deux parties : « Dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Esprit où naît la vie nouvelle pour ce monde et pour la vie éternelle20. » (souligné par nous). Comme il fallait que ses réminiscences fussent le point de départ vers une vie nouvelle qu’il n’avait pas su trouver dans la solitude (Temps retrouvé, Folio, p. 224 ; IV, 496), l’auteur ne pouvait trouver mieux que la leçon dispensée par ce baptistère. Ainsi, par le baptême des eaux de la Repentance « où meurent les convoitises de la chair », Honoré/Marcel sera délivré de ses « désirs charnels, de ses envies charnelles et de sa jalousie21 » ; et par le baptême de l’Esprit naitra pour lui une vie nouvelle, une résurrection. Marcel visite le baptistère en présence de sa mère, de même que l’âme de Marcelle, aux Oublis, « s’allégeait, s’allégeait », en retrouvant son innocence dans les bras de sa mère, en embrassant ses joues

Un dernier commentaire sur ce rêve de Proust — par le truchement d’Honoré — en forme de phénomène d’Isakower et que nous signalons aux isakowériens. Là aussi, ils en feront ce qu’ils voudront. Dans ce « rêve » Proust est passif ; il ne bouge pas ; il semble écrasé par un poids ; il est en état de sidération, comme dans ces phénomènes d’Isakower où les sujets n’agissent plus mais ont l’impression d’être agis ; ils sont sidérés.
En moyen français le mot sidere désigne un astre en général. Le verbe « être sidéré » en est venu à signifier : être sous l’emprise malsaine des astres. D’où le mot « désastre ». Pour se sortir de l’influence néfaste des astres, de leur poids sur son corps et sa conscience, Proust doit se dé-sidérer ; d’où le verbe « désirer » c’est-à-dire se sortir de la sidération. Son désir est sous ce poids qui le sidère, qui l’écrase. Son désir est écrasé.

Nous avons rencontré récemment (mars 2026), après avoir écrit toute cette page, un ouvrage d’Edward Bizub s’intéressant, entre multiples autres sujets, à cette affaire de pavés22. Citons seulement, pour faire court, ces quelques lignes :

« La sensation du pied éprouvée dans le baptistère ressuscite le bercement de la gondole. Qui plus est, il s’agit pour Marcel d’une expérience mimétique, car rencontrée et vécue par Ruskin lui-même. Non pas à Saint-Marc, mais à Murano. Dans Stones of Venice, que Proust prétend, parmi d’autres ouvrages de son maître-guide, connaître par cœur, Ruskin décrit une sensation semblable à celle du Temps retrouvé en entrant dans le baptistère :  » we feel giddy at the firt step we make on the pavement, for it, also, is of Greek mosaic, waved like the sea […]  » (le premier pas sur le pavement en mosaïque grecque  » ondulée comme la mer  » donne le vertige à celui qui entre en lui faisant presque  » perdre pied « ). »

Cela semble bien confirmer ce que nous disions plus haut (et au chap. 17a) : Proust n’éprouva pas de réminiscence d’un isakower à Venise. 

Glissons là-dessus bien qu’il y ait encore beaucoup à dire ; mais nous ne sommes là que pour nous occuper des symptômes d’un Monsieur Proust, notre témoin no 1 (cf. chap. 7), et de leurs ressemblances avec ceux d’un phénomène d’Isakower.

Avant de passer aux autres symptômes d’un effet Isakower décrits lors de cette matinée, soulignons quelque chose d’important à nos yeux : C’est la station debout qui a amplifié le déséquilibre du Narrateur sur les pavés ; lors des autres réminiscences il était assis [on verra quelques lignes plus bas qu’il faudrait bémoliser cette observation]. Dans la calèche de Mme de Villeparisis, lors de la résurrection des trois arbres, quand il lui sembla que « les environs de Balbec vacillèrent », il était assis. Lors de la réminiscence des trois clochers, où, « pris d’une sorte d’ivresse » il observait les clochers qui semblaient tourbillonner au loin, il était également assis. Lors de la réminiscence causée par le choc de sa fourchette sur son assiette alors qu’il pique-niquait avec son institutrice, il était encore assis ; cette réminiscence est parente de celle suscitée par le bruit du marteau des ouvriers sur la voie ferrée, épisode lors duquel il était assis. (La réminiscence du pique-nique est donnée ici en Annexe, chap. 22.) C’est également assis qu’il ressentit la célèbre réminiscence de la biscotte. Lors de la réminiscence qui survint en lui « au bruit répété de la trompe de son automobile voulant en dépasser une autre », il était une fois de plus assis (cf. supra). Quant à la réminiscence des toilettes publiques, l’a-t-il éprouvée assis ou debout ? Grave incertitude… (Il en sera parlé dans notre chap. 21.) Pour ce qui est de la résurrection des trois arbres, dans une version antérieure (CSB, éd. Folio, p. 47) l’auteur était debout et non assis comme dans la Recherche, lorsque survint la réminiscence ; d’où le bémol dont nous parlions plus haut.

Revenons aux différents symptômes de la mémoire involontaire survenus lors de la matinée Guermantes. Même si cette partie du roman a été reconstituée, elle l’a été à partir de sensations réellement vécues par Proust et typiques d’un effet Isakower. Ceux qui eux-mêmes ont éprouvé cette singulière expérience retourneront sûrement plus d’une fois dans Le Temps retrouvé relire les pages exceptionnelles de l’ « Adoration perpétuelle » ; la façon dont cette mystérieuse présence y est décrite reflète merveilleusement la sensation que l’on peut éprouver lors d’une résurrection d’un effet Isakower. Nous parlons évidemment des (rares ?) personnes pour qui l’expérience isakowérienne fut agréable.

On a dit plus haut que le récit de cette « matinée » chez les Guermantes avait, dans un premier temps, été écrit pour se dérouler en soirée23. C’est-à-dire à l’heure habituelle de la désolation du soir, celle de la frustration orale (cf. notre chap. 14.)

« J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais » (IV, 435 ; Folio, p. 163).

 Se rapprocher des profondeurs de sa mémoire, c’est se rapprocher de son syndrome d’Isakower. Le premier symptôme survient lorsque le Narrateur perd et retrouve son aplomb sur les pavés de la cour de l’hôtel. Dans une esquisse de cette scène, Proust avait commencé à écrire : « encore une fois les tourbillons » etc. ; puis il s’est repris et a préféré écrire : « encore une fois l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient à mon esprit l’énigme de leur bonheur24 » etc. Une variante de cette même esquisse associe les pavés à une sensation buccale :

« ce pas passant d’un des pavés de cette cour à l’autre, précipitait à mes yeux de plus en plus d’azur aveuglant, de soleil, d’étés bienheureux, de fraîcheur, mes lèvres se tendaient, mes yeux étaient éblouis et caressés par l’azur comme par le reflet d’une étoffe somptueuse »25.

Version définitive :

« J’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit dans la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion […] Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. » (IV, 445 ; Folio, p. 173)

 Ce vertige ressenti par le Narrateur était déjà présent, par exemple, lors de la résurrection des trois arbres : « les environs de Balbec vacillèrent ». Cette sensation de déséquilibre fait partie des symptômes courants d’un phénomène d’Isakower. Son déséquilibre/rééquilibre est parfois décrit par des isakowériens ; ils parlent d’un « vertige ou malaise diffus » (cf. article Isakower, p. 197). Ajoutons d’autres témoignages de patients, rapportés, entre autres, par les thérapeutes Géraldine Fink et Max Stern : 

« It [le syndrome] often includes feelings of floating, sinking, or giddiness, that is, sensations from the organ of equilibrium26. » Stern cite également ces mêmes symptômes : « Especialy significant seem the signs of vestibular disturbances like dizziness, sensation of falling, rotating  on a disc, floating, sinking, ‘ bodiless ’ feeling like flying, etc27. » (Souligné par Stern.)

On peut citer également cette même sensation rapportée par un patient de A. D. Richards :

« The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are failing. I am out of balance28. »

 

Laissons là les pavés et passons aux autres symptômes décrits lors de cette matinée Guermantes.

Selon Max Stern, certaines hallucinations que l’on retrouve dans la littérature sont caractéristiques d’un phénomène d’Isakower29 ; Stern évoque celles que l’on rencontre dans Alice au pays des merveilles, Les Voyages de Gulliver ou Les Mille et une nuits. Il cite comme exemple le cas d’un patient qui voyait un djinn sortir d’une bouteille et se transformer en un immense nuage menaçant de le tuer, puis retourner dans sa bouteille, comme dans Aladin et la lampe merveilleuse :

  « In the Arabian Nights a djinn emerging from a bottle, which a fisherman had brought up out of the sea instead of the expected booty, expanded to gigantic cloud threatening to kill him; later the djinn contracted again and re-entered the bottle30. »

Lors de la scène du buffet, le Narrateur ressent le même genre d’hallucination que celle décrite ici par le patient de Stern. Cela commence « dans une sorte d’étourdissement » ; il mange un petit four et s’essuie la bouche avec la serviette « raide et empesée » donnée par le maître d’hôtel. Puis survient l’hallucination :

« Mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer. » (IV, 447 ; Folio, p. 175).

Le psychanalyste Arnold Richard évoque un patient présentant lui aussi un phénomène d’Isakower, et dont la vision ressemble étonnement à celle décrite à l’instant par le Narrateur :

« He had the following Isakower-like experience : a large white mass came toward him and moved away. It looked to him like a cow’s udder, a large bag with a long protuberance31. » (A cow’s udder : le pis d’une vache.)

Et on pense ici au nuage ressenti également par Honoré/Marcel, le héros de « La fin de la jalousie », lors du passage de son effet Isakower. Un autre jour, le patient de Richard, le même que précédemment, raconta :

« I have an image of something moving away from me ; it is a large white cloud. It has a stem and a ball at the end. It is like a mushroom cloud. Now it looks like something else32. » (Mushroom cloud: le nuage consécutif à une explosion atomique.)

On a vu plus haut qu’un des symptômes du phénomène se manifeste par une matière indéfinissable mais rugueuse, parfois sableuse, que l’on ressent au niveau de la bouche et parfois aussi sur le corps. Chez le Narrateur, on vient de le lire, c’est le rugueux (une serviette raide et empesée) et la manducation qui ont fait revenir avec eux le sein (les mamelles bleuâtres) ; et il y a du « salin » qui l’accompagne. C’était également un aliment rugueux, la biscotte, qui se trouva à l’origine de la réminiscence appelée à tort réminiscence de la madeleine ; nous disons à tort, car cela efface un indice permettant de déceler la présence de notre phénomène ; heureusement il y a des avant-textes.

On sait qu’il y avait jadis à Combray des assiettes à petits fours décorées de sujets tirés des Mille et une nuits, Aladin ou la lampe merveilleuse, Ali-Baba, Sinbad le marin, etc. Ces assiettes renvoient peut-être au déjeuner sur l’herbe avec Albertine et ses amies en haut de la falaise du côté de Balbec (II, 257-258). On se souvient que Proust relisait sans cesse les Mille et une nuits33.

Le Narrateur continue de décrire ses hallucinations :

« Je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, […] et qui maintenant, […] pur et désincarné, me gonflait d’allégresse » (IV, 447 ; Folio, p. 175)

La sensation rugueuse, qui tout à l’heure était perçue par la bouche quand le Narrateur y porta sa serviette « raide et empesée », recouvre maintenant tout son corps. Il a lui-même signalé l’importance de cette rugosité dans ses réminiscences :

« La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet mais à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques » (IV, 461 ; éd. Folio, p. 189)

La raideur empesée de la serviette lui avait été plus précieuse que tout autre chose pour son renouvellement spirituel… Comment interpréter cette phrase — et d’autres — si l’on n’a pas deviné qu’il y a un isakower sous roche ? On a lu plus haut (chap. 2) un témoignage comparable dans l’article d’Otto Isakower : « quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé34. »

Céleste, la gouvernante de Marcel Proust, rapporte qu’il ne supportait pas l’humidité du linge et utilisait pour sa toilette matinale environ vingt à vingt-deux serviettes (sic !)35. Il affectionnait le sec et le rugueux ; pour les mêmes raisons, Céleste changeait les draps tous les jours36. Dans Contre Sainte-Beuve, les draps humides sont associés à l’idée de se coucher sans voir sa mère37.

La vision d’azur en bord de mer et les mamelles bleuâtres renvoient sans doute, elles aussi, à sa première soirée à l’hôtel de Balbec, à l’heure de l’angoisse du coucher. Le narrateur compara le visage de sa grand-mère à un nuage ; puis il eut envie qu’elle lui donnât le sein :

« […] envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrit aussitôt des espaces infinis. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse » (II, 28-29 ; Jeunes filles en fleurs, Folio, p. 236-237)

La grand-mère a remplacé la mère ; mais la peur du coucher, qui jusque là était sous-jacente, est devenue apparente. Le premier séjour à Balbec ayant eu pour but d’aider l’enfant à se séparer de sa mère, les réminiscences de la scène du buffet de l’hôtel Guermantes sont reliées, elles aussi, à la scène du coucher à Combray, donc assujetties à une frustration buccale.

Le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon renvoie aux toilettes recherchées d’un autre personnage maternel, la duchesse Oriane de Guermantes, laquelle portait parfois une aigrette, parfois une grande plume d’autruche dans ses cheveux, d’autres fois un éventail en plume de cygne, etc., comme le souhaitait la mode de l’époque. Dans l’hallucination qu’on vient de voir, la robe et la serviette rugueuse ne sont plus qu’un seul et même objet : la robe de la duchesse maternelle dans laquelle il s’enroule. Ajoutons enfin que dans une des esquisses de cette scène (IV, 805), on retrouve une tasse de thé servie au Narrateur pour le faire patienter, par un domestique qui l’avait reconnu ; ainsi que des petits fours et de l’orangeade ; pour faire plaisir au domestique il but également un peu de champagne ; l’ivresse du sein, en quelque sorte. La version définitive comporte seulement des petits fours et un verre d’orangeade, mais pas de champagne.

Récapitulons :

Dans cet épisode, comme dans celui des trois arbres et celui des trois clochers sont apparus la plupart des symptômes propres à un phénomène d’Isakower : Le vertige, en lien avec un objet qui vient à la rencontre de la personne, lequel objet indéfini le menace, puis s’en va ; la sécheresse de la bouche qui se répand sur tout le corps (serviette, robe de la duchesse) ; l’action de téter (« mes lèvres se tendaient », il tétait sa grand-mère) ; la manducation (les petits fours, le bruit des couverts contre l’assiette qui accompagne généralement un repas, et qui ici l’inaugure) ; des hallucinations caractéristiques de notre phénomène (Aladin, les mamelles bleuâtres, etc.) ; le tourbillon (latent, puisque biffé sur le manuscrit). Se montrent également des images se rapportant à l’amour et la sexualité, comme les images maternelles, la grand-mère, la duchesse, les mamelles bleuâtres, et la présence latente d’Agostinelli, son amant. En effet, le Narrateur se rendit à cette matinée en automobile avec un nouveau chauffeur, puisque Agostinelli venait de trouver la mort dans un accident d’aéroplane au large d’Antibes. Tandis que la voiture roulait sur les pavés de la rue Royale pour se rendre à cette matinée, le Narrateur se rêvait en « aviateur qui a[vait] jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant » brusquement, [il s’imagina s’élevant] lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir38. » De même que sur les pavés de la rue, quelques moments plus tard, arrivé à l’hôtel, il sera emporté au loin par un génie des Mille et une Nuits. Enfin, dans cette scène du buffet, le Narrateur évoque deux lectures de son enfance, François le Champi et Aladin, dans lesquelles aucun des héros n’a de père (ni de frère) ; l’un épouse sa mère, et l’autre, Aladin, vit avec sa mère et subvient à tous ses besoins grâce à une lampe merveilleuse qui fait apparaître lorsqu’on la frotte de la main, un génie capable d’exaucer n’importe quel vœu.

(À suivre : 17. La réminiscence des bottines.)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. TR, 187 ; VI, 459. ↩︎
  2. Proust, Carnets, op. cit., p. 95, note 297. ↩︎
  3. Proust, Matinée chez la princesse de Guermantes, Cahiers du Temps retrouvé, éd. Henri Bonnet et Bernard Brun, Paris, Gallimard, 1982. ↩︎
  4. Cf. Maurice Bardèche, Marcel Proust romancier, Paris, éd. Les Sept couleurs, t. 2, 1971, p. 408. ↩︎
  5. Marcel Proust, Painter, trad. par Cattaui & Vial, [1966] 1992, en un seul vol., Paris, Mercure de France, p.623. ↩︎
  6. IV, 516 ; TR, 342. – Sur Proust et l’automobile voir : NITSCH (Wolfram), « La mort et le hasard. Accidents de la route dans À la recherche du temps perdu », Revue d’études proustiennes, n° 23, 2026 – 1, Marcel Proust et la mort ↩︎
  7. Proust, Pastiches et mélanges, éd. Yves Sandre, Paris Gallimard, Pléiade, 1971, p. 65. ↩︎ ↩︎
  8. I, 179 ; Du côté de chez Swann, op. cit., Folio, p. 270 ↩︎
  9. M. Proust, Carnets, op.cit., p. 130 ; ou IV, 1258. ↩︎
  10. Psychoanalytic quarterly, « Isakower-Like Experience on the Couch », 1985, no 54, p. 426. ↩︎
  11. Tadié, Marcel Proust I, op. cit., p. 96. ↩︎
  12. Les Plaisirs…, op. cit., p. 294. ↩︎
  13. Confirmé par de nombreux auteurs, dont Angel Garma, 1955 : « These [Isakower] phenomena appear not only in dreams, but also in other manifestations of human fantaisies such as poetic description. »– Esman (1962) Psychoanal. Q. No 31:250-251.– Etc. ↩︎
  14. Les Plaisirs et les jours, [1924] 1973, Paris, Gallimard, p. 302-303. ↩︎
  15. Idem, p. 303. ↩︎
  16. Max Stern (1961) art. cit., p. 208 : « Denial is, as we know, directed against traumatic perceptions and memories which may stir up anxiety; its success elicits the affect of elation. » ↩︎
  17. Le Délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 1986, p.174. ISBN 978-2-07-032674-7 ↩︎
  18. Le Temps retrouvé, p. 181 ; IV, 453. ↩︎
  19. Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, trad. Ch. et J. Odier, Paris, 1973 ↩︎
  20. Ruskin, Le Repos de Saint Marc, trad. K. Johnston, Paris, Hachette, 1908, p. 95. (Cf. Gallica) ↩︎ ↩︎
  21. Les Plaisirs…, op. cit., « La fin de la jalousie », p. 303. ↩︎
  22. Bizub, Faux pas sur les pavés, Proust controversé, 2020, Paris, Garnier, p. 365. ↩︎
  23. Marcel Proust, Carnets, op. cit. (carnet 3), p. 301, note 156. – voir également : Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. Bonnet & Brun, op. cit., p. 31.
    ↩︎
  24. Cf. Le Temps retrouvé, IV,  Esquisse XXIV, p. 804, note a (qui renvoie p. 1395). ↩︎
  25. Le Temps retrouvé, IV, 1395, notes et variantes de l’Esquisse XXIV. ↩︎
  26. Geraldine Fink, « Analysis of the Isakower Phenomenon », J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1967, p. 282. ↩︎
  27. M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 205, col. 2 ↩︎
  28. Arnold D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », The Psychoanalytic Quarterly, 1985, n° 54, p. 419. ↩︎
  29. M. Stern (1961), « Blank Hallucinations… », article cité, p. 211. ↩︎
  30. M. Stern, idem.  ↩︎
  31. A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena», The Psychoanalytic Quarterly, 1985, vol. 54, p. 425. ↩︎
  32. Ibid., p. 422. ↩︎
  33. La Prisonnière, (III, 753 ; Folio, p. 237) ↩︎
  34. O. Isakower, 1972, p. 199, lignes 14 sqq. ↩︎
  35. Céleste Albaret, Monsieur Proust, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 115. ↩︎
  36. Ibid., p. 258. ↩︎
  37. Contre Sainte-Beuve, éd. Folio, chap. VI. Alors qu’il envisage d’aller voir une tempête, il est anxieux car deux images se disputent sa pensée : l’une l’entraîne vers Brest, et l’autre le ramène vers son lit ; la deuxième le représente « au moment où tout le monde se couche et où il [lui] faut monter dans une chambre inconnue, [se] coucher dans des draps humides et savoir qu[’il] ne verra pas Maman. » ↩︎
  38. Le Temps retrouvé, (IV, 437 ; éd Folio, p. 165). ↩︎

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

Laisser un commentaire


2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

17a. La réminiscence des pavés

par Dorian Gray*

(Nous avons rédigé cette page en utilisant l’édition Gallimard d’Albertine disparue ; dans l’édition Grasset une grande partie du séjour du Narrateur à Venise a été ôtée par Proust, notamment le passage concernant la basilique Saint-Marc dont il sera ici question1.)

Bnf EST

Une légende littéraire tenace affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, alors qu’il marchait sur les dalles de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende.

Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule et la séparation d’avec sa mère avant la nuit sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps. (Notons en passant que l’Enfer, le crépuscule ou l’abandon signifient la même chose : la mort)

A) Lors de la scène de la tasse de thé, la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène de la biscotte survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.

B) Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la biscotte, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu2 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). Le Temps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres  autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (CSB, éd. Folio, p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on l’a dit, cela se passait au crépuscule.

C) Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.]. » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque la mort et son angoisse de la séparation d’avec sa maman.

D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée, car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio classique, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées, appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484 ; Jeunes filles, Folio, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a évoqué la mort et l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, si l’on peut dire, sa crise d’étouffement.

E) On a détaillé, dans notre notre chapitre 14 intitulé « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons-le : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.

On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve3. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :

1)  À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;

2)  Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet, resté en France ; et, son père étant lui aussi absent, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant est aussi du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, (et la tante de Marie) ;

3) Dans Albertine disparue le Narrateur décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur le pavage de la basilique ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :

« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »

Avez-vous remarqué l’évocation d’une expérience de mémoire involontaire ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés ou des dalles à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos des irruptions de mémoire involontaire, mais ils dominent toute la vie. Or dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? On a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur un pavage de marbre et de verre ; rien à voir avec quelqu’un, familier de l’introspection, qui viendrait de vivre à l’instant un des moments les plus étranges et les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence, le Narrateur, comme chaque isakowerien, éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui vient de se passer d’incroyable en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.

On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, l’extrait d’Albertine disparue que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;

4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, heure propice aux réminiscences du Narrateur. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères minimum requis pour faire partie des expériences de mémoire involontaire ressenties par notre auteur : pas d’angoisse crépusculaire, pas d’enfer, pas de séparation d’avec sa mère.

Rappelons que le déséquilibre est un des symptômes du phénomène d’Isakower :

« I mentioned before that the variouus sensations in blank hallucinations correspond to the somatic responses in a primary traumatic situation. This is especially conspicuous in some hallucinatory phenomena which are signs of vestibular irritation. Sensations such as dizziness, being engulfed by vague cloudy masses, changes of body feeling, feelings of falling and sinking or floating, distortions of space perceptions are strikingly identical with those reported by patients with organic vestibular disturbances; they are always felt as imminent death5. » (Max Stern)

Selon O. Isakower (art. cité, p. 198) :

« Dans bien des cas, on trouve de nettes impressions de flottement, d’engloutissement, des vertiges. »

Extrait du témoignage d’un patient de Arnold D. Richard  :6

« With this interpretation he began to feel dizzy: « The room is spining, tipping like a ship does in water, like a rocking craddle. I feel very unstable. All my supports are falling. I am out of balance. » »

Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les épisodes de mémoire involontaire évoqués plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés ; d’autre part on sait que la sensation de déséquilibre — on en a parlé en citant des exemples au chap 16 — est souvent rapportée dans les témoignages de notre phénomène.

Nous ne pouvons pas adhérer aux idées de certains critiques de la Recherche qui voient dans les réminiscences une sorte de longue errance du héros, une espèce de parcours initiatique au bout duquel, après avoir élucidé quelque énigme, il franchirait un seuil le conduisant à l’épiphanie de son art. En vérité l’origine des réminiscences est plus simple : Selon nous chaque réminiscence peut être comparée à la réplique d’un tremblement de terre, qui compterait environ quatre ou cinq répliques. En l’occurrence on pourrait l’appeler tremblement d’âme, dont le foyer est situé dans la petite enfance du trembleur. On pourrait nous objecter : Pourquoi ces sensations de joies dont parle le Narrateur, s’il s’agit d’un tremblement de son sol mental ? Nous avons abordé ce problème dans notre chapitre 13, intitulé : Résistance.

Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées :  assis ou debout ?…  

Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)7. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Marcel. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.

En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène de la biscotte est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.

Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été soumise au secret professionnel.

Rappelons cette phrase célèbre de Proust : « […] je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, […] mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes8. » Cette proposition a pour corollaire : Chaque commentateur de la Recherche est, quand il la commente, le propre commentateur de lui-même.

Notre travail était de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette madeleine imaginaire ne nous concernent pas ; elles ne nous concernent d’autant moins que, on l’a dit (chap. 6, § 8), la madeleine ne prend pas part à la réminiscence de la tasse de thé ; elle a été volontairement ajoutée par le romancier bien après que la réminiscence eut lieu, elle n’a donc rien à voir avec la mémoire involontaire.

Nous n’avons pas plus de certitudes qu’un autre. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison (mais le pain rassis est-il une friandise ?), c’est cependant loin d’être sûr. Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1.  Voir la préface d’Albertine disparue rédigée par Nathalie Mauriac pour l’édition Grasset, Paris, [1987] 2013 ; Grasset présente l’édition originale de la dernière version d’Albertine disparue revue par l’auteur ; établie par Nathalie Mauriac et Étienne Wolf ↩︎
  2. Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
  3. CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. »  – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
  4. Cf. Proust, Carnets, op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
  5. Max Stern, « Blank Hallucinations… », op, cit., p. 208. ↩︎
  6. Arnold Richard, The Psychoanalytic Quarterly, « Isakower-like Experience on the Couch… », 1985, p. 415 ↩︎
  7. Max M. Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎
  8. TR, coll. Folio 338 ; IV, 610. ↩︎

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

 

.

Laisser un commentaire


2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences Mémoire involontaire Paris Pavés Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes Venise

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

________________________

________________________

21. La réminiscence du chalet de nécessité

Par Dorian Gray*

Photographie BnF EST (Gallica)

L’expérience de mémoire involontaire que nous allons étudier maintenant est la mal-aimée des réminiscences ; en général les commentateurs ne s’en occupent pas ; dans le meilleur des cas ils la mentionnent en passant mais s’attardent plus volontiers sur une madeleine adventice1 ou une réminiscence vénitienne complètement imaginaire2 ; après tout, pourquoi pas ? chacun son truc. Nous pensons que la réminiscence des Champs-Élysées est une des réminiscences les plus instructives, voire la plus importante. Au départ nous n’avions pas l’intention de la commenter car nous n’avions pas suffisamment de renseignements sur elle. La publication récente (2021) du Temps perdu (lu en 2024) apporte des éclaircissements inattendus sur cette scène en particulier et sur les réminiscences proustiennes en général.

Pour résumer grossièrement, disons que Le Temps perdu est une version première d’où seront tirés Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Son tapuscrit fut présenté en 1912-13 à Grasset. Ses pages ne furent accessibles, de façon partielles seulement, qu’à de rares spécialistes. Il va être maintenant question de la comparaison entre les réminiscences décrites dans Le Temps perdu et ces mêmes réminiscences racontées plus tard dans la Recherche ; en focalisant sur ce chalet de nécessité situé sur les Champs-Élysées.

Dans le Temps perdu, l’irruption de la mémoire involontaire dans le psychisme du Narrateur était souvent accompagnée d’une odeur particulière ; une odeur de moisi, de vieux bois, ou de renfermé et d’humidité. Cette odeur a disparu, comme on va le montrer, de la plupart de ces mêmes réminiscences — hormis celle du chalet de nécessité des Champs-Élysées — relatées dans la version définitive de la Recherche. Pourquoi cette disparition, cette purge ? C’est ce que l’on va examiner.

Revenons sur le phénomène d’Isakower. Bien qu’une telle odeur de renfermé accompagnant l’irruption de notre phénomène ait déjà été signalée dans la littérature scientifique, elle n’en est pas, semble-t-il, l’un de ses traits caractéristiques comme le sont, par exemple, les sensations éprouvées dans la bouche ou sur la peau ; ou encore les impressions de tourbillons, de déséquilibre, ou le sentiment d’être sur un disque qui tournerait lentement, etc.

Voici un extrait d’un article du psychiatre états-unien William M. Easson3 sur le phénomène d’Isakower ; il signale que des consommateurs de stupéfiants peuvent parfois retrouver des sensations telles l’odeur de la sueur de la personne qui les allaitait lorsqu’ils étaient bébés :

« In his original paper, Isakower states that these memory traces are more often recognized in febrile patients. […] When they recall such drug experiences, these adolescents and young adults often remember very clearly and quite specifically having had then the feeling of being nursed at the breast. They may recognize directly that they have been perceiving once more the sensations that they once had while they were being breast-fed. Often they can recall in vivid detail not only the phenomenon that Isakower describes but they can add to this complex of the remembered sensations. As they remember what they experienced under the effect of the drugs, they may be able to tell how the milk tasted and how much they drank. They may recognize the few straggling hairs on the breast mass around and above them and they remember the smell of the maternal sweat. Sometimes they recall only part of the nursing experience; frequently they recall the whole memory but only in a fleeting fashion and almost lost in the tumult of other vivid memories from their past lives. » (C’est nous qui avons graissé certains passages, ici comme infra.)

Pour illustrer le sujet, voyons maintenant deux exemples tirés de l’article de Easson cité à l’instant ; il s’agit de la description de notre phénomène par un patient qui a pris du LSD :

« I was sucking. Sucking at my mother’s breast, I suppose. I had her big tits in my mouth and it felt like a cushion in my face. I could smell her stinking sweat. It was tickling my nostrils. Still I felt good. It was peaceful… And then I was floating, swirling. Floating all over the universe. I was all over. Not happy, not sad. Just being –all over ».

Deuxième témoignage, tiré du même article (p. 66) mais d’un patient différent :

« One week later, Michael again experienced the Isakower sensation but this time it occured at home as he was almost falling asleep. From time to time he was able to re-experience the Isakower phenomenon at will and add to his experiencing. He now realized that the center mass had brownishreddish color. He could tell that he was drinking a slightly salty liquid. He could feel a rather stale, ‘almost sweaty’ smell. Only for fleeting moments, however, did Michael re-experience the sensation of floating or swirling. Somehow he was unable to recall his feelings voluntarily because  as he said, ‘they  were too far away. They just slipped out of my fingers. I could not hold on them’. »

Si, comme le pensent beaucoup de spécialistes, l’effet Isakower est en lien avec l’allaitement, alors on peut raisonnablement imaginer que l’odeur que se remémorent ces deux patients pourrait être, en effet, celle de la femme qui leur donnait le sein.

Allons donc dans le Temps perdu à la recherche de l’odeur de Mme Proust, si tant est que l’équation : odeur de renfermé = mère soit pertinente. Au début de Du côté de Guermantes on apprend cependant que le Narrateur avait eu dans son enfance une nourrice (II, 312-313). On va comparer les réminiscences décrites dans le Temps perdu à celles décrites dans la Recherche. On verra que les odeurs de moisi signalées dans le Temps perdu, comme on vient de le dire, n’ont pas été reprises dans la Recherche.

On reconnaitra ci-dessous l’épisode de la réminiscence des trois arbres, non loin d’Hudimesnil :

Le Temps perdu, p. 519 : « Une fois, comme nous prenions une route de traverse qui descendait sur Couliville [qui deviendra Hudimesnil dans la Recherche], je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas ressenti qu’une fois en respirant l’odeur humide du petit pavillon des Champs-Élysées, depuis ces promenades autour de Combray où il me saisissait si souvent. Du strapontin où j’étais assis en face de ma grand’mère et de Mme de Villeparisis, je venais d’apercevoir en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions trois arbres qui devaient être l’entrée d’une allée couverte et formaient un dessin que je sentis en même temps qu’il passait devant mes yeux, palpiter dans mon cœur.  Dans ces lieux que je voyais pour la première fois ils intercalaient un fragment du site que je n’avais pas reconnu mais que je sentais si bien m’avoir été familier autrefois que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Bricquebec [deviendra Balbec] vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction [etc.]4. »

On pourra comparer avec le texte de la Recherche cité dans notre chapitre 15, intitulé Réminiscence des trois arbres. Résumons-le : « l’odeur humide du petit pavillon des Champs-Élysées » disparaîtra complètement de la version définitive des trois arbres dans la Recherche ; pas de mention d’une quelque autre odeur.

Ce « bonheur profond » dont parle l’auteur est pourtant explicitement en lien avec le chalet de nécessité des Champs-Élysées ; il a un trait commun avec lui : l’odeur. Mais on ne pouvait pas le deviner dans la version définitive de la Recherche car Proust a ôté cette odeur humide. Pourquoi ? On avancera plus loin une explication. Notons pour l’instant que le Narrateur n’a pas ressenti qu’une fois ce bonheur profond en respirant l’odeur humide du petit pavillon des Champs-Élysées. Nous déduisons de cette phrase qu’il a ressenti cette odeur également lors de certaines autres réminiscences (toutes ?).

Une phrase qui figurait dans la scène des trois arbres sur le plateau de Couliville (Le Temps perdu) a également été modifiée dans la version définitive de la Recherche. Avant cette modification, on pouvait deviner un facteur commun à l’épisode des trois arbres et la scène de la biscotte. En effet, dans la version définitive des trois arbres, on lit : « Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Alors que cette dernière phrase était, dans Le Temps perdu (p. 521) : « Comme les ombres autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, [etc.]. »

On se souvient que la descente d’Énée aux enfers était déjà évoquée dans l’esquisse XIII de l’épisode avec Madeleine (Cf. début de notre chap. 5) ; puis elle avait été retirée de la version définitive. Même chose ici, Énée aux enfers sera ôté de la version définitive des trois arbres. Idem pour l’odeur d’humidité : elle disparaîtra. Était-ce l’odeur méphitique des gorges de l’Averne, signalée par Virgile, et où se trouve l’entrée des enfers, qui indisposait5? On se souvient également du lapsus memoriæ de Proust confondant dans l’Esquisse XIII de la scène avec Madeleine (I, 696-697), la descente d’Énée aux enfers avec celle d’Ulysse (cf. la fin de notre chap. 5).

Continuons la comparaison des réminiscences du Temps perdu avec celles de la Recherche :

Voici donc, dans la version définitive de la Recherche, la réminiscence du chalet de nécessité. Le Narrateur vient d’apprendre que les parents de Gilberte, dont il est amoureux et avec qui il joue régulièrement dans les jardins des Champs-Élysées, n’apprécient pas qu’il fréquente leur fille (« vous savez, ils ne vous gobent pas ! » lui rapportera Gilberte avant d’éclater de rire). Ils viennent juste de le lui faire savoir. On retrouve donc à nouveau de la frustration en toile de fond d’une réminiscence (peu importe si cela ne s’est pas exactement passé comme ça, ce qui compte, c’est que Proust a choisi de parler de frustration à cet endroit) :

La Recherche (I, 483 sqq ; éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 63) : « Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris et dans lequel étaient installés depuis peu ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra non pas d’un plaisir de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. »

Faisons une hypothèse : Cette réminiscence aux Champs-Élysées étant la plus consistante, probablement la plus proche chronologiquement de la source de son phénomène d’Isakower, supposons, puisqu’elle semble la plus « riche d’une vérité durable », la plus intense, etc., supposons qu’elle soit advenue en réalité avant la réminiscence de la tasse de thé. Pour respecter la chronologie des faits tels qu’ils se sont réellement produits, elle aurait alors dû se trouver au début de Du côté de chez Swann ; et la réminiscence de la rôtie, la fameuse scène dite de la madeleine, eût alors été six cents pages plus loin, dans Les Jeunes filles en fleurs. Mais si Proust avait respecté cette chronologie, imaginons alors la réponse d’un potentiel éditeur : « Vous êtes bien gentil M. Proust, mais votre style n’est déjà pas facile, si en plus vous bâtissez votre roman sur des odeurs de toilettes publiques… Non, vraiment tout ça n’est pas exactement dans la ligne éditoriale de la Maison. Repassez quand vous aurez autre chose. » Ah c’est sûr qu’avec une madeleine au début, ça passe mieux ! Je dis ça, je dis rien, hein.

Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Comment ça je délire ? Eh bien, allons consulter George Painter. Selon lui la réminiscence de la tasse de thé et du morceau de pain grillé (ce sont ses mots) eut lieu le premier janvier 19096. Si c’est exact, alors la réminiscence des W.-C. des Champs-Élysées est forcément antérieure à celle dite de la madeleine ; en effet, Proust était lycéen lorsqu’il jouait aux Champs-Élysées et rendait visite à la « marquise » ; alors qu’en 1909 il avait trente-sept ans.

Ajoutons un argument pour conforter notre hypothèse. Allons feuilleter la préface du Contre Sainte-Beuve : On y trouve toutes les réminiscences importantes sauf une, celle qui, justement, est jugée la plus importante par celui-là même en qui elles sont apparues, celle des toilettes publiques des Champs-Élysées. Comment expliquer cela ? (Argument à bémoliser car la réminiscence des trois clochers n’est pas non plus dans CSB. Certes, Proust dit dans le Temps perdu qu’il « n’avait pas ressenti qu’une fois ce bonheur profond » etc., ce qui pourrait faire croire que cette réminiscence n’était pas la première ; mais les isakowériens pourront confirmer la sensation, si ce n’est de déjà vu, du moins de déjà ressenti, à propos de chaque réminiscence, qu’elle soit la première ou la dernière.).

Mais il y a quelque chose qui cloche avec la date du 1/01/1909 pour la scène de la biscotte ; car à trente-sept ans, il y a belle lurette que l’on ne ressent plus les réminiscences d’un de phénomène d’Isakower, qui, on l’a vu, adviennent dans la jeunesse du sujet.

La réminiscence des W.-C. est celle que l’auteur vient de décrire comme étant la plus riche d’une vérité durable, et qui l’invitait à descendre dans une réalité qu’elle lui laissait deviner. Elle est d’autant plus importante à nos yeux que c’est la seule résurrection, on va le voir plus bas dans Le Temps perdu, qui déclenchera (ou sera associée à) une crise d’asthme.

Ajoutons que selon Maurice Bardèche, ainsi que Florence Callu, la réminiscence liée aux pavés semble être antérieure à celle liée à l’incident de la tasse de thé7. Ceci coïncide avec notre hypothèse. Argument supplémentaire : Lors de son séjour à Venise le Narrateur n’évoque aucun phénomène d’Isakower par lui ressenti alors qu’il marchait avec sa mère sur les dalles du baptistère de Saint-Marc (Cf. Chap. 17a sur la réminiscence des pavés, où l’on montre qu’elle n’eut pas lieu à Venise).

De toute façon, si du fond de son lit Proust avait joué au bonneteau avec ses réminiscences, plaçant celle-ci avant celle-là, pour ce qui concerne notre sujet cela ne change rien car elles ont toutes une même origine. Chaque récurrence d’un phénomène d’Isakower nous renvoie toujours sur le même lieu, toujours à la même époque, lieu que l’on connaît, semble-t-il, mais que l’on ne reconnaît pas ; mais, et c’est indubitable : ce lieu est en nous-même. De là vient le sentiment de déjà-vu qui souvent accompagne les réminiscences de ce phénomène. Tout ce passe un peu comme si, on l’a dit (chap. 17a), les réminiscences d’un isakower étaient les répliques d’un tremblement de terre. En l’occurrence on peut parler d’un tremblement d’âme, dont le foyer est situé dans la petite enfance du trembleur, et dont un épicentre pourrait, qui sait ? se situer du côté du 9, boulevard Malesherbes, les autres non loin de Martinville, Hudimesnil, etc. Après quatre ou cinq répliques de même magnitude, la croûte terrestre se calme, trouve une nouvelle assiette, et il n’y a plus de réminiscences. Demeure une faille, parfois visible.

Continuons la description de l’épisode des Champs-Élysées rapportée dans l’édition définitive de la Recherche (J.F. en fleurs, Folio, p. 64 ; I, 483). Françoise assurait que la tenancière du petit pavillon où elle venait d’entrer avec le jeune Narrateur était une marquise.

« Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : “Vous ne voulez pas entrer ? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.’’ Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache, quand nous venions faire une commande, m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait, hélas ! d’accepter ; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses “jardinières’’ et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la “marquise’’ avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins d’espérance à les corrompre que le plaisir qu’on éprouve à se montrer vaguement prodigue envers ce qu’on aime, car je n’ai jamais vu auprès d’elle d’autre visiteur qu’un vieux garde forestier du jardin. Un instant après je prenais congé de la “marquise’’, accompagné de Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de Gilberte. »

Des cubes de pierre ? Tiens, tiens… Comme deux pavés, en quelque sorte ? On aura compris qu’il s’agit de W.-C. à la turque. Maurice Duplay, un ami d’enfance de Proust, nous apprend que ce dernier rendait de fréquentes visites à la tenancière dudit chalet8. Signalons en passant que selon certains spécialistes le phénomène d’Isakower pourrait être en lien avec l’analité, ou la masturbation9.

Reprenons le récit de Proust.

Ensuite, le Narrateur chahute avec Gilberte : elle est assise sur une chaise et tient dans sa main, qu’elle cache dans son dos, une lettre que le Narrateur, par jeu, essaye d’attraper. « Elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste auquel j’aurais voulu grimper. » Pendant cette lutte il a une éjaculation précoce à peine perceptible — « comme quelques gouttes de sueur » — ; il est rassuré : Gilberte n’a rien remarqué. (Selon Painter, Proust déclara plus tard qu’il n’avait jamais eu avec Gilberte (Mlle de Benardaky) « que les rapports les plus convenables10. ») Puis ils se séparent. Arrivé chez lui, l’origine de l’odeur du pavillon des Champs-Élysées lui revient en mémoire :

(JF en fleurs, éd. Folio, p. 65 ; I, 483) : « En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois : j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple “joueur de flûte’’ [Bergotte] et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi. »

Voici maintenant la même scène des W.-C. publics racontée cette fois dans Le Temps perdu (p. 334-335), ouvrage, rappelons-le, antérieur à la Recherche :

Le Temps perdu, p. 334 : « Un jour, aux Champs-Élysées, je me sentis saisi par une impression délicieuse qui aussitôt abolit tous mes ennuis. Ce fut en entrant par une chaude après-midi dans un petit pavillon frais et treillissé de vert, où étaient placés, en contrebas de l’allée où je jouais, les water-closets, et où je dus attendre Françoise qui avait eu besoin de s’y arrêter. Il devait être un ancien bureau d’octroi du vieux Paris. Ses murs dégageaient une odeur — c’était une odeur de renfermé dont je ne savais pas l’origine — dans la zone de laquelle je ne fus pas plutôt entré que je me sentis enveloppé non d’un plaisir comme ils le sont tous et au milieu desquels on se sent plus instable, plus bref et plus fragile, mais d’une félicité qui semblait au contraire me rendre plus vaste, m’étendre, m’appuyer à elle, si bien que je m’aventurais dans la zone aromatique avec une ivresse inexpliquée et tranquille, comme si j’avais traversé un monde soudain plus durable et plus vrai. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, quand j’étais saisi par le charme d’une impression que je ne pénétrais pas, rester immobile à respirer cette odeur, non pas pour en jouir, car, comme toutes les choses précieuses elle me proposait comme but non pas le plaisir qu’elle donnait par surcroît, mais de tâcher de descendre dans les profondeurs qu’elle n’avait pas encore dévoilées. Je la respirais en cherchant à distinguer une image insaisissable dont elle me caressait, mais la tenancière de l’établissement [lui adressa la parole et lui proposa un cabinet gratis]. »

L’image insaisissable, et son attirance inexplicable, présente lors des autres expériences de mémoire involontaire, se trouve maintenant dans l’odeur de ce pavillon vert et l’invite également à descendre dans les profondeurs de son être. Le Narrateur questionna la préposée sur l’origine de l’odeur :

 Le Temps perdu :  « Elle répondit pourtant à ma question que cette odeur venait de l’humidité du bois ancien. Mais toutes nos impressions sont susceptibles d’une explication matérielle qui satisfait notre raison mais laisse entière leur cause profonde. Et quand, rentré à la maison, un peu de bière que je pris pour prévenir ma crise d’étouffement que je redoutais eut rapproché ma pensée comme un instrument d’optique grossit les nuages lointains que je n’avais pas pu apercevoir au fond de la zone embaumée et m’eut permis de reconnaître la petite pièce de mon oncle Charles à Combray qu’exhalait en effet la même odeur d’humidité, cette cause particulière de mon plaisir ainsi reconnue ne me renseigna pas sur sa raison plus générale. Si un peu de poésie se trouvait parfois se produire en moi au contact de la réalité quotidienne, c’était à mon insu, comme malgré moi, et en me rendant plus heureux que je n’étais jamais, mais sans que je sache pourquoi. »

On l’a dit plus haut : C’est la seule résurrection qui fût suivie d’une crise d’asthme. On ne retrouve pas cette crise dans la version définitive de la Recherche.

L’oncle Adolphe (dans la Recherche) à remplacé l’oncle Charles (du Temps perdu) ; en fait, il semblerait plutôt qu’il s’agît de son grand-père, Louis Weil. C’est ce que dit une note de bas de page de la Recherche (éd. Folio p. 135) ; la scène a été reprise dans l’édition définitive. Plus loin dans le texte, on en apprend un peu plus sur cette odeur : c’est en passant devant le petite pièce de l’oncle Charles [en fait, son grand-père] qu’il la ressentait :

Le Temps perdu, p. 389 : « Le hasard voulut qu’à un moment je me souvins de cette petite pièce de mon oncle Charles de Combray devant laquelle je passais après le déjeuner pour monter lire du Bergotte, et d’où s’échappait, comme elle était plus basse que le jardin, cette odeur humide et renfermée, qui m’avait enveloppé d’une telle atmosphère de joie quand je l’avais retrouvée sans la reconnaître d’abord, dans le petit pavillon des water-closets aux Champs-Élysées. »

En résumé : Comme on vient de le dire, il s’agissait certainement de la petite pièce de son grand-père ; c’est important de le préciser car on se souvient que la réminiscence de la biscotte ravivait le souvenir de la biscotte que lui tendait son grand-père, qu’il était descendu voir dans sa chambre à son réveil, lorsqu’elle touchait son palais (Cf. CSB, op. cit., p. 44). Ainsi, l’odeur de renfermé ou de moisi, que l’on retrouve dans les autres réminiscences, a peut-être été présente dans l’édition princeps de la scène avec Madeleine. (cf. début de notre chap. 5).

« He could feel a rather stale, ‘almost sweaty’ smell… » Dans le cas de Proust, était-ce l’odeur de Madeleine ? celle du sein de Mme Proust ? de celui de sa nourrice ou une autre odeur ? Allez savoir…

On a vu que lorsqu’il passait devant la petite pièce de son oncle Charles, le jeune Proust montait lire du Bergotte. Dans la Recherche, ce cabinet de repos « dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. » (I, 71 ; éd. Folio, p. 135). On sait que pour lire tranquillement, ou rêver sans être dérangé, le jeune Proust s’installait parfois dans les water-closets de la maison de ses parents à Combray (Cf. Le Temps perdu, p. 13). Il n’y faisait d’ailleurs pas que lire, nous explique-t-il dans Contre Sainte-Beuve (préface B. de Fallois) :

CSB, op. cit, p. 54 et suiv. : « Mais à douze ans, quand j’allais m’enfermer pour la première fois dans le cabinet qui était en haut de notre maison à Combray, où des colliers de graines d’iris étaient suspendus, ce que je venais chercher, c’était un plaisir inconnu, original, qui n’était pas la substitution d’un autre. C’était pour un cabinet une très grande pièce. Elle fermait parfaitement à clef, mais la fenêtre en était toujours ouverte, laissant passage à un jeune lilas qui avait poussé sur le mur extérieur et avait passé par l’entrebâillement sa tête odorante. Si haut (dans les combles du château), j’étais absolument seul, mais cette apparence d’être en plein air ajoutait un trouble délicieux au sentiment de sécurité que de solides verrous donnaient à ma solitude. L’exploration que je fis alors en moi-même, à la recherche d’un plaisir que je ne connaissais pas, ne m’aurait pas donné plus d’effroi s’il s’était agi pour moi de pratiquer à même ma moelle et mon cerveau une opération chirurgicale. » […]

Venons-en à l’apogée de son plaisir :

« A ce moment je sentis comme une tendresse qui m’entourait. C’était l’odeur du lilas que dans mon exaltation j’avais cessé de percevoir et qui venait à moi. Mais une odeur âcre, une odeur de sève s’y mêlait, comme si j’eusse cassé la branche. J’avais seulement laissé sur la feuille une trace argentée et naturelle […] Malgré cette odeur de branche cassée, de linge mouillé, ce qui surnageait, c’était la tendre odeur des lilas. » (On trouve également cette scène dans l’Esquisse III, Pléiade, I, 645.)

L’épisode sera repris dans la Recherche, mais les odeurs de sève, de branche cassée, de linge humide, auront, elles aussi, disparu. Quelques minutes avant la scène d’onanisme, le Narrateur disait qu’il ressentait dans les W.-C. de Combray un trouble délicieux qui venait de l’apparence d’y être en plein air.

Et la tasse de thé, dans tout ça ?

Continuons avec le renfermé dans Jean Santeuil. La réminiscence la plus importante de l’ouvrage avoisine une odeur de bois. C’est elle, on l’aura deviné, qui déclenchera l’effet Isakower.

On ne sera pas étonné d’apprendre que cette dernière réminiscence, comme celles de la Recherche, eut lieu en soirée : « C’était la fin de l’après-midi, l’heure où l’on partait pour les promenades à Réveillon. »

Jean Santeuil, op. cit, p. 462 sqq : « Ce sont là les belles heures de la vie du poète, celles où le hasard met sur son chemin une sensation qui enferme un passé et qui permette à son imagination de faire connaissance avec le passé qu’elle n’avait pas connu, qui n’était pas tombé sous son regard et que l’intelligence, l’effort, le désir, rien ne pouvait lui faire connaître. Il lui fallait le souvenir, non pas précisément le souvenir, mais la transmutation du souvenir en une réalité directement sentie. Cette odeur que je sens tout d’un coup en entrant dans cette maison où certes je ne venais pas chercher de la beauté, mais je la reconnais ! C’est l’odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois où dès que je rentrais je sentais cette odeur spéciale, et où j’ai été si triste, où tout me présentait si peu de beauté. Mais elle enveloppait ma vie de son arôme peu agréable. Dès que, ayant poussé la petite porte et traversé le petit jardinet du bord de mer, j’entrais dans la maison, c’est accueilli par cette odeur, suivi par elle, que je montais les marches de bois qui craquait sous mes pieds, que je changeais mes vêtements dans ma chambre. […] Aussi en la sentant ai-je senti toute une vie remonter, que mon imagination n’avait pas connue, qu’elle recueille en cet instant, la goûtant » [etc.].

Ici on pense évidement à la frustration de l’enfant à Combray, montant l’escalier détesté (Du côté Swann…, Folio, p. 80 ; I, 27) où il s’engageait toujours si tristement pour aller dormir, et qui exhalait une odeur de vernis, laquelle avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin. On devine là que cette frustration est liée à la scène du baiser à sa mère — ou plutôt à l’absence de ce baiser. En d’autres termes, cette réminiscence décrite par Proust dans Jean Santeuil renvoie elle aussi à un traumatisme oral.

Alors que tout Jean Santeuil est écrit à la troisième personne du singulier, l’auteur ici bascule soudainement vers la première personne pour mieux décrire sa réminiscence. Il reprendra la troisième personne juste après, et ce jusqu’à la fin du roman (voir notre chap. 20, Jean Santeuil et les réminiscences). Cette résurrection, déclenchée par une odeur, et dont il continue la description pendant plus d’une page, l’amènera à envisager quelques pages plus loin l’idée d’une possible vie extra-temporelle. Parmi les effets de cette réminiscence  : elle donne la primauté à l’imagination sur l’intelligence,

« en nous montrant à nous-mêmes si heureux dès lors que nous sommes dégagés du présent, comme si notre vraie nature était hors du temps, faite pour goûter l’éternel et, mécontente du présent, attristée du passé, tressaillait tout à coup quand du choc du présent et du passé jaillissait quelque chose qui n’est ni aujourd’hui ni hier, cet aujourd’hui conservé sans modification de substance, mais hors du temps, essence réelle de notre vie. »

« Hors du temps », est-ce à dire : En un lieu où Proust ne pourra pas (re)voir le traumatisme oral ? Quoiqu’il en soit, si « l’être extra-temporel » n’est pas encore nommé, il est ici clairement en gestation dans sa tête.

Que reste-t-il des odeurs de moisi, de renfermé, etc., dans la version définitive de la Recherche ? Rien ou quasiment rien. La version définitive a été purgée. Elles subsisteront seulement dans l’épisode du petit pavillon vert des Champs-Élysées. Proust ne publia ni Jean Santeuil ni Le Temps perdu ni Contre Sainte-Beuve, c’est-à-dire tous les textes où se trouvaient ces odeurs. Et pourtant, ces effluves de renfermé sont le dénominateur commun aux expériences de mémoire involontaire de l’auteur. Qui plus est, il suffit de relire les textes de Proust cités ici sur cette page et de les comparer à ce que l’auteur dit des autres résurgences de son effet Isakower pour comprendre que ce qui se passa en lui au chalet de nécessité fut la plus intense des réminiscences, la plus pleine d’une vérité sur laquelle il pouvait s’appuyer, comme il le dit lui-même. Sans doute faut-il même plutôt écrire : ce qui se passait en lui dans ce chalet ; on peut imaginer en effet que, comme lors de la scène dite de la madeleine, le Narrateur recommença plusieurs fois l’expérience : humer l’énigmatique odeur ; on se souvient, on l’a évoqué plus haut, que Maurice Duplay, un de ses amis, remarqua que Proust faisait de fréquentes visites à la « marquise ».

Pourquoi Proust fit-il disparaître ces effluves de la Recherche ? Peut-être parce qu’il eut l’idée, entre temps, de rattacher ses réminiscences, ainsi que l’être extratemporel, au baptistère de Saint-Marc à Venise, comme on l’a déjà signalé dans nos chap. 16 et 17a, afin de leur donner une origine spirituelle. On sait qu’il avait visité le baptistère avec sa mère. Le Repos de Saint-Marc, sorte de guide touristique que Proust avait à la main en visitant la cité italienne, décrit ses fonts baptismaux. Ruskin, l’auteur du « guide », n’était pas un inconnu pour Proust puisque ce dernier avait traduit en français deux de ses ouvrages avec sa mère.

Le Repos de Saint-Marc :

« Comme vous le voyez ce lieu [le baptistère] consiste essentiellement en deux parties surmontées toutes deux d’une coupole ; dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection, à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Esprit où naît la vie nouvelle pour ce monde et pour la vie éternelle12. »

Et pour bien montrer qu’il reconnaît l’être extra-temporel conforme à l’enseignement dispensé par les murs du baptistère, Proust utilisera parfois le terme « résurrection » à propos de ses réminiscences. (En fait, Sollier aussi, ainsi que d’autres, utilisaient déjà ce terme. Dans La Fonction de la mémoire, paru en 1904, F. Paulhan cite Taine, lequel emploie l’expression « résurrection involontaire » à propos de sa mémoire affective.) Ainsi Proust écrira-t-il dans Le Temps retrouvé : « car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales [etc.]. » ; on trouvera également : « De sorte que ce que l’être par trois et quatre fois ressuscité en moi venait de goûter [etc.]. » ; ou bien : « L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette [etc.]. » En choisissant un baptistère pour évoquer l’être extratemporel, il assigne à ce dernier, on l’a dit, une origine céleste ; cet être apparaît au Narrateur comme un sauveur ; que l’on se souvienne seulement de la phrase qui introduit la matinée Guermantes :

« Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l‘avertissement [le phénomène] arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre. »

Peut-être l’auteur chassa-t-il les susdits effluves car le moisi et le renfermé des W.-C. publics n’étaient pas vraiment le parfum qui pût convenir, pensait-il, à un personnage de la qualité de l’ « être extra-temporel » ; surtout si, dorénavant, il allait lui attribuer une origine quasi religieuse, et donc une odeur de sainteté ! Ainsi, lors de la matinée Guermantes, alors que se manifesta longuement en lui la présence de cet être si particulier, Proust mentionna seulement une grande chaleur, « mêlée d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier ». Mais la phrase n’est pas sans rappeler celle que l’on a citée supra, lorsque le Narrateur passait devant le cabinet de son grand-père pour rejoindre un autre cabinet et lire du Bergotte ou, entre autres choses, y rêver :  « ce cabinet [du grand-père] dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. » (Côté Swann… éd. Folio, p. 135.) 

Dans Le Temps perdu, l’auteur évoque une journée au cours de laquelle il joua avec Gilberte alors qu’il se sentait malade ; il avait caché son état à ses parents craignant qu’ils lui interdissent d’aller aux Champs-Élysées. Le soir, on fit venir le docteur Cottard ; il diagnostiqua une « congestion pulmonaire ». La convalescence fut longue ; le jeune Narrateur eut presque chaque jour de « longues crises d’étouffement » (Le Temps perdu, p. 402). Dans la Recherche, ce passage concernant son indisposition, ses étouffements et sa convalescence, est situé juste après la réminiscence du chalet de nécessité. Celle-ci pourrait bien être la réminiscence princeps de Proust ; entendons par là : la première apparue dans la vie de l’auteur. Quand bien même les réminiscences ne se seraient pas succédé comme le relate l’auteur de la Recherche, elles sont toutes liées, on l’a vu au chap. 14, à la scène du coucher. On s’aperçoit maintenant qu’elles ont aussi toutes la même odeur, l’odeur de moisi. D’où vient cette odeur ?

Que dit l’ordonnance du Dr Cottard ? « Chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. » Les parents ne suivirent aucune de ces prescriptions qu’ils trouvèrent sans rapport avec son cas. Mais son état s’aggravant, ils décidèrent de suivre à la lettre l’ordonnance du Dr Cottard ! On devine là des problèmes intestinaux liés aux réminiscences.

Nous en étions là de notre étude lorsque nous tombâmes sur un texte de Roland Barthes ; plus exactement, il s’agit d’un entretien qu’il eut avec un journaliste de France Culture, au cours duquel il décrivit un comportement curieux de Marcel Proust. Après lecture à l’antenne du passage que l’on vient de lire concernant le chalet de nécessité, Barthes fait ce commentaire :

« Ici, c’est dit avec légèreté et bien sûr ça paraît un peu bizarre que ce soit finalement l’espèce d’atmosphère renfermée d’un lavabo public qui puisse procurer au narrateur cette sensation, mais c’est vrai, c’est comme ça que Proust vivait ces endroits-là et on sait qu’il a toujours accordé beaucoup d’importance à l’espèce de sensation très énigmatique qu’il trouvait dans ce qu’on appelle les cabinets, et on sait que pratiquement, dans la vie pratique, Proust, quand il allait par hasard voir un ami chez lui, demandait toujours à aller aux cabinets — c’est une des premières choses qu’il demandait à faire — et il y restait très longtemps, un quart d’heure, parce qu’en réalité — là, on touche aux marges, aux excentricités de la personnalité proustienne — il est certain que pour cet homme — nous en reparlerons — l’odorat a été un drame de toute la vie puisque c’est ça qui lui donnait des crises d’asthme, mais il avait aussi une sensibilité extrême de l’odorat, et il y avait tout un monde de souvenirs, de sensations qui touchaient peut-être au fond à des zones de folie de la personnalité proustienne qui venaient à travers ce type de sensation13. »

Ce commentaire confirme ce que l’on pouvait deviner : la réminiscence du chalet de nécessité fut bien plus importante pour Proust que celle dite de la madeleine. Citons à nouveau ces lignes de la Recherche lorsque le Narrateur entra dans les W.-C. des Champs-Élysées : « une fraîche odeur de renfermé […] me pénétra non pas d’un plaisir de la même espèce que les autres […] mais au contraire un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. »

Restons sur la citation de Roland Barthes. Pourquoi Proust demandait-il toujours à aller aux cabinets en arrivant chez un ami ? Tout simplement parce qu’il souffrait parfois de problèmes gastriques, comme le confirme sa correspondance avec sa mère ou avec des proches, et il se soignait avec des laxatifs. Ainsi notre hypothèse se vérifie. Lors d’une consultation avec le Dr Linossier, il déclara : « Je vais beaucoup — et mal — à la garde-robe, et toujours en beaucoup de fois. […] Une fois par quinzaine, à peu près, je prends à dîner, au milieu du dîner, une pilule de Cascarine Leprince qui me fait aller sept ou huit fois à la garde-robe ou plus, dans mes vingt-quatre heures suivantes. […] Je ne fais jamais de grand lavages parce qu’ils me donnent des transpirations insupportables14. » Dans une lettre à sa mère, le 8 septembre 1901, il se demande si son asthme ne viendrait pas de vers ; et si il ne devrait pas à tout hasard essayer quelque chose : « Le Dr. Brissaud, dit-il, conseille (dans son livre) les lavements au mercure », etc. On pourrait multiplier les citations attestant les problèmes gastriques de Proust. Faut-il rappeler ici l’aveu énigmatique de Proust à son ami René Peter, que l’on a cité chapitre 16 : j’ai été jaloux de mon petit frère jusque dans les petits coins ?

La réminiscence des toilettes publiques est sans doute également liée à sa rencontre avec Marie de Benardaky, une amie d’enfance qui faisait partie de la petite bande de camarades avec lesquels il jouait à peu près tous les jours dans les allées des Champs-Élysées. Marie de Benardaky aurait en partie servi de modèle au personnage de Gilberte. Proust tomba amoureux d’elle. Pour replacer l’irruption de cette « résurrection », remettons-la dans son contexte.

Allons donc voir sa rencontre avec Gilberte sur ce même lieu mais, cette fois, décrite dans Jean Santeuil (op. cit., p. 85) :

Jean Santeuil : « Aussi Jean [Marcel Proust] n’alla pas d’abord au collège et quand il était à Paris, les jambes nues pour se laisser brunir, il restait toute la journée aux Champs-Élysées sans que l’invitation des petits garçons, les avances des petites filles, ou les menaces de la bonne pussent le décider à rompre son silence désespéré et à quitter le banc où il se réfugiait la tête contre l’appui. Puis tout changea. Il avait fait la connaissance d’une jeune fille russe avec de grands cheveux noirs, des yeux clairs et moqueurs, des joues roses, et qui brillait de cette santé, de cette vie, de cette joie qui manquaient à Jean. Bientôt, depuis le matin il ne pensait plus qu’au moment où il allait la voir sourire et jouer. Et pendant tout le temps qu’elle était là, il restait près d’elle, jouant aux barres, à cache-cache, à glisser. Quand elle arrivait aux Champs-Élysées vers trois heures avec sa gouvernante et sa sœur, il recevait un tel coup au cœur qu’il manquait à chaque fois de tomber et restait quelques instants blanc comme un linge à reprendre son équilibre. Il mesurait son plaisir à la voir par l’immensité de son désir de la voir et de son chagrin de la voir partir […] Chaque fois qu’elle lui parlait comme aux autres, il sautait de joie dans l’allée dans l’ivresse de se sentir aimé. Mais il remarquait tristement que sa gentillesse pour lui ne ressemblait pas à son amour pour elle, et qu’elle lui déclarait sans effroi : “S’il pleut demain, je ne viendrai pas. À après demain”. Mais heureusement il n’avait encore jamais plu. »

Plus tard, dans une lettre de 1918 à la princesse Soutzo, Proust écrira à propos de Marie de Benardaky : « Elle a été l’ivresse et le désespoir de mon enfance15. » Le désespoir vint de ce que les parents de Marie et ceux de Marcel ne voulurent pas, on l’a dit, que se prolongent ces amours enfantines. Après le coup de foudre, le coup de tonnerre : Ils ne furent plus autorisés à se voir. C’est par cette affreuse nouvelle que commence le passage concernant le petit pavillon des Champs-Élysées relaté dans la Recherche. Il semble que cette frustration amoureuse fut sans doute « capitalissime » dans la vie affective du jeune Proust. Peut-être renvoie-t-elle à une frustration affective antérieure et aussi mal supportée. Cette dernière serait-elle en relation avec une odeur de sueur, de moisi, ou de renfermé, « a rather stale, ‘almost sweaty’ smell » ?

Quel était l’idéal de vie du Narrateur enfant ? il renvoie aux toilettes publiques des Champs-Élysées ! Ainsi, alors qu’il conversait en voiture avec Bergotte, ce dernier lui vanta les plaisirs de l’intelligence. Tout en l’écoutant, le Narrateur se disait intérieurement :

« Hélas il disait cela mais comme je n’étais heureux que dans les moments de pure flânerie, quand j’éprouvais du bien-être ; combien ce que je désirais dans la vie était purement matériel, et avec quelle facilité je me passerais de l’intelligence. […] je pensai que j’avais une vie où j’aurais été lié avec la duchesse de Guermantes, et où j’aurais souvent senti comme dans les water-closets des Champs-Élysées, une odeur qui m’eût rappelé Combray. Dans cet idéal de vie que je n’osais lui confier, les plaisirs de l’intelligence ne tenaient aucune place. » (Le Temps perdu, p. 428)

Nous nous étions fixé pour tâche de montrer que les réminiscences proustiennes prenaient leur source à un phénomène d’Isakower, rien de plus. On s’arrêtera donc ici.

Fin de l’Origine des réminiscences proustiennes. Suivent une courte bibliographie sur le phénomène d’Isakower (chap. 22) et une Annexe (chap. 23).

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Voir chap. 6, § 8. ↩︎
  2. Voir chap. 17a. ↩︎
  3. Easson, William, « The Earliest Ego Development, Primitive Memory Traces, and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, 1973, no 42, p. 6 ↩︎
  4. Proust, Le Temps perdu, éd. Jean-Marc Quaranta, Paris, Bouquins édition, 2021, p. 519. – La réminiscence des trois arbres dans la Recherche : Jeunes filles en fleurs, éd. Folio, p. 284 ; II, 75. ↩︎
  5. Cf. Énéide, VI, 183-217. ↩︎
  6. George Painter, Proust (1871-1922), Paris, Mercure de France, 1992 (édition en un seul vol.), p. 567. ↩︎
  7. Proust, Carnets [de 1908], éd. F. Callu & A. Compagnon, Paris, Gallimard, 2002, p. 49. ↩︎
  8. Duplay, Mon ami Marcel Proust, op. cit., p. 11. ↩︎
  9. Jules Glenn et al., « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », JAPA, 1993, vol 41, no 4, p. 1123-1134.
    ↩︎
  10. George D. Painter, Marcel Proust, trad. Cattaui & Vial, Paris, Mercure de France, 1992., p. 74. ↩︎
  11. Proust, Contre Sainte-Beuve, éd. Pierre Clarac, La Pléiade, Paris Gallimard, 1971, p. 211-212 ↩︎
  12. Ruskin, Le Repos de Saint-Marc, trad. K. Johnston, Paris, Librairie Hachette, 1908, p. 95. (En ligne sur Gallica) ↩︎
  13. Roland Barthes, Marcel Proust ; mélanges, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 109. ↩︎
  14. Christian Gury, Charlus (1860-1942) ou aux sources de la scatologie et de l’obscénité de Proust, Paris, éd. Kimé, 2002, p. 254. ↩︎
  15. Lettre citée par Jean-Yves Tadié, op. cit, I, p. 98. ↩︎

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et a fait l’objet d’un dépôt de protection juridique auprès du service HUGO de la Société des Gens de Lettres. On peut néanmoins faire une copie partielle de ses pages à condition de citer l’auteur et l’URL de la page à condition de citer l’auteur et l’URL.

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel