Par Dorian Gray*

Rembrandt, Le Paysage aux trois arbres, 1643. Photo BnF, Estampes et photographie (Gallica).

(Mise à jour 2026)

L’objectif de cette étude est de montrer que les réminiscences décrites par Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, qu’il appelle également « mémoire involontaire », proviennent d’un phénomène d’Isakower.

Ce phénomène, que nous avons également éprouvé sur nous-même, a été repéré et décrit pour la première fois en 1938 par un psychanalyste viennois, le docteur Otto Isakower, une quinzaine d’années après la mort de Proust. Il rédigea un article sur le sujet, intitulé « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » ; son article fut traduit en français en 19721. Il y a une quinzaine d’années, Bernard Golse, psychiatre et psychanalyste, souligna un lien entre certains passages de la Recherche et le phénomène d’Isakower2.

Le seul nom de Proust ayant parfois tendance à faire fuir les gens, même les gros lecteurs, nous nous empressons de préciser qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu À la recherche du temps perdu pour s’intéresser à cet essai ; de larges extraits en seront donnés pour illustrer notre propos. Ce texte ne s’adresse pas particulièrement aux proustiens mais à tout le monde ; mais bien sûr, plus spécialement aux personnes ayant éprouvé jadis un phénomène d’Isakower. Il ne s’agit pas d’une étude littéraire ; quel que soit le style de Proust, il n’en sera pas question ici. Nous nous intéresserons seulement à son témoignage sur l’effet Isakower qu’il a éprouvé à plusieurs reprises, sans en connaître le nom puisque ce phénomène ne sera identifié, on l’a dit, qu’une quinzaine d’années après sa mort. Il va être question d’une forme étrange de mémoire — que Proust appela « mémoire involontaire » — qui peut faire remonter un individu dans le temps, parfois jusqu’à la première ou deuxième année de sa vie, voire même, selon certains chercheurs, jusqu’à ses premières semaines. Cette expérience mémorielle, qui se produit parfois lors de l’endormissement, s’accompagne souvent de la vision d’une forme indéterminée qui vient de loin et se rapproche du sujet, menace parfois de l’écraser, puis repart aussi mystérieusement qu’elle est venue. Dans cette expérience la bouche joue souvent un rôle important ; il y sera également question d’une mystérieuse présence qui accompagne parfois cette forme de mémoire, et que Proust a évoquée dans la Recherche. On en dira plus sur ces étrangetés au chapitre suivant.

« Sur l’expérience de Proust, écrit Maurice Blanchot, on a pu lire les publications les plus différentes et, d’ailleurs, les plus précises. Les uns en ont souligné l’authenticité psychologique ; les autres y ont vu au contraire une rencontre mystique. Cependant, malgré toutes les études, il reste un doute sur le caractère de cette expérience, et les explications de Proust, si longues, si complètes et si claires, n’ont pas suffi à en fixer la valeur. » (Faux pas, Paris, Gallimard, 1971, p. 53)

Le but de notre étude sera d’en fixer la valeur. Blanchot poursuit :

« Une telle ambiguïté vient sans doute de la nature de l’expérience ; elle vient aussi du besoin qu’a eu Marcel Proust, non seulement de l’interpréter, mais de la réduire à une interprétation qui fût utilisable pour la connaissance littéraire. Après avoir rencontré à plusieurs reprises cette sorte de présence qu’il subit au plus profond de lui sans parvenir à en trouver la signification, du jour où il réussit à s’en former pour lui-même une traduction vraisemblable, il lui donne un sens définitif et il construit pour l’exprimer une œuvre qui en éternise la vérité. »

Cette expérience très rare, qui selon nous n’a rien de mystique — bien que Proust l’ait parfois qualifiée ainsi — et que nous avons également éprouvée, est aujourd’hui connue sous le nom de phénomène d’Isakower ; cette espèce de présence, ou de matière étrange, a été également perçue par d’autres personnes ayant éprouvé elles aussi cette expérience. On lira les récits qu’elles en firent et on les comparera à ceux de Proust pour montrer qu’il s’agit bien du même phénomène. Certains lecteurs, entendant parler pour la première fois de ce phénomène, se souviendront peut-être qu’ils l’ont également éprouvé dans leur enfance mais l’avaient complètement oublié. Cette « sorte de présence » dont parle Maurice Blanchot est pour nous le personnage principal de la Recherche.

La présente étude, toujours plus ou moins toujours en cours en 2026, comporte vingt-trois chapitres numérotés de 1 à 17, puis de 17a à 22. La machine dont nous nous servons pour mettre notre texte en ligne s’obstine, contrairement à notre désir, à nommer « articles » des pages que nous aurions préféré nommer « rubriques » , voire « chapitre »  ; elles forment un tout réunies sous le titre Du côté de chez Isakower. Origine des réminiscences proustiennes, c’est pourquoi nous les avons toutes datées du même jour.

La matière que nous allons traiter ici ne se prêtant pas toujours à un discours ordonné selon la logique, il y aura parfois des méandres, des redites ou des digressions ; parfois un même sujet sera traité sous un autre angle, dans un autre chapitre.

…………………………

On rencontre chez les commentateurs différentes appellations pour nommer les réminiscences proustiennes ; nous ne savons donc pas toujours très bien de quoi ils parlent. On trouvent en effet : réminiscences poétiques, résurrections, souvenirs involontaires, expériences privilégiées, moments privilégiés, impressions obscures, souvenirs involontaires, impressions esthétiques, impressions particulières, etc. Aussi faut-il préciser. Certaines de ces appellations sont quelques fois utilisées par Proust. Néanmoins on sait que pour lui, réminiscence rime clairement avec mémoire involontaire : « Mon œuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire, distinction qui non seulement ne figure pas dans la philosophie de M. Bergson mais est même contredite par elle3. » Les réminiscences que nous allons étudier ici sont celles qui concernent la mémoire involontaire ; elles sont indubitablement causées par un phénomène d’Isakower, ou, mieux encore, elles sont un phénomène d’Isakower.

Le livre de Samuel Beckett sur la Recherche nous intéresse particulièrement car il focalise sur les épisodes de mémoire involontaire. Selon lui, ces réminiscences sont les suivantes4 :

  1. La madeleine trempée dans une tasse de thé (Du côté de chez Swann [vol. I, p. 44-47]).
  2. Les clochers de Martinville, vus de la voiture du docteur Percepied [id., vol. I, p. 178-180].
  3. Une odeur de renfermé dans les lavabos publics des Champs-Élysées (À l’ombre des jeunes filles en fleurs, [vol. I, p. 483]).
  4. Les trois arbres près de Balbec, vus de la voiture de Mme de Villeparisis [id., vol. II, p. 77].
  5.  Un buisson d’aubépines près de Balbec [id., vol. II, p. 274-275].
  6. Il se baisse pour déboutonner ses bottines lors de son deuxième séjour au Grand Hôtel de Balbec (Sodome et Gomorrhe, [vol. III, p. 152-153]).
  7. Des pavés inégaux dans la cour de l’hôtel de Guermantes (Le Temps retrouvé, [vol. IV, p. 445])
  8. Le bruit d’une cuillère contre une assiette [id., p. 446
  9. Il s’essuie le bouche avec une serviette [id., p. 447].
  10. Le bruit d’une conduite d’eau [id., p. 452].
  11. François le Champi de George Sand [id., p. 461-462

Cette liste nous semble bien longue. Nous-même avons-nous éprouvé sans doute trois ou quatre fois ce phénomène. Proust laisse entendre qu’il a quelque peu augmenter le nombre des épisodes de mémoire involontaires qu’il mentionne dans la Recherche : « Peut-être serais-je amené, par la rareté de telles résurrections fortuites du passé, à y mêler comme un métal moins pur, des souvenirs plus volontaires5. »

Dans la liste établie par Beckett, il nous semble que seuls les numéros 1, 2, 3, 4, 7, 8 et 9 sont des phénomènes de mémoire involontaire (ou sont des éléments provenant d’un phénomène d’Isakower). Mais peut-être des isakowériens6 passant par là en reconnaîtront-ils d’autres…

Beckett ajoute : « On peut considérer que les cinq dernières visitations – pavés, cuillère, serviette, conduite d’eau et François le Champi ne forment qu’une seule annonciation [etc.]. » Nous sommes à peu près d’accord avec ce regroupement.

Soit dit en passant, Beckett laissa un étonnant jugement sur l’œuvre de Proust : « On n’estimait guère le style de Proust dans les cercles littéraires français. Mais à présent [1931] qu’on ne le lit plus on admet généreusement qu’après tout sa prose aurait pu être encore bien pire qu’elle n’est. »

         (À suivre : 2. Présentation du phénomène d’Isakower.)

On peut faire une copie partielle de cette page à condition de citer l’auteur et l’URL de la page.

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. O. Isakower, « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » (Based on a paper read before the Fourteenth International Psycho-Analytical Congress, Marienbad, 1936), The International Journal of Psycho-Analysis, vol. XIX, 1938, p. 331-345. – Traduit en français par Catherine-Andrée Kantor : « Contribution à la psychopathologie des phénomènes associés à l’endormissement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 5, printemps 1972, p. 197-209. ↩︎
  2. B. Golse : « In his own way and in a literary context, Marcel Proust described somewhat comparable phenomena on the verge of sleep. » Cf. « Isakower Phenomenon. » International Dictionary of Psychoanalysis. Retrieved May 08, 2019 from Encyclopedia.com : https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/isakower-phenomenon
    ↩︎
  3. Interview dictée par Proust à Élie-Joseph Bois, publiée dans le Journal Le Temps le 13 novembre 1913 (en ligne sur Gallica). ↩︎
  4. Samuel Beckett, Proust, trad. et présenté par Édith Fournier, Paris, Éditions de minuit, 1990, p. 47-48. ↩︎
  5. IV, Esquisse XXIV, 817 ↩︎
  6. Mot pas très élégant, comme souvent les néologismes, – mais on s’y habitue ! – que nous employons pour désigner les personnes ayant éprouvé notre phénomène – ↩︎

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel


 

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