6. Analyse de la scène avec Madeleine

Par Dorian Gray*

BnF EST

Nous avons ainsi titré ce chapitre pour nous conformer aux dires du Narrateur. En effet, on vient de le lire à la fin du chapitre précédent, Proust nous explique tranquillement (lapsus ?), dans une version antérieure de la Recherche : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine1. » (Le Temps perdu)

Voyons en détail les symptômes décrits dans l’article d’Isakower et que l’on retrouve dans cette fameuse scène avec Madeleine. On en a déjà évoqué certains, voyons les autres.

1) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne 9 : « Le phénomène survient très fréquemment, dit-il, dans les maladies accompagnées de fièvres. » On l’a vu, dans toutes les différentes versions de la scène dite de la madeleine, l’auteur rentre le soir frigorifié et tente de se réchauffer.  (On verra que la réminiscence des trois arbres commence également par un accès de fièvre : II, 64 ou éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 272.)

2) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 12 : Les patients d’Isakower parlaient souvent d’une impression auditive lors du déroulement du phénomène, « celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible. » Proust a signalé un son du même genre : « j’entends la rumeur des distances traversées. » Un autre patient d’Isakower rapporte : « Quand j’étais enfant j’entendais du bruit, mais plus maintenant : c’était une sorte de conversation monotone, derrière moi, sur la gauche ; je ne pouvais rien distinguer, c’était seulement un murmure qui ne m’effrayait pas2. » Dans les Esquisses XIII et XIV, des voix parlent au Narrateur, lequel les assimile à celles des morts de l’Érèbe suppliant Énée de leur rendre la vie.

3) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -8, entre autres3 : « Le palais est très souvent décrit comme le lieu où se situe et commence le phénomène. » C’est aussi le cas pour le Narrateur, nous en avons parlé plus haut : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis. » On l’a vu tout à l’heure avec Bischoff (chap. 5), dans les toutes premières variantes de cette scène : « c’est le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante. » Ce point important est conforme aux témoignages recueillis sur le phénomène d’Isakower.

4) O. Isakower, article cité p. 198, ligne 21 : Une de ses patientes parle d’ « une sorte de griserie, une fatigue délicieusement agréables. » Le Narrateur emploie une expression comparable : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’oranger, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ». La même patiente ajoute : « En même temps je me sens si légère, comme délivrée de mon corps4. » D’une certaine façon c’est ce que dit le Narrateur dans l’esquisse XIV — et ailleurs : « et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. » Qu’est-ce donc que cet être extra temporel, qui vit en dehors du temps, sinon une impression d’être délivré de son corps ?

5) O. Isakower, article cité, p. 199, lignes 5 sqq : « Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe. » Confusion qui se retrouve également chez le Narrateur : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé] mais en moi. » Mais où chercher « quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher » ?

6) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 23 : « Étudions […] le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. » C’est également le comportement du Narrateur, les exemples ne manquent pas ; citons seulement : « Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. » (I, 45 ; Du côté…, p. 102)

7) O. Isakower, art. cit., p. 198, lignes 4, 18 : « une sensation que je n’arrive pas à décrire » dit un patient ; un autre, un peu plus loin, dit : « en tout cas c’est rond, mais c’est seulement une impression car je n’ai pas la moindre idée de son aspect réel. » Et cette sensation est si bizarre que même Proust avoue avoir du mal à la décrire : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir » (Esquisse XIII ; I, 696)

8) O. Isakower, p. 199, ligne -16 : « De nombreuses personnes décrivent [le phénomène] de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » Comme on le sait, ce fut également le cas pour Proust :

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. […] Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé5. »

9) O. Isakower, 199, ligne 19 : « Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment que l’on serait capable de le faire. » C’est aussi ce que fait le Narrateur, il essaye de reproduire ce qu’il vient de ressentir (Esquisse xiv) : « Je veux essayer de le faire réapparaître  [cet état inconnu]. Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. »

Ajoutons un extrait d’un article de Max Stern sur le phénomène d’Isakower :

« To induce the hallucinations the patient often actively repeats some condition associated with it. He may assume a certain posture, like lying down, or he may tense his muscles, lie motionless, etc., obviously attempts at reparative mastery6. »

Cet extrait de Stern est comme un écho de la scène avec Madeleine où le Narrateur va faire, lui aussi, plusieurs essais afin de tenter de faire revenir la sensation agréable qu’il vient de percevoir.

Nous le disons tout bas, pour ne pas faire de peine aux proustiens qui seraient dans les parages, mais nous ne pensons pas qu’il ait réussi à faire revenir une seule récurrence de son phénomène. Comme l’a bien senti Beckett : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle7. » C’est exactement ça. 

Néanmoins les proustiens pourront toujours arguer d’un trait particulier, souligné par Isakower, trait qui eut sûrement une grande importance lors de l’écriture de la Recherche : « cet état [ce phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire8. » Entendons-nous : ce ne sont pas les réminiscences qui reviennent, puisqu’elles sont involontaires (« mémoire involontaire »), c’est-à-dire non contrôlables par la personne, indépendantes de son vouloir ; mais il n’empêche, parler d’elles rend plus vivaces les souvenirs qu’on peut avoir de ces « résurrections » ; cela peut faire remonter le souvenir de la réminiscence, mais pas la réminiscence proprement dite, laquelle est hors de notre contrôle. Proust le dit lui-même : « On peut rester des heures à tâcher de se répéter l’impression première, le signe insaisissable qui était sur elle et qui disait : approfondis-moi sans s’en rapprocher, sans la faire venir à soi. » (Carnet, op. cit. p. 101) Sur ce point, l’avis d’autres isakowériens serait intéressant.

Lors de la réminiscence du chalet de nécessité en bas des Champs-Élysées (dont nous parlerons chap. 21), le Narrateur nous dit que le plaisir qu’il y éprouva n’était pas de même espèce que les autres, « lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder9 ». Autrement dit, il ne put pas reproduire cet état lors des précédentes réminiscences. Le put-il lors de la réminiscence des Champs-Élysées ? Pas plus : la tenancière arriva, Françoise ressortit du chalet de nécessité, et il retourna jouer avec Gilberte.

10) O. Isakower, p. 205, ligne 13, il s’agit du témoignage du jeune Autrichien qu’on a évoqué plus haut :

Il « était à Vienne loin de sa famille, et, sa mère s’étant montrée imprévoyante, il se trouva sans argent et fut obligé de rester vingt-quatre heures sans manger. “Tout me parut ratatiné et desséché. J’empruntai un schilling à ma propriétaire et entrai dans une laiterie : dès que j’eus avalé un verre de lait et mangé un petit pain beurré, je me sentis comblé ; à l’instant même, tout me parut moelleux : le monde tout autour de moi et jusqu’aux choses que je ne voyais pas, mais que je savais être là, tout me parut plus savoureux. Délicieuse impression qui vous fait voir la vie en rose. On se sent en sécurité : quoi qu’on fasse, il ne peut rien vous arriver de fâcheux.” »

La sensation de sécurité décrite par ce témoignage fait penser à ce fameux être extra-temporel à qui, également, rien de fâcheux ne pouvait arriver : « Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir10 ? » Dans Le Temps retrouvé l’auteur explique que cet être-là étant intemporel, il était « par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » (IV, 450 ; Folio, 178).

Le Lait. Proust prenait-il du lait dans son thé ? La question n’est pas anodine car pour Isakower, et la majorité des chercheurs, les symptômes qu’ils ont recueillis auprès de leurs patients sont « des images mentales qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture11. » Il est très probable que Proust, qui buvait tous les jours du café au lait, prenait aussi du lait avec le thé, quand il en buvait12. On sait que lors de son premier séjour à Balbec, sa grand-mère lui apportait du lait dans sa chambre le matin de bonne heure13 ; et, en se rendant seul en train à Balbec, il s’éprit passagèrement d’une jeune marchande de café lait qui était sur le quai d’une gare : « La vie m’aurait paru délicieuse, écrit-il, si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée14. » On le verra à Balbec, lors de son deuxième séjour à l’hôtel, tremper des croissants dans son lait en présence de Céleste15. Bref, a priori il n’avait rien contre le lait et tout porte à croire que chez les Proust l’usage était de boire le thé avec du lait. Le lait lui était d’ailleurs servi quotidiennement lors de sa cure chez Sollier (cure dont on parlera). Dans son traité d’hygiène, le professeur Adrien Proust, le père de notre héros, grand spécialiste de l’hygiène publique, souligne p. 745 : « Le lait constitue l’aliment exclusif normal des nouveau-nés et joue un rôle important dans l’alimentation de l’adulte. » Et p. 799 on peut lire que dans la quantité moyenne des divers éléments d’une ration alimentaire et quotidienne du Parisien adulte, il lui est recommandé de prendre 125 gr de lait par jour. Le professeur Proust conseillait dans un autre de ses livres d’hygiène, de composer le premier repas de la journée « de préférence de lait pur (1/4 de litre) ou additionné, suivant le goût du malade, de thé, de café ou de cacao, d’un œuf frais très peu cuit, d’un peu de pain grillé légèrement enduit de beurre très frais. » On sait également qu’à Réveillon le thé était servi pour tout le monde avec du lait, sauf exception, mais qui ne concernait pas Marcel Proust. Lorsqu’il était enfant le Narrateur eut une crise d’étouffement ; on fit venir le Dr Cottard qui donna sa prescription : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. » (Jeunes filles, Folio p. 69 ; I, 489) Etc., etc.

Si nous venons d’insister un peu lourdement sur le lait, c’est qu’il n’est jamais question de lait dans la célèbre scène où sa mère — ou Françoise, ou la vieille cuisinière — lui proposa du thé ; ni plus tard, lorsque l’auteur évoquera cette scène. Madeleine a disparu avec son lait ; le pain grillé aussi, remplacé par une madeleine. Le lait n’apparaît dans aucun des avant-textes ou variantes alors qu’il est évident qu’il était très certainement présent. Étrange absence. L’étrange présence, l’être extratremporel, qui était là dans des avant-textes, a également disparu.

11) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -6 : Un patient : « J’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus. » Dans la version définitive de la scène de la Madeleine, le Narrateur parlait d’un « insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; » Isakower ne s’attarde pas trop sur ce mouvement tourbillonnaire. Or, beaucoup de témoins mentionnent cet étrange tourbillon. Gert Heilbrunn, un psychanalyste qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, parle d’une masse qui se rapproche et dont le centre a la forme d’un tourbillon16 ; on reviendra plus tard sur son témoignage et sur d’autres cas de tourbillons (chap. 7). Le Narrateur vient de parler de quelque chose de « désancré », qui se rapproche de lui avec un tourbillon. Ce tourbillon n’apparaît pas dans tous les témoignages de patients, mais il est néanmoins typique, on l’a dit, de certains phénomènes d’Isakower. On retrouve également l’évocation de ce tourbillon à propos de la réminiscence des pavés, mais cette fois-ci Proust a biffé le mot sur l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé pour le remplacer par un autre : « je restais un pied sur un des pavés, un pied sur l’autre, refaisant le même pas que j’avais fait pour qu’il fît renaître encore une fois les tourbillons l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient impérieusement à mon esprit l’énigme de leur bonheur. » (IV, 804). On retrouvera également plus tard, dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, ce mouvement tourbillonnaire des trois arbres : la ronde des nornes ; et celui des trois clochers qui « virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. » (cf. chap. 15).

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Il y a cependant quelque chose qui cloche dans la scène que l’on vient d’analyser. En effet, selon George Painter, la réminiscence de la madeleine eut lieu aux environ du premier janvier 1909, alors que Proust rentrait tard dans la nuit ; Céline, recommanda avec insistance à son maître qu’il prît une tasse de thé pour se réchauffer17. Proust avait environ trente-huit ans. Or on sait que le phénomène d’Isakower advient lorsque le sujet est encore enfant, ou adolescent. Comment faut-il comprendre ? Faut-il comprendre qu’en 1909 l’auteur de la Recherche a reconstitué (retrouvé dans sa mémoire) pour la décrire une réminiscence ressentie dans son enfance ? On sait également que selon certains chercheurs, Maurice Bardèche, puis Florence Callu, la réminiscence des pavés eut lieu avant celle de la madeleine18. Pour nous, une chose est sûre : la scène dite de la madeleine est un phénomène d’Isakower. Quand eut-elle vraiment lieu ? mystère et boules de gomme.

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Pour faciliter sa démonstration, Isakower a précisé qu’il avait réuni en un seul phénomène, plusieurs phénomènes pas toujours identiques. C’est pourquoi on va citer au chapitre suivant d’autres témoignages de notre phénomène, que n’a pas connus Isakower. On verra également (chap. 7) un dessin en couleur de ce fameux tourbillon.

(À suivre: 7. D’autres phénomène d’Isakower que n’a pas connus Isakower)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). ↩︎
  2. O. Isakower, art. cit., p. 198, ligne 21. ↩︎
  3. P. 197, lignes -8, -3, p. 198, lignes 6, 14, 18, -8, p. 199, lignes 6, 15, 17, p. 200, lignes 10, 11, 12, p. 203, lignes 1 sqq. Etc. ↩︎
  4. Isakower, p. 198, ligne 20. ↩︎
  5. I, 46-47. ↩︎
  6. Max Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbance », Int. J. of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 207. ↩︎
  7. Samuel Beckett, Proust, Éd. de Minuit, Paris, 1990, p. 44. ↩︎
  8. O. Isakower, (1972), p. 199, ligne 2. ↩︎
  9. Les Jeunes filles en fleurs, (I, 483 ; éd. Folio, p. 63. ↩︎
  10. Esquisse XIV, vol. I, 701 ; TR, Folio p. 179. ↩︎
  11. O. Isakower, article cité, p. 205-206. ↩︎
  12. Cf. Traité d’Hygiène, A. Proust, A. Netter, H. Bourges, Paris, 3e éd. Masson, 1903 (en ligne sur Gallica). – Cf. L’Hygiène du neurasthénique, A. Proust & G. Ballet, Paris, Masson, 1897, p. 192 (en ligne sur Gallica). – Cf. Jean Santeuil, éd. P. Clarac et Y. Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, p. 316. ↩︎
  13. II, 29 (éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 237). ↩︎
  14. II, 17 (éd. Folio, Jeunes filles…, p. 225). ↩︎
  15. Sodome et Gomorrhe, éd. Françoise Leriche, Le livre de poche (Classiques), Paris, 1993, p. 322. ↩︎
  16. G. Heilbrunn, « Fusion of the Isakower Phenomenon with the Dream Screen », Psychoanalytic Quarterly, 1953, vol. 22, p. 200. ↩︎
  17. Painter, Marcel Proust 1871-1922, Paris, Mercure de France (éd. en 1 seul vol.), 1992, p. 566) ↩︎
  18. Proust, Carnets [de 1908], éd. F. Callu & A. Compagnon, Paris, Gallimard, 2002, p. 49. ↩︎



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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

17a. La réminiscence des pavés

par Dorian Gray*

Où l’on reparle de l’hôtel Guermantes et de la madeleine.

BnF EST

Une légende urbaine tenace — ou légende littéraire, comme on voudra — affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, en foulant les pavés de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende, puis nous reparlerons de la madeleine.

Pré-ambule : Chaque fois que l’auteur de la Recherche parle de la réminiscence des pavés, ce ne sont pas des pavés en général dont il s’agit ; ni d’un seul en particulier, mais de deux pavés, voire deux dalles. Ça marche par paires, comme les bottines et comme les pieds.

Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule, la mort, et la séparation d’avec sa mère avant la nuit, sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps.

A) On l’a vu pour la scène de la madeleine et du thé au lait : la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène dite de la madeleine survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.

B) Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la madeleine, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu1 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). Le Temps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres  autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (op. cit. p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on s’en souvient, cela se passait au crépuscule.

C) Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.] » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque son angoisse de la mort et de la séparation.

D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484, Jeunes filles en fleurs, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a parlé de la mort et de l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, de sa crise d’étouffement. (Rien n’empêche d’entendre : hypo géhenne ; « géhenne » signifiant aussi un lieu de torture.)

E) On a détaillé, dans notre notre chap. 14 intitulé : « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.

On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve2. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :

1)  À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;

2)  Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet ; et, son père étant décédé, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant aussi est du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, et la tante de Marie.

3) Dans Albertine disparue il décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur des pavés ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :

« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »

Avez-vous remarqué l’évocation d’une réminiscence ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos de ses réminiscences, mais ils dominent toute la vie. Or, dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? on a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur les dalles de marbre ; rien à voir avec quelqu’un — pourtant familier de l’introspection — qui vient de vivre à l’instant un des moments les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence le Narrateur éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui se passe en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.

On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, le texte que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;

4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, l’heure habituelle de ses réminiscences. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères requis pour être connectée avec, notamment, l’angoisse crépusculaire.

Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les réminiscences évoquées plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés. Mais creusons un peu plus, car il se cache peut-être une autre histoire de pieds.

Faisons une hypothèse (à propos de Mme Proust et des pieds de son aîné). Dans la série « La scène du coucher », le récit le plus angoissant, le plus plein de douleur et de désespoir, est dans Jean Santeuil ; il s’agit du coucher de Jean (p. 72 sqq). Précisons, pour les isakowériens qui ne seraient pas familiers de l’œuvre de Proust, que Jean Santeuil est une sorte d’autobiographie inachevée de l’auteur de la Recherche ; les spécialistes sont en général d’accord pour dire que la scène du coucher de Jean Santeuil comporte plus de vérité que celle de la Recherche ; et qu’elle s’est reproduite de nombreuses fois (cf. J.-Y. Tadié, Marcel Proust, op. cit., I, p 92). Voici la scène :

JS, op. cit., p. 72. « Le moment d’aller se coucher était tous les jours pour Jean un moment véritablement tragique, et dont l’horreur vague était d’autant plus cruelle. Déjà quand le jour tombait, avant qu’on ne lui apporte la lampe, le monde entier semblait l’abandonner, il aurait voulu se cramponner à la lumière, l’empêcher de mourir, de l’entraîner avec lui dans la mort. […] Mais jusqu’à ce soir-là, au moment où Jean finissait de se déshabiller il appelait sa mère qui venait l’embrasser dans son lit. Ce baiser-là, c’était le viatique, attendu si fiévreusement que Jean s’efforçait de ne penser à rien en se déshabillant, pour franchir plus vite le moment qui l’en séparait, la douce offrande de gâteau que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt en le couchant dans la tombe, pour qu’il accomplît sans terreur le voyage souterrain, traversât rassasié les royaumes sombres. Ainsi Jean goûtait longuement les joues tendres de sa mère, puis sur son front fiévreux elle posait un baiser frais comme une compresse, qui à travers sa peau brûlante et fine s’insinuait entre sa frange blonde, venait calmer sa petite âme. Alors il s’endormait. […] »

Mais ce soir-là Jean ne s’endormit pas. Il rappela sa mère.


« […] sa mère arriva et sous la chaleur de son baiser toutes ses agitations fondirent en douceur et en larmes. “Ma petite maman, j’ai la tête chaude, j’ai les pieds froids, je ne peux pas dormir”. Sa mère lui pris les pieds dans ses mains et, sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller, les frotta dans ses mains. Ils se réchauffèrent. Il faut que je redescende, mon petit Jean, près du docteur Surlande, bonsoir. — bonsoir ma petite maman, merci. Mais au moment où sa mère allait fermer la porte, Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait [p. 76] et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Les sanglots redoublèrent. II la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressé, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute, la violence que le remords exerçait contre lui. Puis il se recoucha, et sa mère attristée des souffrances de son fils, de son impuissance à les guérir, de ce retour en arrière, le jour où elle espérait avoir obtenu qu’il s’endormît sans elle, à la nervosité des années précédentes, contrariée aussi de laisser seuls son mari et le docteur, s’installa avec résignation au chevet de son fils. […] Bientôt Jean s’endormit et Mme Santeuil redescendit doucement pour ne pas le réveiller, auprès de son mari et du docteur qui se préparait à partir. […] C’était contre le métal même de son cœur que sonnaient ces heures enfantines, et le son qu’elles rendaient alors put devenir plus grave quand son cœur se durcit, se fêler ou s’approfondir, ce son resta le sien.  »   

Il comparera plus tard son âme à une chauve-souris voletant dans sa chambre en se cognant aux murs.

Le geste de Madame Proust prenant dans ses mains les pieds du jeune Marcel n’est pas sans importance pour l’enfant ; on sent bien qu’il s’agit d’un comportement souvent réitéré entre la mère et le fils, d’un « doux moment » réclamé par le fils. S’il était anodin il n’apparaîtrait pas autant de fois dans l’œuvre de Proust. Il se trouvait déjà à plusieurs reprises dans un recueil de nouvelles, « Les Plaisirs et le jours » ; d’abord dans une nouvelle intitulée « Confession d’une jeune fille », puis dans une autre, « La mort de Baldassare Silvande vicomte de Sylvanie ». Dans la première, l’auteur n’a volontairement pas donné de prénom à cette jeune fille ; on pourrait l’appeler Marcelle tant sa ressemblance avec le jeune Proust est frappante ! Voici l’épisode :

« Ma mère m’amenait aux Oublis à la fin d’avril, repartait au bout de deux jours, passait deux jours encore au milieu de mai, puis revenait me chercher dans la dernière semaine de juin. Ses venues si courtes étaient la chose la plus douce et la plus cruelle. Pendant ces deux jours elle me prodiguait des tendresses dont habituellement, pour m’endurcir et calmer ma sensibilité maladive, elle était très avare. Les deux soirs qu’elle passait aux Oublis, elle venait me dire bonsoir dans mon lit, ancienne habitude qu’elle avait perdue, parce que j’y trouvais trop de plaisir et trop de peine, que je ne m’endormais plus à force de la rappeler pour me dire bonsoir encore, n’osant plus à la fin, n’en ressentant que davantage le besoin passionné, inventant toujours de nouveaux prétextes, mon oreiller brûlant à retourner, mes pieds gelés qu’elle seule pouvait réchauffer de ses mains… Tant de doux moment recevaient une douceur de plus de ce que je sentais que c’était ceux-là où ma mère était véritablement elle-même et que son habituelle froideur devait lui coûter beaucoup. Le jour où elle repartait, jour de désespoir où je m’accrochais à sa robe jusqu’au wagon, la suppliant de m’emmener à Paris avec elle, […] Toutes ces séparations m’apprenaient malgré moi ce que serait l’irréparable qui viendrait un jour, bien que jamais à cette époque je n’aie sérieusement envisagé la possibilité de survivre à ma mère. J’étais décidé à me tuer dans la minute qui suivrait sa mort4. »

Après avoir causé la mort de sa mère, sans vraiment le vouloir (apoplexie), « Marcelle » a voulu se tuer, mais sans succès. Blessée seulement, il lui reste environ une semaine à vivre. En attendant sa mort, elle a rédigé le récit de « La confession d’une jeune fille. » (Les Oublis est le nom d’un parc que l’oncle Jules possédait à la sortie d’Illiers, le Pré Catelan. À tout hasard : les oublies sont également des pâtisseries.)

Restons dans Les Plaisirs et les jours pour aborder cette fois-ci une étonnante histoire de pieds (encore !) qui se trouve dans la « La fin de la jalousie ». On l’a déjà commentée dans notre chapitre sur la matinée Guermantes (chap. 16). L’histoire qu’on va lire comportera un phénomène d’Isakower, apparemment passé jusqu’ici inaperçu (2025). Honoré, qui pourrait également s’appeler Marcel, se fait (?) écraser par un cheval sur l’avenue du Bois-de-Boulogne. Il a les deux jambes cassées et le ventre meurtri. Immédiatement après, suit un passage concernant son déséquilibre/rééquilibre qui n’est pas sans rappeler les jambes flageolantes du Narrateur sur les pavés de la cour Guermantes :

« [Il] ne pouvait plus comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé sur lequel croissent nos plus hautes résolutions et nos joies les plus gracieuses, comme ont leurs racines dans la terre noire et mouillée les chênes et les violettes ; et il butait à chaque pas en lui-même. » (Plaisirs…, p. 294)

Cet accident, qui renvoie également à la première crise d’asthme du jeune Proust au Bois à l’âge de neuf ans, cet accident aurait-il quelque chose à voir avec les pas hésitants (cf. Chap. 16) du Narrateur qui croyait buter sur les pavés de la cour des Guermantes alors qu’il butait d’abord en lui-même ? À chacun de juger. Pour ce faire, rappelons que juste après le déséquilibre qu’Honoré/Marcel ressentit en lui, se retrouve la crainte de la séparation d’avec sa mère (p. 299), et la mort, puisque qu’il est mourant (péritonite).

Ensuite son asthme se déclare, en même temps que sa jalousie envers des hommes qui pourraient prendre sa place auprès de son amie Françoise s’il venait à mourir. Puis un de ses désirs de petit enfant de sept ans lui revient : Lorsque sa mère partait au bal, elle venait l’embrasser au lit puis le quittait dès huit heures pour se rendre chez une amie en attendant l’heure du bal ; Honoré/Marcel ne pouvant supporter l’idée qu’elle partît de la maison alors qu’il essayait de s’endormir.

Puisque l’on est dans la jalousie, faisons une digression pour rappeler une confidence, qu’on a également rapportée au chapitre 16 (désolé pour le doublon), confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :

« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. » (Fin de la digression)

Revenons sur l’endormissement de Jean Santeuil. On a vu supra qu’il y est question d’un viatique, puis d’un de ces gâteaux que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt. Un gâteau ? tiens, tiens… Ne serait-ce pas une madeleine, par hasard ? En plus du gâteau offert aux défunts, elle pourrait très bien, pourquoi pas, être une métaphore de l’obole demandée par Charon ; métaphore à l’insu du plein gré de l’auteur, évidemment. Quant au viatique, c’est en général une hostie consacrée, qui n’a aucun goût particulier, et que le prêtre met dans la bouche d’une personne à l’article de la mort.

Récapitulons : Le Narrateur nous a parlé ici de la mort, de l’enfer, du désespoir et de l’horreur de la séparation d’avec sa mère. La réminiscence qu’il ressentit sur les pavés pourrait également être liée au massage que lui prodiguait sa maman en frottant ses pieds dans ses mains, « sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller ». 

Signalons enfin l’importance que Proust semblait accorder à cet instant d’intimité, ce contact physique qu’il réclamait à sa mère : Il a en effet décrit trois fois cette scène dans deux ouvrages différents, publiés de son vivant. À ces trois occurrences ont peut ajouter les deux scènes des bottines, publiées elles aussi de son vivant, lesquelles rappellent bien sûr les massages de Maman. Il a donc mentionné cinq fois — si nous n’en avons pas oublié — ce lien intime avec sa mère dans ses livres publiés de son vivant ; cela souligne bien l’intensité de l’émotion avec laquelle l’enfant recevait ces caresses. La même scène se trouvait déjà dans un des Autres manuscrits, partie du livre intitulé Les Soixante-quinze feuillets, p. 1155. Il s’agit d’un énième avant-texte (le plus ancien, dit-on), non publié du vivant de l’auteur :

« Puis je courais en chemise de nuit blanche, les yeux pleins de larmes, jusque sa chambre la priant de monter me réchauffer les pieds. Et elle restait un peu assise jusqu’à ce que je m’endorme, ajoutant à toute sa douceur celle de ne pas me gronder, de faire trêve de sévérité, à me faire apercevoir derrière la loi violée des perspectives de fantaisie, de charité délicieuse et imméritée. »

Un désir de transgression se devine, ou plutôt saute aux yeux, derrière cette envie de « charité délicieuse et imméritée » ; serait-il en lien avec son effet Isakower ? On entr’aperçoit maintenant que la réminiscence des pavés est sans doute reliée à la scène du coucher — où se retrouvait également la relation incestueuse du champi avec Madeleine.

Bref, refermons ici cette hypothèse, à savoir que les massages de Mme Proust auraient quelque chose à voir avec le déséquilibre de son fils sur les pavés (mais peut-être aussi avec son déséquilibre tout court…). Cette hypothèse nous convainc moins aujourd’hui.

Nous avons dit (chap. 21) que la réminiscence des toilettes des Champs-Élysées nous semblait la plus importante ; mais après examen de la réminiscence sur les pavés, force est de constater que cette dernière ne manque pas d’atouts pour lui disputer la prééminence. Mais existe-t-il une prééminence en la matière ? et que voudrait dire ici « prééminence » ? si chaque récurrence de notre phénomène nous ramène toujours au même endroit : la porte de l’enfer du jeune enfant.

Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît très important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées ; assis ou debout ? Attention, spoiler : I, 484 ; JF, 64.

Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)6. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Proust. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.

En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène dite de la madeleine est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, genre madeleine ou autre, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, une petite madeleine, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.

Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été tenue par le secret professionnel.

Notre travail était avant tout de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette malheureuse madeleine ne nous concernent pas. On sait que dans ces interprétations les commentateurs ont souvent tendance à parler d’eux-mêmes, et seulement un peu de l’auteur qu’ils commentent… Alors nous nous abstiendront. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison, mais c’est loin d’être sûr ! Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
  2. CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. »  – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
  3. Cf. Proust, Carnets, op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
  4. Les Plaisirs et les jours, [Calmann-Lévy, 1896], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973 p. 168. ↩︎
  5. Les Soixante-quinze feuillets, « Le manuscrit de Belle-Île », Paris, Gallimard, 2021, p. 115-118. ↩︎
  6. Max M. Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences Mémoire involontaire Paris Pavés Réminiscence réminiscences Venise

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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