Les témoins de ce phénomène attestent en général qu’ils l’ont ressenti plusieurs fois, peut-être quatre ou cinq fois au cours de leur enfance ; moins fréquemment à la puberté ; certains l’ont parfois éprouvé alors qu’ils étaient jeunes adultes, puis ces occurrences cessèrent. Que dit Proust de la fréquence de ses propres réminiscences ?
« Arbres vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus, mon œil constate froidement la ligne qui vous divise en partie d’ombre et de lumière, ce seront les hommes qui m’inspireront maintenant, l’autre partie de ma vie où je vous aurais chantés ne reviendra jamais1. »
Il parle ici des arbres qui accompagnaient souvent certaines de ses réminiscences, comme par exemple lors de la scène des trois arbres, et qui semblaient lui proposer une énigme à résoudre. Marcel Proust écrivit ces lignes dans un carnet en 1908 à l’âge de trente-sept ans. Il avait donc remarqué, depuis plusieurs années déjà, que ce phénomène de résurgence ne se produisait plus. Ainsi, pour lui comme pour les autres témoins de cette étrange expérience, les réminiscences finirent un beau jour par disparaître et ne revinrent plus jamais. Concernant l’intervalle entre les occurrences de ses résurrections, Proust parle dans une esquisse du Temps retrouvé d’intervalles souvent longs de plusieurs années2:
« Cette félicité qui était en effet aussi différente de tout ce que je connaissais que l’est la musique, spéciale comme une sorte de thème mélodique d’un bonheur ineffable et que j’avais déjà entendue dans la campagne près de Querqueville au cours d’une promenade avec Mme de Villeparisis, à Rivebelle aussi devant le morceau de toile verte et qui cette fois-là avaient éveillé en moi un souvenir que je n’avais pas revu. Quelques autres fois encore à des intervalles souvent longs de plusieurs années, tout d’un coup dans ma vie cette musique je l’avais encore entendue quand Mme de » [le texte s’interrompt ici. Les caractères gras, ici comme sur les autres pages, sont évidemment de nous].
Dans un des premiers états de Du côté de chez Swann3, l’auteur décrit une réminiscence provoquée par le bruit inattendu du choc de son couteau contre une assiette alors qu’il pique-niquait dans les bois de Combray avec son institutrice. Comme il a intégré le lycée Condorcet à partir de la classe de cinquième, à onze ans4, on peut penser qu’il avait une dizaine d’années lors de cette réminiscence. Celle-ci ne fut d’ailleurs pas la première. Il parle en effet, à ce propos, d’une vérité dont il était depuis un moment « le dépositaire enivré5 ». Beaucoup de patients font remonter la première occurrence de leur phénomène à l’âge de trois ou quatre ans. Dans Jean Santeuil, roman antérieur à la Recherche mais non publié de son vivant, Proust écrira que la joie caractéristique qui accompagne les réminiscences apparaîtra plus tard à Jean (c’est-à-dire à Marcel Proust) : « Mais elle n’était pas née alors. Alors la tristesse régnait seule sur sa pauvre enfance6. » L’auteur décrit là son état d’esprit lorsqu’il semble avoir environ sept ans. On peut donc imaginer que ses premières réminiscences apparurent vers l’âge de huit ou dix ans ; je dis cela sous réserve car les faits décrits par Proust sont très difficiles à dater.
L’intervalle entre chacune de ses réminiscences ressemble à peu près à ce que disent généralement ceux qui ont vécu cette expérience. Ainsi, dans Le Côté de Guermantes, alors que le Narrateur s’apprête à coucher à l’hôtel, à Balbec :
« […] ce « moi » que je ne retrouvais qu‘à des années d’intervalles, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, pleurant sans pouvoir être consolé, sur le coin d’une malle défaite. 7»
Dans Contre Sainte-Beuve, Proust déclare qu’il n’a plus ressenti ces « sensations » après l’âge de dix ans (op. cit., p. 53) :
« D’autres fois je me promenais en dormant dans ces jours de notre enfance, j’éprouvais sans effort ces sensations qui ont à jamais disparu avec la dixième année et que dans leur insignifiance nous voudrions tant connaître de nouveau, comme quelqu’un qui saurait ne plus jamais revoir l’été aurait la nostalgie même du bruit des mouches dans la chambre [etc.]. »
Mais parle-t-il ici de sa mémoire involontaire ? Qu’il appelle également « résurrections » ? « Certes ces moments-là sont rares mais ils dominent toute la vie8 » écrit-il à trente-sept ans. Dans le Temps retrouvé il confirmera l’importance qu’eurent pour lui ces rares instants, lesquels lui « avaient été plus précieux pour [son] renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques9. » C’est également ce que pourraient dire certains isakowériens – personnes ayant éprouvé notre phénomène –, mais pas tous, car si pour certains cette expérience fut agréable, pour d’autres, on l’a dit, elle restera un mauvais souvenir ; mais peut-être domine-t-il également toute leur vie. Proust utilisera l’expression « mémoire involontaire » pour décrire le retour irrépressible et toujours inattendu de ses résurrections. En 1913 il confie à un correspondant : « Mon œuvre est dominée par la distinction entre mémoire involontaire et mémoire volontaire10 ». C’est dire l’importance qu’il attache à son phénomène d’Isakower, lequel, inconnu à son époque, n’avait bien sûr pas encore de nom. Samuel Beckett a donné une bonne définition de cette sorte de mémoire : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle. Je ne sais combien de fois ce miracle s’accomplit chez Proust. Je dirais environ douze ou treize fois11. »
(À suivre : 4. Proust en état hypnagogique)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Marcel Proust, Carnets, édition critique établie et présentée par Florence Callu et Antoine Compagnon, Paris Gallimard, 2002, p. 38. (Carnet 1, fo 4 et 5.) ↩︎
Cf. Cahiers Marcel Proust 3 (Textes retrouvés, recueillis et présentés par Philip Kolb), Gallimard, 1928, p. 244. ↩︎
André Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Paris Gallimard, 1959, p. 49. ↩︎
Cahiers Marcel Proust, nouvelle série no 3, textes recueillis et présentés par Ph. Kolb, « Un des premiers états de “Swann” », [1908-1909], p. 244-246. ↩︎
M. Proust, Jean Santeuil, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, Paris Gallimard, coll. Quarto, 2001, p. 79. ↩︎
Le Côté de Guermantes I, éd. Folio, Paris Gallimard, [1988] 2016, p. 75. ↩︎
L’état hypnagogique est l’état dans lequel la majorité d’entre nous autres, isakowériens, avons souvent éprouvé le phénomène en question ; c’est-à-dire l’état dans lequel on se trouve juste avant l’endormissement, ou parfois lorsqu’on s’éveille. Mais on a vu que l’on peut quand même éprouver un phénomène d’Isakower en étant assis, voire debout ; c’était le cas de Proust. Mais n’était-il pas parfois couché lors de certaines de ses réminiscences ? Gaëtan Picon a souligné que Proust a lui-même rapproché la réminiscence créatrice de la réminiscence hypnagogique. Picon, alors qu’il comparaît le style de différents auteurs, Baudelaire, Stendhal, Rimbaud et quelques autres, montrait que chaque œuvre, telle un paysage, avait sa propre lumière. Puis il en vint à parler de la lumière de Proust :
« L’heure proustienne est à la fois celle où l’on s’éveille et celle où l’on s’endort, celle de la vie en projet et celle du rêve qui la rappelle, le glissement de la lumière du jour en une douce pénombre mentale, une lumière tamisée, intermédiaire, hybride, clair-obscur de la chambre animé par la lueur de la lampe ou les tisons de l’âtre, jour filtré par les rideaux. Heure ambiguë, lumière de transposition… Si un charme particulier s’attache à ce moment du réveil où la vie est retrouvée et à ce moment du sommeil où le rêve commence, c’est que nous y sentons le passage d’un ordre à un autre, et comme le mélange des eaux. Une page du Temps retrouvé rapproche l’expérience fondamentale de la réminiscence créatrice – celle de la conscience au faîte de sa lucidité, qui est la source de l’œuvre – de la réminiscence hypnagogique. Texte important parce qu’il rapproche un état psychologique passif de l’état inspirateur de l’œuvre, et leur donne comme commun caractère d’affranchir d’un réel univoque pour introduire dans une réalité ambiguë qui a d’autres dimensions que celles de l’ici et du maintenant, une réalité plurielle – comme celle de l’esprit : “Et si le lieu actuel n’avait été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance ; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante ; elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir1.” »
L’état hypnagogique, qui favorise l’irruption des phénomènes d’Isakower, est incontestablement présent tout au long du roman de Proust – lequel écrivit d’ailleurs son œuvre dans son lit. On relève également, toujours chez Gaëtan Picon, quelques pages auparavant : « Il est visible qu’il y eut, dans l’homme qui écrivit À la recherche temps perdu, ce consentement aux forces anesthésiantes, ce goût de l’ensommeillement, cette nostalgie de la béatitude infantile2. » Là encore, on est dans une atmosphère favorable à l’apparition de notre phénomène.
L’oisiveté de l’auteur de la Recherche, qui, tel un enfant, n’était pas obligé de travailler pour gagner sa vie, fut sans doute également un terrain favorable à l’introspection :
« Mais nous sentons là près de nous un petit paradis que dessine en l’air de contours flottants l’odeur du savon nouveau, des serviettes fraîches, du lit défait, du soleil au chaud et de la malle, petite existence idéale faite d’oisiveté et d’élégance, où l’on n’a qu’à être prêt pour le déjeuner, à y paraître beau, propre et bien mis et après cela à aller se promener, existence qui se tient là en dehors de nous, en dehors du temps3. »
Et l’on pourrait également citer beaucoup d’autres passages de la Recherche. J’en soulignerai seulement un qui se trouvait déjà dans le carnet de 1908 et qui sera repris dans le roman. Proust y parlait de ces moments rares que sont les réminiscences : « il faut qu’il y ait presque hallucination pour bien revoir, il faut croire et pas seulement imaginer »4.
(À suivre : 5. La scène dite de la madeleine.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Gaëtan Picon, Lecture de Proust, Paris, Mercure de France, 1963 (pour le texte), Gallimard, 1995 (pour la présentation), coll. Folio essais, p. 148-49. L’extrait du Temps retrouvé cité ici se trouve vol. IV, p. 453-454 ; éd. Folio p. 181-182. – G. Picon met un point-virgule après « marée montante » ; Proust met un point ; j’ai suivi la leçon du premier… ↩︎
Nous avons ainsi titré ce chapitre pour nous conformer aux dires du Narrateur. En effet, on vient de le lire à la fin du chapitre précédent, Proust nous explique tranquillement (lapsus ?), dans une version antérieure de la Recherche : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine1. » (Le Temps perdu)
Voyons en détail les symptômes décrits dans l’article d’Isakower et que l’on retrouve dans cette fameuse scène avec Madeleine. On en a déjà évoqué certains, voyons les autres.
1) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne 9 : « Le phénomène survient très fréquemment, dit-il, dans les maladies accompagnées de fièvres. » On l’a vu, dans toutes les différentes versions de la scène dite de la madeleine, l’auteur rentre le soir frigorifié et tente de se réchauffer. (On verra que la réminiscence des trois arbres commence également par un accès de fièvre : II, 64 ou éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 272.)
2) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 12 : Les patients d’Isakower parlaient souvent d’une impression auditive lors du déroulement du phénomène, « celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible. » Proust a signalé un son du même genre : « j’entends la rumeur des distances traversées. » Un autre patient d’Isakower rapporte : « Quand j’étais enfant j’entendais du bruit, mais plus maintenant : c’était une sorte de conversation monotone, derrière moi, sur la gauche ; je ne pouvais rien distinguer, c’était seulement un murmure qui ne m’effrayait pas2. » Dans les Esquisses XIII et XIV, des voix parlent au Narrateur, lequel les assimile à celles des morts de l’Érèbe suppliant Énée de leur rendre la vie.
3) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -8, entre autres3 : « Le palais est très souvent décrit comme le lieu où se situe et commence le phénomène. » C’est aussi le cas pour le Narrateur, nous en avons parlé plus haut : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis. » On l’a vu tout à l’heure avec Bischoff (chap. 5), dans les toutes premières variantes de cette scène : « c’est le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante. » Ce point important est conforme aux témoignages recueillis sur le phénomène d’Isakower.
4) O. Isakower, article cité p. 198, ligne 21 : Une de ses patientes parle d’ « une sorte de griserie, une fatigue délicieusement agréables. » Le Narrateur emploie une expression comparable : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’oranger, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ». La même patiente ajoute : « En même temps je me sens si légère, comme délivrée de mon corps4. » D’une certaine façon c’est ce que dit le Narrateur dans l’esquisse XIV — et ailleurs : « et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. » Qu’est-ce donc que cet être extra temporel, qui vit en dehors du temps, sinon une impression d’être délivré de son corps ?
5) O. Isakower, article cité, p. 199, lignes 5 sqq : « Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe. » Confusion qui se retrouve également chez le Narrateur : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé] mais en moi. » Mais où chercher « quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher » ?
6) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 23 : « Étudions […] le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. » C’est également le comportement du Narrateur, les exemples ne manquent pas ; citons seulement : « Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. » (I, 45 ; Du côté…, p. 102)
7) O. Isakower, art. cit., p. 198, lignes 4, 18 : « une sensation que je n’arrive pas à décrire » dit un patient ; un autre, un peu plus loin, dit : « en tout cas c’est rond, mais c’est seulement une impression car je n’ai pas la moindre idée de son aspect réel. » Et cette sensation est si bizarre que même Proust avoue avoir du mal à la décrire : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir » (Esquisse XIII ; I, 696)
8) O. Isakower, p. 199, ligne -16 : « De nombreuses personnes décrivent [le phénomène] de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » Comme on le sait, ce fut également le cas pour Proust :
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. […] Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé5. »
9) O. Isakower, 199, ligne
19 : « Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet
état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment
que l’on serait capable de le faire. » C’est aussi ce que fait le
Narrateur, il essaye de reproduire ce qu’il vient de ressentir (Esquisse xiv) : « Je
veux essayer de le faire réapparaître
[cet état inconnu]. Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je
pris la première cuillerée de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus,
de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. »
Ajoutons un extrait d’un article de Max Stern sur le phénomène d’Isakower :
« To induce the hallucinations the patient often actively repeats some condition associated with it. He may assume a certain posture, like lying down, or he may tense his muscles, lie motionless, etc., obviously attempts at reparative mastery6. »
Cet extrait de Stern est comme un écho de la scène avec Madeleine où le Narrateur va faire, lui aussi, plusieurs essais afin de tenter de faire revenir la sensation agréable qu’il vient de percevoir.
Nous le disons tout bas, pour ne pas faire de peine aux proustiens qui seraient dans les parages, mais nous ne pensons pas qu’il ait réussi à faire revenir une seule récurrence de son phénomène. Comme l’a bien senti Beckett : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle7. » C’est exactement ça.
Néanmoins les proustiens pourront toujours arguer d’un trait particulier, souligné par Isakower, trait qui eut sûrement une grande importance lors de l’écriture de la Recherche : « cet état [ce phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire8. » Entendons-nous : ce ne sont pas les réminiscences qui reviennent, puisqu’elles sont involontaires (« mémoire involontaire »), c’est-à-dire non contrôlables par la personne, indépendantes de son vouloir ; mais il n’empêche, parler d’elles rend plus vivaces les souvenirs qu’on peut avoir de ces « résurrections » ; cela peut faire remonter le souvenir de la réminiscence, mais pas la réminiscence proprement dite, laquelle est hors de notre contrôle. Proust le dit lui-même : « On peut rester des heures à tâcher de se répéter l’impression première, le signe insaisissable qui était sur elle et qui disait : approfondis-moi sans s’en rapprocher, sans la faire venir à soi. » (Carnet, op. cit. p. 101) Sur ce point, l’avis d’autres isakowériens serait intéressant.
Lors de la réminiscence du chalet de nécessité en bas des Champs-Élysées (dont nous parlerons chap. 21), le Narrateur nous dit que le plaisir qu’il y éprouva n’était pas de même espèce que les autres, « lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder9 ». Autrement dit, il ne put pas reproduire cet état lors des précédentes réminiscences. Le put-il lors de la réminiscence des Champs-Élysées ? Pas plus : la tenancière arriva, Françoise ressortit du chalet de nécessité, et il retourna jouer avec Gilberte.
10) O. Isakower, p. 205, ligne 13, il s’agit du témoignage du jeune Autrichien qu’on a évoqué plus haut :
Il « était à Vienne loin de sa famille, et, sa mère s’étant montrée imprévoyante, il se trouva sans argent et fut obligé de rester vingt-quatre heures sans manger. “Tout me parut ratatiné et desséché. J’empruntai un schilling à ma propriétaire et entrai dans une laiterie : dès que j’eus avalé un verre de lait et mangé un petit pain beurré, je me sentis comblé ; à l’instant même, tout me parut moelleux : le monde tout autour de moi et jusqu’aux choses que je ne voyais pas, mais que je savais être là, tout me parut plus savoureux. Délicieuse impression qui vous fait voir la vie en rose. On se sent en sécurité : quoi qu’on fasse, il ne peut rien vous arriver de fâcheux.” »
La sensation de sécurité décrite par ce témoignage fait penser à ce fameux être extra-temporel à qui, également, rien de fâcheux ne pouvait arriver : « Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir10 ? » Dans LeTemps retrouvé l’auteur explique que cet être-là étant intemporel, il était « par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » (IV, 450 ; Folio, 178).
Le Lait. Proust prenait-il du lait dans son thé ? La question n’est pas anodine car pour Isakower, et la majorité des chercheurs, les symptômes qu’ils ont recueillis auprès de leurs patients sont « des images mentales qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture11. » Il est très probable que Proust, qui buvait tous les jours du café au lait, prenait aussi du lait avec le thé, quand il en buvait12. On sait que lors de son premier séjour à Balbec, sa grand-mère lui apportait du lait dans sa chambre le matin de bonne heure13 ; et, en se rendant seul en train à Balbec, il s’éprit passagèrement d’une jeune marchande de café lait qui était sur le quai d’une gare : « La vie m’aurait paru délicieuse, écrit-il, si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée14. » On le verra à Balbec, lors de son deuxième séjour à l’hôtel, tremper des croissants dans son lait en présence de Céleste15. Bref, a priori il n’avait rien contre le lait et tout porte à croire que chez les Proust l’usage était de boire le thé avec du lait. Le lait lui était d’ailleurs servi quotidiennement lors de sa cure chez Sollier (cure dont on parlera). Dans son traité d’hygiène, le professeur Adrien Proust, le père de notre héros, grand spécialiste de l’hygiène publique, souligne p. 745 : « Le lait constitue l’aliment exclusif normal des nouveau-nés et joue un rôle important dans l’alimentation de l’adulte. » Et p. 799 on peut lire que dans la quantité moyenne des divers éléments d’une ration alimentaire et quotidienne du Parisien adulte, il lui est recommandé de prendre 125 gr de lait par jour. Le professeur Proust conseillait dans un autre de ses livres d’hygiène, de composer le premier repas de la journée « de préférence de lait pur (1/4 de litre) ou additionné, suivant le goût du malade, de thé, de café ou de cacao, d’un œuf frais très peu cuit, d’un peu de pain grillé légèrement enduit de beurre très frais. » On sait également qu’à Réveillon le thé était servi pour tout le monde avec du lait, sauf exception, mais qui ne concernait pas Marcel Proust. Lorsqu’il était enfant le Narrateur eut une crise d’étouffement ; on fit venir le Dr Cottard qui donna sa prescription : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. » (Jeunes filles, Folio p. 69 ; I, 489) Etc., etc.
Si nous venons d’insister un peu lourdement sur le lait, c’est qu’il n’est jamais question de lait dans la célèbre scène où sa mère — ou Françoise, ou la vieille cuisinière — lui proposa du thé ; ni plus tard, lorsque l’auteur évoquera cette scène. Madeleine a disparu avec son lait ; le pain grillé aussi, remplacé par une madeleine. Le lait n’apparaît dans aucun des avant-textes ou variantes alors qu’il est évident qu’il était très certainement présent. Étrange absence. L’étrange présence, l’être extratremporel, qui était là dans des avant-textes, a également disparu.
11) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -6 : Un patient : « J’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus. » Dans la version définitive de la scène de la Madeleine, le Narrateur parlait d’un « insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; » Isakower ne s’attarde pas trop sur ce mouvement tourbillonnaire. Or, beaucoup de témoins mentionnent cet étrange tourbillon. Gert Heilbrunn, un psychanalyste qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, parle d’une masse qui se rapproche et dont le centre a la forme d’un tourbillon16 ; on reviendra plus tard sur son témoignage et sur d’autres cas de tourbillons (chap. 7). Le Narrateur vient de parler de quelque chose de « désancré », qui se rapproche de lui avec un tourbillon. Ce tourbillon n’apparaît pas dans tous les témoignages de patients, mais il est néanmoins typique, on l’a dit, de certains phénomènes d’Isakower. On retrouve également l’évocation de ce tourbillon à propos de la réminiscence des pavés, mais cette fois-ci Proust a biffé le mot sur l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé pour le remplacer par un autre : « je restais un pied sur un des pavés, un pied sur l’autre, refaisant le même pas que j’avais fait pour qu’il fît renaître encore une fois les tourbillons l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient impérieusement à mon esprit l’énigme de leur bonheur. » (IV, 804). On retrouvera également plus tard, dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, ce mouvement tourbillonnaire des trois arbres : la ronde des nornes ; et celui des trois clochers qui « virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. » (cf. chap. 15).
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Il y a cependant quelque chose qui cloche dans la scène que l’on vient d’analyser. En effet, selon George Painter, la réminiscence de la madeleine eut lieu aux environ du premier janvier 1909, alors que Proust rentrait tard dans la nuit ; Céline, recommanda avec insistance à son maître qu’il prît une tasse de thé pour se réchauffer17. Proust avait environ trente-huit ans. Or on sait que le phénomène d’Isakower advient lorsque le sujet est encore enfant, ou adolescent. Comment faut-il comprendre ? Faut-il comprendre qu’en 1909 l’auteur de la Recherche a reconstitué (retrouvé dans sa mémoire) pour la décrire une réminiscence ressentie dans son enfance ? On sait également que selon certains chercheurs, Maurice Bardèche, puis Florence Callu, la réminiscence des pavés eut lieu avant celle de la madeleine18. Pour nous, une chose est sûre : la scène dite de la madeleine est un phénomène d’Isakower. Quand eut-elle vraiment lieu ? mystère et boules de gomme.
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Pour faciliter sa démonstration, Isakower a précisé qu’il avait réuni en un seul phénomène, plusieurs phénomènes pas toujours identiques. C’est pourquoi on va citer au chapitre suivant d’autres témoignages de notre phénomène, que n’a pas connus Isakower. On verra également (chap. 7) un dessin en couleur de ce fameux tourbillon.
(À suivre: 7. D’autres phénomène d’Isakower que n’a pas connus Isakower)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). ↩︎
Cf.Traité d’Hygiène, A. Proust, A. Netter, H. Bourges, Paris, 3e éd. Masson, 1903 (en ligne sur Gallica). – Cf. L’Hygiène du neurasthénique, A. Proust & G. Ballet, Paris, Masson, 1897, p. 192 (en ligne sur Gallica). – Cf.Jean Santeuil, éd. P. Clarac et Y. Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, p. 316. ↩︎
II, 29 (éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 237). ↩︎
Dans l’édition Folio, le passage du Temps retrouvé qu’on va analyser maintenant commence au bas de la page 171 et finit une quinzaine de pages plus loin ; dans la Pléiade il commence au bas de la page 443 (vol. IV). Rappelons ce que l’on a dit dans notre chap. 14 : Si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance. » Le carnet 1 de 1908 confirme le souhait de l’auteur de finir son roman sur une soirée chez la princesse Guermantes1. Le Narrateur arrive à cette réception alors qu’il est plutôt déprimé, comme lors de la réminiscence dite de la madeleine.
Les réminiscences de la matinée à l’hôtel Guermantes ne se sont pas toutes produites telles qu’elles ont été racontées par l’auteur. Ce feu d’artifice de résurrections – quatre fusées ! – appartient plutôt au domaine du romanesque qu’à celui de la réalité d’un isakower. Ces réminiscences eurent cependant bien lieu ; ce ne sont pas des inventions de romancier, nous pouvons l’affirmer ; mais elles surgirent en Proust les unes après les autres à quelques années d’intervalle, bien avant le début de la rédaction du premier volume de la Recherche, mais pas forcément dans cet ordre-là. Les réminiscences d’un effet Isakower apparaissent dans l’enfance et/ou à la puberté, mais rarement au-delà d’une vingtaine d’années. Or, à l’époque de Venise, puisqu’il va en être question, Proust avait une trentaine d’années. Il n’était donc plus éligible, si l’on peut dire, à un effet Isakower (on a développé ce sujet chap. 17a. Réminiscence des pavés). Et encore moins éligible à ce phénomène lors de la matinée Guermantes puisqu’il était évidemment plus âgé qu’à Venise. D’ailleurs, lorsqu’il relate son séjour dans la cité des doges, le Narrateur ne fait pas état de réminiscences qu’il aurait ressenties dans le baptistère de la basilique de Saint-Marc, alors qu’il a raconté avec force détails celle dite de la madeleine, celles des trois arbres, des trois clochers, etc.
Signalons une version primitive de cette « soirée » chez les Guermantes, ainsi que l’appelait Proust dans cette version, soirée dans laquelle ne sont rapportées aucune des réminiscences de la version définitive du Temps retrouvé ; on passe directement des taxis électriques au bal de têtes2. Ceci laisse entendre que la version définitive est une reconstitution. Mais reconstitution ne veut pas dire invention. Ce sont des symptômes qu’il a réellement éprouvés en lui-même il y a bien longtemps.
C’est dans un état dépressif, avons-nous dit, analogue à celui qu’éprouva le Narrateur juste avant l’épisode de la madeleine et du thé au lait, que les réminiscences vont advenir ; ou plutôt que l’auteur a décidé de les faire advenir sous sa plume. La réminiscence survenue alors que le Narrateur a semblé trébucher sur les pavés inégaux est celle qui va déclencher le feu d’artifice.
Le plus important, dans cette première réminiscence, est sans doute l’allumage de la féérie pyrotechnique : Un taxi, qu’il ne voit pas, fonce sur le Narrateur au moment où il entre dans la cour pavée de l’hôtel Guermantes, perdu dans ses pensées. Au cri du wattman qui l’avertit du danger, il n’a que le temps de se ranger vivement de côté. Il échappe de justesse à l’accident. En reculant, il bute sur un pavé ; et, au moment où il reprend son aplomb apparaît l’effet Isakower. Ce rééquilibre est agréable au Narrateur, car non seulement il vient de l’échapper belle, mais aussi parce qu’il éprouve de nouveau la même félicité bien connue de lui lors des précédentes réminiscences. Ce déséquilibre/rééquilibre a la même source que celui qu’il ressentit assis dans la calèche de la marquise de Villeparisis : « mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent ». Nous dirons pour l’instant que le Narrateur a eu les jambes flageolantes car il eut très peur ; c’est au moment où il vient d’échapper à un grave danger, et où il retrouve son aplomb, c’est à cet instant même que survient le phénomène d’Isakower ; ce n’est pas anodin. On reviendra là-dessus.
Rappelons que dans beaucoup d’effets Isakower, les patients décrivent souvent un objet, en général indéfini, qui vient à leur rencontre (Isakower, art. cit., p. 199, + 8) : « L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » D’une certaine façon, c’est ce que Proust vient de décrire ici métaphoriquement : le Narrateur, perdu dans ses pensées, a vu (ou pas) un objet indéfini arriver droit sur lui et qui menaçait del’écraser. Il eut peur, flageola un instant sur ses jambes, puis se rétablit.
Soulignons qu’à cette époque, ces nouvelles machines appelées automobiles, pouvaient être considérées comme dangereuses. Georges de Lauris, un ami de Proust s’était cassé une jambe dans un accident de la route ; plus tard, c’est Albert Nahmias, un temps le chauffeur de Proust, qui écrasa une fillette sur la route de Caen ; elle mourut le surlendemain ; quelques jours après, un autre de ses amis, Henri Bardac, tua une autre gamine sur la route ; à la même époque deux taxis furent détruits dans une collision3 ; c’est seulement plus tard, bien plus tard, qu’on se décida à introduire en France les premiers feux rouges… On comprend qu’une fois arrivé au Grand Hôtel de Cabourg, Proust préféra de louer l’omnibus de l’hôtel, « conduit par un homme très prudent et adroit », plutôt que circuler en taxi.
Ce n’est pas la première fois que l’auteur de la Recherche décrit une scène de ce genre (la réminiscence des pavés), où la cinétique, voire la balistique, semblent déclencher, ou accompagner, l’irruption de la mémoire involontaire. On avait vu dans notre chapitre précédent les clochers de l’église de l’abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui, après avoir tournoyé au loin, semblaient se précipiter sur l’automobile : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudementau-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche4. » Les clochers de l’église de Martinville eurent le même comportement, après avoir donné l’impression de tourbillonner dans le lointain : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche5. » Citons encore, pour illustrer notre propos, une réminiscence dont on parle moins car elle ne figure que dans une Esquisse de la Recherche et dans le Carnet de 19086:
« Je n’ai pas plus trouvé le beau dans la solitude que dans la société je l’ai trouvé quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser un [sic] autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, d’épaisseur, et qui me montrait que la joie la plus grande que puisse avoir l’âme c’est de contenir quelque chose de général et qui la remplisse tout entière. Certes ces moments là sont rares, mais ils dominent toute la vie. » (NB : À cette époque-là les automobiles n’avaient pas toutes effectué leur transition de genre ; d’où : « en dépasser un autre » ; masculin que l’on retrouve parfois dans JS.)
Dans l’épisode ci-dessus il s’agit encore une fois d’automobile ; et, à nouveau, d’une manœuvre potentiellement dangereuse. Apportons encore d’autres exemples d’effet Isakower où la cinétique et la machine jouent un rôle important. Le premier vient d’un article de Arnold D. Richard : Le patient voit approcher à sa rencontre, puis repartir, un lit d’ambulance7(!) ; deux autres exemples, advenus à notre ami et ici témoin no 4, Dorian Gray, sont reproduits en Annexe (chap. 23) : l’un concerne une automobile et l’autre une locomotive.
Un phénomène du même type que ceux que l’on vient d’exposer va nous occuper maintenant. Il sera question de cinétique, de balistique, d’un accident, d’asthme, de jalousie et de la mort. Dans « La fin de la jalousie », une nouvelle tirée du premier livre de Proust, intitulé LesPlaisirs et les jours, Honoré, le héros, qui pourrait aussi bien s’appeler Marcel, est renversé avenue du Bois-de-Boulogne par un cheval qu’il n’avait pas vu venir. Il aura les deux jambes cassées et le ventre meurtri. On en connaît un autre qui, lui, est tombé de cheval en revenant du Bois ; résultat : nez cassé. Selon J.-Y. Tadié, c’est vers l’époque de cette chute que se déclara l’asthme de Proust8 ; il avait neuf ans.
« Honoré […] ne pouvait comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé […] et il buttait à chaque pas en lui-même9. »
À la suite de sa chute, Honoré eut une crise d’asthme, maladie qu’il n’avait jamais contractée auparavant. Honoré ne se rétablit pas ; il mourra de septicémie une semaine plus tard. Il ne put pas, contrairement au Narrateur dans la cour des Guermantes, reprendre pied en lui-même, retrouver son équilibre. Quelques jours avant de mourir, il se remémora sa mère qui venait régulièrement l’embrasser avant qu’il ne s’endormît (énième scène du coucher clairement liée, comme les autres, à la jalousie). Puis, alors qu’Honoré s’est endormi et qu’il rêve, souvient en lui un phénomène d’Isakower (on peut effectivement en éprouver parfois en dormant10).
Il est très probable que le phénomène que l’on va voir soit en lien avec le fameux symptôme de rééquilibre éprouvé sur les pavés :
« La nuit du dimanche au lundi, il rêva qu’il étouffait, sentait un poids énorme sur sa poitrine. Il demandait grâce, n’avait plus la force de déplacer tout ce poids, le sentiment que tout cela était ainsi sur lui depuis très longtemps lui était inexplicable, il ne pouvait pas le tolérer une seconde de plus, il suffoquait. Tout d’un coup il se sentit miraculeusement allégé de tout ce fardeau qui s’éloignait, s’éloignait, l’ayant à jamais délivré. Et il se dit : “Je suis mort !” Et, au-dessus de lui, il apercevait monter tout ce qui avait si longtemps pesé ainsi sur lui à l’étouffer ; il crut d’abord que c’était l’image de Gouvres [rival dont il était jaloux], puis seulement ses soupçons, puis ses désirs, puis cette attente d’autrefois dès le matin, criant vers le moment où il verrait Françoise [sa fiancée ; rien à voir avec la Françoise de la Recherche, mais beaucoup avec celle de J.S.], puis la pensée de Françoise. Cela prenait à toute minute une autre forme, comme un nuage, cela grandissait, grandissait sans cesse, et maintenant il ne s’expliquait plus comment cette chose qu’il comprenait être immense comme le monde avait pu être sur lui, sur son petit corps d’homme faible, sur son pauvre cœur d’homme sans énergie et comment il n’en avait pas été écrasé et que c’était une vie d’écrasé qu’il avait menée11. »
Suit immédiatement après, l’interprétation de ce phénomène par Honoré/Marcel :
« Et cette immense chose qui avait pesé sur sa poitrine de toute la force du monde, il comprit que c’était son amour. Puis il se redit : “Vie d’écrasé !” et il se rappela qu’au moment où le cheval l’avait renversé, il s’était dit : “Je vais être écrasé”, il se rappela sa promenade, qu’il devait ce matin-là aller déjeuner avec Françoise, et alors, par ce détour, la pensée de son amour lui revint. Et il se dit : “Est-ce mon amour qui pesait sur moi ? Qu’est-ce que ce serait si ce n’était mon amour ? Mon caractère, peut-être ? Moi ? Ou encore la vie ?” Puis il pensa : “Non, quand je mourrai, je ne serai pas délivré de mon amour, mais de mes désirs charnels, de mon envie charnelle, de ma jalousie”12. »
Arrêtons-nous un instant sur ce rêve pour montrer qu’il s’agit bien de notre phénomène. Voici quelques exemples de témoignages pris dans l’article d’Isakower : « … je me sens alors réduite à la dimension d’un point — comme si quelque chose de très grand et de très lourd était posé sur moi — sans m’écraser — » (art. cit., p. 198, ligne 10) Un peu plus loin dans l’article (p. 202, ligne -3), l’auteur souligne : « Ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires) est prédominante. » Ces lignes peuvent s’appliquer au rêve d’Honoré, dans lequel on relève en effet : « il étouffait » ; il « suffoquait » ; puis à nouveau : « avait pesé sur lui jusqu’à l’étouffer ». On pense ici à l’asthme d’Honoré/Marcel.
D’autres témoignages similaires à celui décrit à l’instant par le Narrateur : A) « I am half awake in my bed and a heavy weight is on my chest. It is a big cylinder, not heavy, made of wood two feet in diameter, resting on my body. » (Max Stern, 1961, « Blank Hallucinations ») – B)« It is a funny sensation in my chest, like falling and a circular feeling. The ball was like a big round mass, not a vision, a feeling as if the mass were in my chest, flowing from inside and leaving me. I was in a state of anxiety, in a cold sweat. Like something large on my chest. It comes in and goes out ; it is like nothing else I have ever experienced. » (Max Stern, id.) – C) « He reported a tightness in the center of his chest and reported the Isakower-like phenomenon: « I have an image of something moving away from me; it is a large white cloud » » (Arnold D. Richards (1985), « Isakower-Like Phenomenon on a Couch », The Psychoanalytic Quarterly, no 54, p. 422.) –D) Autre témoignage concernant la vision d’un nuage : « They (images) suggest the « Isakower phenomenon » which occurs in hypnagogic hallucinations and dreams and consist of images of limitless and whitish amorphous masses or discs that may revolve or grow larger or smaller […] comme nearer, go away » (Angel Garma, Psychoanal. Q., « Vicissitudes of the Dream Screen… », 1955, p. 378.) Etc.
Écrasé, disait Honoré. Écrasé par quoi ? par qui ? Libre à chacun de juger. Nous pensons, avec Honoré/Marcel, qu’il y a effectivement une histoire de jalousie sous roche qui… l’écrase. Rappelons, pour étayer notre avis, une confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :
« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. »
Là encore chacun pourra interpréter à sa guise. Nous-même pensons qu’il n’est pas déraisonnable de suggérer que Robert, le frère cadet de Marcel, pourrait être en lien avec la naissance de la jalousie de ce dernier. C’est un phénomène connu des psychologues ; vingt-deux mois séparent les deux frères.
Nous pouvons maintenant dire qu’en entrant dans la cour de l’hôtel Guermantes, la peur déclenchée par le taxi qui faillit l’écraser fit vaciller le Narrateur ; ses jambes ont flageolé mais il retrouva son équilibre. L’heure était crépusculaire et il était déprimé, éléments qui favorisaient chez lui le déclenchement de son isakower. La peur éprouvée dans l’instant présent (le taxi) a pu réveiller une peur archaïque (être écrasé ?) ; cette dernière a failli remonter à la surface à la faveur d’une identité entre une scène passée et celle présente, mais le refoulement était là qui veillait : « Le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’est accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau ; si beau que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé […] » (IV, 453 ; LeTemps retrouvé, éd. Folio, p. 181.) Pourquoi le vaincu paraissait-il le plus beau ? Nous pensons (cf. notre chap. 13) que c’était parce que le phénomène d’Isakower, en faisant régresser le sujet en enfance, lui fit retrouver les sensations qu’il avait à cette époque insouciante (avant que d’être écrasé ?). Le refoulement empêchant toutefois l’innommable, l’enfer, d’émerger. Et puis surtout, il y a l’extase dont parle Proust, extase de sentir son moi augmenter, ce qui contribue aussi à cette félicité ; un moi différent, amplifié, grandi, un moi nouveau mais qui reste pourtant le même ; un moi en sécurité grâce au refoulement.
Signalons encore qu’il y a dans une autre nouvelle tirée des Plaisirs et les jours, « La Confession d’une jeune fille », dans laquelle il est question d’une jeune fille sans prénom, que l’on appellera Marcelle, vu sa ressemblance avec l’auteur de la Recherche, et dont l’âme va se trouver écrasée. La voici (op. cit., p. 166-167).
Marcelle joue aux Oublis avec un cousin venu lui rendre visite :
« Ce petit cousin qui avait quinze ans — j’en avais quatorze — était déjà très vicieux et m’apprit des choses qui me firent frissonner aussitôt de remords et de volupté. Je goûtais, à l’écouter, à laisser ses mains caresser les miennes, une joie empoisonnée à sa source même ; bientôt j’eus la force de le quitter et me sauvai dans le parc avec un besoin fou de ma mère […] Tout à coup, passant devant une charmille, je l’aperçois sur un banc, souriante et m’ouvrant les bras. Elle releva son voile pour m’embrasser, je me précipitai contre ses joues en fondant en larmes ; je pleurai longtemps tout en lui racontant ces vilaines choses qu’il fallait l’ignorance de mon âge pour lui dire et qu’elle sut écouter divinement, sans les comprendre, diminuant leur importance avec une bonté qui allégeait le poids de ma conscience. Ce poids s’allégeait, s’allégeait ; mon âme écrasée, humiliée, montait de plus en plus légère et puissante, débordait, j’étais tout âme. Une divine douceur émanait de ma mère et de mon innocence revenue. Je sentis bientôt sous mes narines une odeur aussi pure et aussi fraîche. C’était un lilas dont une branche cachée par l’ombrelle de ma mère était déjà fleurie […] J’embrassai ma mère. Jamais je n’ai retrouvé la douceur de ce baiser.
Nous l’avons dit, nous ne croyons pas à l’existence de la réminiscence ressentie sur les pavés de San Marco (cf. notre chap. 17a). Mais alors pourquoi Venise ? et, pourquoi le baptistère et ses pavés ? Pour tenter de répondre, allons à Venise avec Le Repos de Saint-Marc sous le bras, livre qui accompagnait Proust lors de sa visite à la Sérénissime. Ce guide nous apprend que le fameux baptistère de Saint-Marc est composé de deux parties : « Dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Espritoù naît la vie nouvelle pour cemonde et pour la vie éternelle13. » (souligné par nous). Comme il fallait que ses réminiscences fussent le point de départ vers une vie nouvelle qu’il n’avait pas su trouver dans la solitude (Temps retrouvé, Folio, p. 224 ; IV, 496), l’auteur ne pouvait trouver mieux que la leçon dispensée par ce baptistère. Ainsi, par le baptême des eaux de la Repentance « où meurent les convoitises de la chair », Honoré/Marcel sera délivré de ses « désirs charnels, de ses envies charnelles et de sa jalousie14 » ; et par le baptême de l’Esprit naitra pour lui une vie nouvelle, une résurrection. Et Marcel visite le baptistère en présence de sa mère, de même que l’âme de Marcelle, aux Oublis, s’allégeait, s’allégeait, en retrouvant son innocence dans les bras de sa mère, en embrassant ses joues.
Glissons là-dessus bien qu’il y ait encore beaucoup à dire ; mais nous ne sommes là que pour nous occuper des symptômes d’un Monsieur Proust, notre témoin no 1 (cf. chap. 7), et de leurs ressemblances avec ceux d’un phénomène d’Isakower.
Avant de passer aux autres symptômes d’un effet Isakower survenus lors de cette matinée, soulignons quelque chose d’important à nos yeux : C’est la station debout qui a amplifié le déséquilibre du Narrateur sur les pavés ; lors des autres réminiscences il était assis [on verra quelques lignes plus bas qu’il faudrait bémoliser cette observation]. Dans la calèche de Mme de Villeparisis, lors de la résurrection des trois arbres, quand il lui sembla que « les environs de Balbec vacillèrent », il était assis. Lors de la réminiscence des trois clochers, où, « pris d’une sorte d’ivresse » il observait les clochers qui semblaient tourbillonner au loin, il était également assis. Lors de la réminiscence causée par le choc de sa fourchette sur son assiette alors qu’il pique-niquait avec son institutrice, il était encore assis ; cette réminiscence est parente de celle suscitée par le bruit du marteau des ouvriers sur la voie ferrée, épisode lors duquel il était assis. (La réminiscence du pique-nique est donnée ici en Annexe, chap. 22.) C’est également assis qu’il ressentit la célèbre réminiscence de la madeleine. Lors de la réminiscence qui survint en lui « au bruit répété de la trompe de son automobile voulant en dépasser une autre », il était une fois de plus assis (cf. supra). Quant à la réminiscence des toilettes publiques, l’a-t-il éprouvée assis ou debout ? Grave incertitude… (Il en sera parlé dans notre chap. 21.) Pour ce qui est de la résurrection des trois arbres, dans une version antérieure (CBS, op. cit., 47), l’auteur était debout et non assis comme dans la Recherche, lorsque survint la réminiscence ; d’où le bémol dont nous parlions plus haut.
Revenons aux différents symptômes de la mémoire involontaire survenus lors de la matinée Guermantes. Même si cette partie du roman a été reconstituée, elle l’a été à partir de sensations réellement vécues par Proust et typiques d’un effet Isakower. Ceux qui eux-mêmes ont éprouvé cette singulière expérience retourneront sûrement plus d’une fois dans Le Temps retrouvé relire les pages exceptionnelles de l’ « Adoration perpétuelle » ; la façon dont cette mystérieuse présence y est décrite reflète merveilleusement la sensation que l’on peut éprouver lors d’une résurrection d’un effet Isakower. Nous parlons évidemment des (rares ?) personnes pour qui l’expérience isakowérienne fut agréable.
On a dit plus haut que le récit de cette « matinée » chez les Guermantes avait, dans un premier temps, été écrit pour se dérouler en soirée15. C’est-à-dire à l’heure habituelle de la désolation du soir, celle de la frustration orale (cf. notre chap. 14.)
« J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais » (IV, 435 ; Folio, p. 163).
Se rapprocher des profondeurs de sa mémoire, c’est se rapprocher de son syndrome d’Isakower. Le premier symptôme survient lorsque le Narrateur perd et retrouve son aplomb sur les pavés de la cour de l’hôtel. Dans une esquisse de cette scène, Proust avait commencé à écrire : « encore une fois les tourbillons » etc. ; puis il s’est repris et a préféré écrire : « encore une fois l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient à mon esprit l’énigme de leur bonheur16 » etc. Une variante de cette même esquisse associe les pavés à une sensation buccale :
« ce pas passant d’un des pavés de cette cour à l’autre, précipitait à mes yeux de plus en plus d’azur aveuglant, de soleil, d’étés bienheureux, de fraîcheur, mes lèvres se tendaient, mes yeux étaient éblouis et caressés par l’azur comme par le reflet d’une étoffe somptueuse »17.
Version définitive :
« J’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit dans la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion […] Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. » (IV, 445 ; Folio, p. 173)
La même impression s’était produite, on l’a signalée supra, avec l’église de Martinville, lors de la scène des trois clochers ; puis, de la même manière avec les clochers de Saint-Étienne de Caen qui « s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle [l’automobile], qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. »
Ce vertige ressenti par le Narrateur était déjà présent, par exemple, lors de la résurrection des trois arbres : « les environs de Balbec vacillèrent ». Cette sensation de déséquilibre fait partie des symptômes courants d’un phénomène d’Isakower. Son déséquilibre/rééquilibre est parfois décrit par des isakowériens ; ils parlent d’un « vertige ou malaise diffus » (cf. article Isakower, p. 197). Ajoutons d’autres témoignages de patients, rapportés, entre autres, par les thérapeutes Géraldine Fink et Max Stern :
« It [le syndrome] often includes feelings of floating, sinking, or giddiness, that is, sensations from the organ of equilibrium18. » Stern cite également ces mêmes symptômes : « Especialy significant seem the signs of vestibular disturbances like dizziness, sensation of falling, rotating on a disc, floating, sinking, ‘ bodiless ’ feeling like flying, etc19. » (Souligné par Stern.)
On peut citer également cette même sensation rapportée par un patient de A. D. Richards :
« The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are failing. I am out of balance20. »
Laissons là les pavés et passons aux autres symptômes décrits lors de cette matinée Guermantes.
Selon Max Stern, certaines hallucinations que l’on retrouve dans la littérature sont caractéristiques d’un phénomène d’Isakower ; Stern évoque celles que l’on rencontre dans Alice au pays des merveilles, Les Voyages de Gulliver ou Les Mille et une nuits. Il cite comme exemple le cas d’un patient qui voyait un djinn sortir d’une bouteille et se transformer en un immense nuage menaçant de le tuer, puis retourner dans sa bouteille, comme dans Aladin et la lampe merveilleuse :
« In the Arabian Nights a djinn emerging from a bottle, which a fisherman had brought up out of the sea instead of the expected booty, expanded to gigantic cloud threatening to kill him; later the djinn contracted again and re-entered the bottle21. »
Le psychanalyste Arnold Richard évoque un patient présentant lui aussi un phénomène d’Isakower, et dont la vision ressemble étonnement à celle décrite à l’instant par le Narrateur :
« He had the following Isakower-like experience : a large white mass came toward him and moved away.It looked to him like a cow’s udder, a large bag with a long protuberance22. » (A cow’s udder : le pis d’une vache.)
Lors de la scène du buffet, le Narrateur ressent le même genre d’hallucination que celle décrite ici par le patient de Stern. Cela commence « dans une sorte d’étourdissement » ; il mange un petit four et s’essuie la bouche avec la serviette « raide et empesée » donnée par le maître d’hôtel. Puis survient l’hallucination :
« Mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer. » (IV, 447 ; Folio, p. 175).
Et on pense ici au nuage ressenti également par Honoré/Marcel, le héros de « La fin de la jalousie », lors du passage de son effet Isakower. Un autre jour, le patient de Richard, le même que précédemment, raconta :
« I have an image of something moving away from me ; it is a large white cloud. It has a stem and a ball at the end. It is like a mushroom cloud. Now it looks like something else23. » (Mushroom cloud: le nuage consécutif à une explosion atomique.)
On a vu plus haut qu’un des symptômes du phénomène se manifeste par une matière indéfinissable mais rugueuse, parfois sableuse, que l’on ressent au niveau de la bouche et parfois aussi sur le corps. Chez le Narrateur, on vient de le lire, c’est le rugueux (une serviette raide et empesée) et la manducation qui ont fait revenir avec eux le sein (les mamelles bleuâtres) ; et il y a du « salin » qui l’accompagne. On sait qu’il y avait jadis à Combray des assiettes à petits fours décorées de sujets tirés des Mille et une nuits, Aladin ou la lampe merveilleuse, Ali-Baba, Sinbad le marin, etc. Ces assiettes renvoient peut-être au déjeuner sur l’herbe avec Albertine et ses amies en haut de la falaise du côté de Balbec (II, 257-258). On se souvient que Proust relisait sans cesse les Mille et une nuits24.
Le Narrateur continue de décrire ses hallucinations :
« Je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, […] et qui maintenant, […] pur et désincarné, me gonflait d’allégresse » (IV, 447 ; Folio, p. 175)
La sensation rugueuse, qui tout à l’heure était perçue par la bouche quand le Narrateur y porta sa serviette « raide et empesée », recouvre maintenant tout son corps. Il a lui-même signalé l’importance de cette rugosité dans ses réminiscences :
« La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet mais à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques » (IV, 461 ; éd. Folio, p. 189)
La raideur empesée de la serviette lui avait été plus précieuse que tout autre chose pour son renouvellement spirituel… Comment interpréter cette phrase si l’on n’a pas deviné qu’il y a un isakower sous roche ? On a lu plus haut (chap. 2) un témoignage comparable dans l’article d’Otto Isakower : « quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé25. »
Céleste, la gouvernante de Marcel Proust, rapporte qu’il ne supportait pas l’humidité du linge et utilisait pour sa toilette matinale environ vingt à vingt-deux serviettes (sic !)26. Il affectionnait le sec et le rugueux ; pour les mêmes raisons, Céleste changeait les draps tous les jours27. Dans Contre Sainte-Beuve, les draps humides sont associés à l’idée de se coucher sans voir sa mère28.
La vision d’azur en bord de mer et les mamelles bleuâtres renvoient sans doute, elles aussi, à sa première soirée à l’hôtel de Balbec, à l’heure de l’angoisse du coucher. Le narrateur compara le visage de sa grand-mère à un nuage ; puis il eut envie qu’elle lui donnât le sein :
« […] envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrit aussitôt des espaces infinis. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse » (II, 28-29 ; Jeunes filles en fleurs, Folio, p. 236-237)
La grand-mère a remplacé la mère ; mais la peur du coucher, qui jusque là était sous-jacente, est devenue apparente. Le séjour à Balbec ayant eu pour objet d’aider l’enfant à se séparer de sa mère, les réminiscences de la scène du buffet sont reliées, elles aussi, à la scène du coucher à Combray, donc assujetties à une frustration buccale.
Le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon renvoie aux toilettes recherchées d’un autre personnage maternel, la duchesse Oriane de Guermantes, laquelle portait parfois une aigrette, parfois une grande plume d’autruche dans ses cheveux, d’autres fois un éventail en plume de cygne, etc., comme le souhaitait la mode de l’époque. Dans l’hallucination qu’on vient de voir, la robe et la serviette rugueuse ne sont plus qu’un seul et même objet : la robe de la duchesse maternelle dans laquelle il s’enroule. Ajoutons enfin que dans une des esquisses de cette scène (IV, 805), on retrouve une tasse de thé servie au Narrateur pour le faire patienter, par un domestique qui l’avait reconnu ; ainsi que des petits fours et de l’orangeade ; pour faire plaisir au domestique il but également un peu de champagne ; l’ivresse du sein, en quelque sorte… La version définitive comporte seulement des petits fours et un verre d’orangeade, mais pas de champagne.
Récapitulons :
Dans cet épisode, comme dans celui des trois arbres et celui des trois clochers sont apparus la plupart des symptômes propres à un phénomène d’Isakower : Le vertige, en lien avec un objet qui vient à la rencontre de la personne, lequel objet indéfini le menace, puis s’en va ; la sécheresse de la bouche qui se répand sur tout le corps (serviette, robe de la duchesse) ; l’action de téter (« mes lèvres se tendaient », il tétait sa grand-mère) ; la manducation (les petits fours, le bruit des couverts contre l’assiette qui accompagne généralement un repas, et qui ici l’inaugure) ; des hallucinations caractéristiques de notre phénomène (Aladin, les mamelles bleuâtres, etc.) ; le tourbillon (latent, puisque biffé sur le manuscrit). Se montrent également des images se rapportant à l’amour et la sexualité, comme les images maternelles, la grand-mère, la duchesse, les mamelles bleuâtres, et la présence latente d’Agostinelli, son amant. En effet, le Narrateur se rendit à cette matinée en automobile avec un nouveau chauffeur, puisque Agostinelli venait de trouver la mort dans un accident d’aéroplane au large d’Antibes. Tandis que la voiture roulait sur les pavés de la rue Royale pour se rendre à cette matinée, le Narrateur se rêvait en « aviateur qui a[vait] jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant » brusquement, [il s’imagina s’élevant] lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir29. » De même que sur les pavés de la rue, quelques moments plus tard, arrivé à l’hôtel, il sera emporté au loin par un génie des Mille et une Nuits. Enfin, dans cette scène du buffet, le Narrateur évoque deux lectures de son enfance, François le Champi et Aladin, dans lesquelles aucun des héros n’a de père (ni de frère) ; l’un épouse sa mère, et l’autre, Aladin, vit avec sa mère et subvient à tous ses besoins grâce à une lampe merveilleuse qui fait apparaître lorsqu’on la frotte de la main, un génie capable d’exaucer n’importe quel vœu.
Confirmé par de nombreux auteurs, dont Angel Garma, 1955 : « These [Isakower] phenomena appear not only in dreams, but also in other manifestations of human fantaisies such as poetic description. »– Esman (1962) Psychoanal. Q. No 31:250-251.– Etc. ↩︎
Les Plaisirs et les jours, [1924] 1973, Paris, Gallimard, p. 302-303. ↩︎
Ruskin, Le Repos de Saint Marc, trad. K. Johnston, Paris, Hachette, 1908, p. 95. (Cf. Gallica) ↩︎↩︎
LesPlaisirs…, op. cit., « La fin de la jalousie », p. 303. ↩︎
Marcel Proust, Carnets, op. cit. (carnet 3), p. 301, note 156. – voir également : Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. Bonnet & Brun, op. cit., p. 31. ↩︎
Cf.Le Temps retrouvé, IV, Esquisse XXIV, p. 804, note a (qui renvoie p. 1395). ↩︎
Le Temps retrouvé, IV, 1395, notes et variantes de l’Esquisse XXIV. ↩︎
Geraldine Fink, « Analysis of the Isakower Phenomenon », J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1967, p. 282. ↩︎
M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 205, col. 2 ↩︎
Arnold D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », The Psychoanalytic Quarterly, 1985, no 54, p. 419. ↩︎
M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 211 ↩︎
A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena», The Psychoanalytic Quarterly, 1985, vol. 54, p. 425. ↩︎
Contre Sainte-Beuve, chap. VI. Alors qu’il envisage d’aller voir une tempête, il est anxieux car deux images se disputent sa pensée : l’une l’entraîne vers Brest, et l’autre le ramène vers son lit ; la deuxième le représente « au moment où tout le monde se couche et où il [lui] faut monter dans une chambre inconnue, [se] coucher dans des draps humides et savoir qu[’il] ne verra pas Maman. » ↩︎
Le Temps retrouvé, (IV, 437 ; éd Folio, p. 165). ↩︎
On peut faire une reproduction partielle de cette page à condition de citer l’auteur et l’URL.
Où l’on reparle de l’hôtel Guermantes et de la madeleine.
BnF EST
Une légende urbaine tenace — ou légende littéraire, comme on voudra — affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, en foulant les pavés de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende, puis nous reparlerons de la madeleine.
Pré-ambule : Chaque fois que l’auteur de la Recherche parle de la réminiscence des pavés, ce ne sont pas des pavés en général dont il s’agit ; ni d’un seul en particulier, mais de deux pavés, voire deux dalles. Ça marche par paires, comme les bottines et comme les pieds.
Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule, la mort, et la séparation d’avec sa mère avant la nuit, sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps.
A) On l’a vu pour la scène de la madeleine et du thé au lait : la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène dite de la madeleine survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.
B)Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la madeleine, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu1 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). LeTemps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (op. cit. p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on s’en souvient, cela se passait au crépuscule.
C)Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.] » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque son angoisse de la mort et de la séparation.
D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484, Jeunes filles en fleurs, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a parlé de la mort et de l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, de sa crise d’étouffement. (Rien n’empêche d’entendre : hypo géhenne ; « géhenne » signifiant aussi un lieu de torture.)
E) On a détaillé, dans notre notre chap. 14 intitulé : « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.
On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve2. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :
1) À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;
2) Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet ; et, son père étant décédé, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant aussi est du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, et la tante de Marie.
3) Dans Albertine disparue il décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur des pavés ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :
« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »
Avez-vous remarqué l’évocation d’une réminiscence ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos de ses réminiscences, mais ils dominent toute la vie. Or, dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? on a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur les dalles de marbre ; rien à voir avec quelqu’un — pourtant familier de l’introspection — qui vient de vivre à l’instant un des moments les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence le Narrateur éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui se passe en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.
On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, le texte que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;
4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, l’heure habituelle de ses réminiscences. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères requis pour être connectée avec, notamment, l’angoisse crépusculaire.
La messe (de requiem) est dite. La légende de la réminiscence sur les pavés de Venise a vécu. Elle n’avait aucun des éléments communs à toutes les autres réminiscences : l’heure crépusculaire, la mort, l’enfer et/ou la séparation d’avec la maman. Ce n’est pas à Venise qu’il faut chercher l’origine du déséquilibre/rééquilibre sur les pavés. Circulez isakowériens, il n’y a rien à voir ici qui nous intéresse ! Pas de mémoire involontaire, pas de réminiscence d’un phénomène d’Isakower. En fait, « l’inégalité des dalles du baptistère de Saint-Marc aurait été rappelée à Proust par une photographie reproduite dans The Works of John Ruskin3. » Mais ceci ne s’appelle pas une réminiscence (au sens isakowérien) mais un souvenir.
Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les réminiscences évoquées plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés. Mais creusons un peu plus, car il se cache peut-être une autre histoire de pieds.
Faisons une hypothèse (à propos de Mme Proust et des pieds de son aîné). Dans la série « La scène du coucher », le récit le plus angoissant, le plus plein de douleur et de désespoir, est dans Jean Santeuil ; il s’agit du coucher de Jean (p. 72 sqq). Précisons, pour les isakowériens qui ne seraient pas familiers de l’œuvre de Proust, que Jean Santeuil est une sorte d’autobiographie inachevée de l’auteur de la Recherche ; les spécialistes sont en général d’accord pour dire que la scène du coucher de Jean Santeuil comporte plus de vérité que celle de la Recherche ; et qu’elle s’est reproduite de nombreuses fois (cf. J.-Y. Tadié, Marcel Proust, op. cit., I, p 92). Voici la scène :
JS, op. cit., p. 72. « Le moment d’aller se coucher était tous les jours pour Jean un moment véritablement tragique, et dont l’horreur vague était d’autant plus cruelle. Déjà quand le jour tombait, avant qu’on ne lui apporte la lampe, le monde entier semblait l’abandonner, il aurait voulu se cramponner à la lumière, l’empêcher de mourir, de l’entraîner avec lui dans la mort. […] Mais jusqu’à ce soir-là, au moment où Jean finissait de se déshabiller il appelait sa mère qui venait l’embrasser dans son lit. Ce baiser-là, c’était le viatique, attendu si fiévreusement que Jean s’efforçait de ne penser à rien en se déshabillant, pour franchir plus vite le moment qui l’en séparait, la douce offrande de gâteau que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt en le couchant dans la tombe, pour qu’il accomplît sans terreur le voyage souterrain, traversât rassasié les royaumes sombres. Ainsi Jean goûtait longuement les joues tendres de sa mère, puis sur son front fiévreux elle posait un baiser frais comme une compresse, qui à travers sa peau brûlante et fine s’insinuait entre sa frange blonde, venait calmer sa petite âme. Alors il s’endormait. […] »
Mais ce soir-là Jean ne s’endormit pas. Il rappela sa mère.
« […] sa mère arriva et sous la chaleur de son baiser toutes ses agitations fondirent en douceur et en larmes. “Ma petite maman, j’ai la tête chaude, j’ai les pieds froids, je ne peux pas dormir”. Sa mère lui pris les pieds dans ses mains et, sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller, les frotta dans ses mains. Ils se réchauffèrent. Il faut que je redescende, mon petit Jean, près du docteur Surlande, bonsoir. — bonsoir ma petite maman, merci. Mais au moment où sa mère allait fermer la porte, Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait [p. 76] et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Les sanglots redoublèrent. II la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressé, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute, la violence que le remords exerçait contre lui. Puis il se recoucha, et sa mère attristée des souffrances de son fils, de son impuissance à les guérir, de ce retour en arrière, le jour où elle espérait avoir obtenu qu’il s’endormît sans elle, à la nervosité des années précédentes, contrariée aussi de laisser seuls son mari et le docteur, s’installa avec résignation au chevet de son fils. […] Bientôt Jean s’endormit et Mme Santeuil redescendit doucement pour ne pas le réveiller, auprès de son mari et du docteur qui se préparait à partir. […] C’était contre le métal même de son cœur que sonnaient ces heures enfantines, et le son qu’elles rendaient alors put devenir plus grave quand son cœur se durcit, se fêler ou s’approfondir, ce son resta le sien. »
Il comparera plus tard son âme à une chauve-souris voletant dans sa chambre en se cognant aux murs.
Le geste de Madame Proust prenant dans ses mains les pieds du jeune Marcel n’est pas sans importance pour l’enfant ; on sent bien qu’il s’agit d’un comportement souvent réitéré entre la mère et le fils, d’un « doux moment » réclamé par le fils. S’il était anodin il n’apparaîtrait pas autant de fois dans l’œuvre de Proust. Il se trouvait déjà à plusieurs reprises dans un recueil de nouvelles, « Les Plaisirs et le jours » ; d’abord dans une nouvelle intitulée « Confession d’une jeune fille », puis dans une autre, « La mort de Baldassare Silvande vicomte de Sylvanie ». Dans la première, l’auteur n’a volontairement pas donné de prénom à cette jeune fille ; on pourrait l’appeler Marcelle tant sa ressemblance avec le jeune Proust est frappante ! Voici l’épisode :
« Ma mère m’amenait aux Oublis à la fin d’avril, repartait au bout de deux jours, passait deux jours encore au milieu de mai, puis revenait me chercher dans la dernière semaine de juin. Ses venues si courtes étaient la chose la plus douce et la plus cruelle. Pendant ces deux jours elle me prodiguait des tendresses dont habituellement, pour m’endurcir et calmer ma sensibilité maladive, elle était très avare. Les deux soirs qu’elle passait aux Oublis, elle venait me dire bonsoir dans mon lit, ancienne habitude qu’elle avait perdue, parce que j’y trouvais trop de plaisir et trop de peine, que je ne m’endormais plus à force de la rappeler pour me dire bonsoir encore, n’osant plus à la fin, n’en ressentant que davantage le besoin passionné, inventant toujours de nouveaux prétextes, mon oreiller brûlant à retourner, mes pieds gelés qu’elle seule pouvait réchauffer de ses mains…Tant de doux moment recevaient une douceur de plus de ce que je sentais que c’était ceux-là où ma mère était véritablement elle-même et que son habituelle froideur devait lui coûter beaucoup. Le jour où elle repartait, jour de désespoir où je m’accrochais à sa robe jusqu’au wagon, la suppliant de m’emmener à Paris avec elle, […] Toutes ces séparations m’apprenaient malgré moi ce que serait l’irréparable qui viendrait un jour, bien que jamais à cette époque je n’aie sérieusement envisagé la possibilité de survivre à ma mère. J’étais décidé à me tuer dans la minute qui suivrait sa mort4. »
Après avoir causé la mort de sa mère, sans vraiment le vouloir (apoplexie), «Marcelle » a voulu se tuer, mais sans succès. Blessée seulement, il lui reste environ une semaine à vivre. En attendant sa mort, elle a rédigé le récit de « La confession d’une jeune fille. » (Les Oublis est le nom d’un parc que l’oncle Jules possédait à la sortie d’Illiers, le Pré Catelan. À tout hasard : les oublies sont également des pâtisseries.)
Deuxième occurrence du massage maternel : À l’heure de sa mort, Baldassare Silvande revit sa mère quand, enfant, « elle l’embrassait en rentrant, puis quand elle le couchait le soir et réchauffait ses pieds dans ses mains, restant près de lui s’il ne pouvait pas s’endormir. »
Restons dans Les Plaisirs et les jours pour aborder cette fois-ci une étonnante histoire de pieds (encore !) qui se trouve dans la « La fin de la jalousie ». On l’a déjà commentée dans notre chapitre sur la matinée Guermantes (chap. 16). L’histoire qu’on va lire comportera un phénomène d’Isakower, apparemment passé jusqu’ici inaperçu (2025). Honoré, qui pourrait également s’appeler Marcel, se fait (?) écraser par un cheval sur l’avenue du Bois-de-Boulogne. Il a les deux jambes cassées et le ventre meurtri. Immédiatement après, suit un passage concernant son déséquilibre/rééquilibre qui n’est pas sans rappeler les jambes flageolantes du Narrateur sur les pavés de la cour Guermantes :
« [Il] ne pouvait plus comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé sur lequel croissent nos plus hautes résolutions et nos joies les plus gracieuses, comme ont leurs racines dans la terre noire et mouillée les chênes et les violettes ; et il butait à chaque pas en lui-même. » (Plaisirs…, p. 294)
Cet accident, qui renvoie également à la première crise d’asthme du jeune Proust au Bois à l’âge de neuf ans, cet accident aurait-il quelque chose à voir avec les pas hésitants (cf. Chap. 16) du Narrateur qui croyait buter sur les pavés de la cour des Guermantes alors qu’il butait d’abord en lui-même ? À chacun de juger. Pour ce faire, rappelons que juste après le déséquilibre qu’Honoré/Marcel ressentit en lui, se retrouve la crainte de la séparation d’avec sa mère (p. 299), et la mort, puisque qu’il est mourant (péritonite).
Ensuite son asthme se déclare, en même temps que sa jalousie envers des hommes qui pourraient prendre sa place auprès de son amie Françoise s’il venait à mourir. Puis un de ses désirs de petit enfant de sept ans lui revient : Lorsque sa mère partait au bal, elle venait l’embrasser au lit puis le quittait dès huit heures pour se rendre chez une amie en attendant l’heure du bal ; Honoré/Marcel ne pouvant supporter l’idée qu’elle partît de la maison alors qu’il essayait de s’endormir.
Puisque l’on est dans la jalousie, faisons une digression pour rappeler une confidence, qu’on a également rapportée au chapitre 16 (désolé pour le doublon), confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :
« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. » (Fin de la digression)
Revenons sur l’endormissement de Jean Santeuil. On a vu supra qu’il y est question d’un viatique, puis d’un de ces gâteaux que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt. Un gâteau ? tiens, tiens… Ne serait-ce pas une madeleine, par hasard ? En plus du gâteau offert aux défunts, elle pourrait très bien, pourquoi pas, être une métaphore de l’obole demandée par Charon ; métaphore à l’insu du plein gré de l’auteur, évidemment. Quant au viatique, c’est en général une hostie consacrée, qui n’a aucun goût particulier, et que le prêtre met dans la bouche d’une personne à l’article de la mort.
Récapitulons : Le Narrateur nous a parlé ici de la mort, de l’enfer, du désespoir et de l’horreur de la séparation d’avec sa mère. La réminiscence qu’il ressentit sur les pavés pourrait également être liée au massage que lui prodiguait sa maman en frottant ses pieds dans ses mains, « sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller ».
Signalons enfin l’importance que Proust semblait accorder à cet instant d’intimité, ce contact physique qu’il réclamait à sa mère : Il a en effet décrit trois fois cette scène dans deux ouvrages différents, publiés de son vivant. À ces trois occurrences ont peut ajouter les deux scènes des bottines, publiées elles aussi de son vivant, lesquelles rappellent bien sûr les massages de Maman. Il a donc mentionné cinq fois — si nous n’en avons pas oublié — ce lien intime avec sa mère dans ses livres publiés de son vivant ; cela souligne bien l’intensité de l’émotion avec laquelle l’enfant recevait ces caresses. La même scène se trouvait déjà dans un des Autres manuscrits, partie du livre intitulé Les Soixante-quinze feuillets, p. 1155. Il s’agit d’un énième avant-texte (le plus ancien, dit-on), non publié du vivant de l’auteur :
« Puis je courais en chemise de nuit blanche, les yeux pleins de larmes, jusque sa chambre la priant de monter me réchauffer les pieds. Et elle restait un peu assise jusqu’à ce que je m’endorme, ajoutant à toute sa douceur celle de ne pas me gronder, de faire trêve de sévérité, à me faire apercevoir derrière la loi violée des perspectives de fantaisie, de charité délicieuse et imméritée. »
Un désir de transgression se devine, ou plutôt saute aux yeux, derrière cette envie de « charité délicieuse et imméritée » ; serait-il en lien avec son effet Isakower ? On entr’aperçoit maintenant que la réminiscence des pavés est sans doute reliée à la scène du coucher — où se retrouvait également la relation incestueuse du champi avec Madeleine.
Bref, refermons ici cette hypothèse, à savoir que les massages de Mme Proust auraient quelque chose à voir avec le déséquilibre de son fils sur les pavés (mais peut-être aussi avec son déséquilibre tout court…). Cette hypothèse nous convainc moins aujourd’hui.
Nous avons dit (chap. 21) que la réminiscence des toilettes des Champs-Élysées nous semblait la plus importante ; mais après examen de la réminiscence sur les pavés, force est de constater que cette dernière ne manque pas d’atouts pour lui disputer la prééminence. Mais existe-t-il une prééminence en la matière ? et que voudrait dire ici « prééminence » ? si chaque récurrence de notre phénomène nous ramène toujours au même endroit : la porte de l’enfer du jeune enfant.
Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît très important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées ; assis ou debout ? Attention, spoiler : I, 484 ; JF, 64.
Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)6. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Proust. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.
En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène dite de la madeleine est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, genre madeleine ou autre, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, une petite madeleine, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.
Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été tenue par le secret professionnel.
Notre travail était avant tout de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette malheureuse madeleine ne nous concernent pas. On sait que dans ces interprétations les commentateurs ont souvent tendance à parler d’eux-mêmes, et seulement un peu de l’auteur qu’ils commentent… Alors nous nous abstiendront. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison, mais c’est loin d’être sûr ! Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.
(À suivre, 18. Une étrange présence).
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. » – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
Cf. Proust, Carnets,op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
Les Plaisirs et les jours, [Calmann-Lévy, 1896], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973 p. 168. ↩︎
Les Soixante-quinze feuillets, « Le manuscrit de Belle-Île », Paris, Gallimard, 2021, p. 115-118. ↩︎
Max M. Stern, «Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎
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