Cette vision de quelqu’un qui semble vous frôler est une des sensations que l’on peut effectivement ressentir lors du déroulement d’un phénomène d’Isakower. Mais dans ces moments-là, il semble difficile de faire la différence entre le moi et le monde extérieur, comme on l’a évoqué. Pour les chercheurs, disions nous, cette confusion serait un écho lointain des sensations perçues par le nourrisson qui ne fait pas encore la différence entre son corps et le corps de la personne qui le nourrit et s’occupe de lui.
Lors de la scène avec Madeleine, le Narrateur s’interroge sur l’âge du souvenir visuel qu’il sent palpiter en lui, « de quelles circonstances particulières, de quelle époque du passé il s’agit » ? (I, 46 ; Côté Swann…, p. 103). Si l’origine de notre phénomène remonte aux premiers échanges entre le nourrisson et sa mère, comme l’estiment la majorité des chercheurs, et si, comme d’autres parfois le pensent, son origine pourrait remonter à la vie intra-utérine, serait-ce alors vers ces moments-là qu’il faudrait situer « les jours anciens », le « Temps perdu », la chose désancrée et son tourbillon ?
Revenons à l’article d’Isakower :
« D’après les données dont nous disposons, ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale, ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires ou la fonction respiratoire)est prédominante, alors que, dans la majorité des cas, on ne mentionne pas d’autres parties du corps, à l’importante exception de la main. Nous pouvons avancer que la structure du moi corporel à cette phase est comparable à celle du moi post-natal. Les sensations au niveau de la cavité buccale, qui, à ce moment de l’existence, sont probablement les plus intenses et les plus importantes pour la vie, sont diffusées sur toute la peau, cette extrême frontière du corps qui, lui-même, est à peine reconnu en tant que tel, et peut-être tout juste perçu comme partie du monde extérieur. Dans tous les cas, c’est par cette surface qu’est établi le contact avec le monde. Les expériences tactiles et kinesthésiques de la zone orale sont alors vraisemblablement à ce stade les plus importantes de toutes. C’est pourquoi toutes les expériences concertant d’autres zones, telles que la peau, sont d’abord et sans hésitation identifiées aux expériences les plus familières (à savoir : les expériences orales) : les deux zones se trouvent ainsi amalgamées, un surinvestissement de la zone orale s’établit : “Je suis tout entier bouche”1. »
Que sait-on de cette période de la vie ?
Selon Freud :
« À l’origine, tout était ça. Le moi s’est développé à partir du ça sous l’influence persistante du monde extérieur. Durant ce lent développement, certains contenus du ça passèrent à l’état préconscient, prenant place ainsi dans le moi. D’autres demeurèrent inchangés dans le ça en en constituant le noyau difficile d’accès. Mais durant ce développement, le moi jeune et faible a repoussé dans l’inconscient, éliminé, certains contenus qu’il avait déjà acceptés et s’est comporté de la même façon à l’égard de nombre d’impressions nouvelles qu’il aurait pu recueillir, de sorte que ces dernières, rejetées, n’ont pu laisser de traces que dans le ça. C’est à cette partie du ça que nous donnons, eu égard à son origine, le nom de refoulé2. »
Peut-on répondre plus précisément à la question que se pose le Narrateur : Quel est l’âge de cette chose informe qui se déplaçait, et qui tentait de faire surface ? « De quelle époque du passé il s’agit ? » se demandait-il.
Selon Jules Glenn (1993), un syndrome d’Isakower pourrait remonter à un âge situé entre deux ou cinq mois3. Il cite également les avis de certains de ses confrères : Pour Spitz (1955), notre phénomène concernerait un bébé plus âgé mais encore au sein ; Spitz pense que les éléments tactiles et visuels qui apparaissent lors du déroulement du phénomène pourraient représenter le sein, mais aussi, et c’est pour lui le plus important, le visage de la mère que l’enfant regarde4. Pour Isakower cela pourrait dater du premier mois de la vie, ou des premiers mois ; dans certains cas, selon lui, cela remonterait à la vie intra-utérine :
« Il est indéniable que les fantasmes plus tardifs concernant la vie intra-utérine, la naissance ou le sein maternel, sont également impliqués dans ce mouvement de régression et qu’ils émergent sous forme des sensations que nous avons décrites5. »
Ici nous reviennent en mémoire les observations du psychanalyste étasunien Milton Miller, pour qui le symbolisme de l’œuvre proustienne est centré sur quelques thèmes essentiels, particulièrement les symboles intra-utérins qui se rattachent à l’eau, à l’air, aux chambres et aux vêtements6.
Pour Easson (1973), notre phénomène serait en relation avec l’allaitement7. Selon lui, ainsi que selon Isakower et beaucoup d’autres, cette masse informe accompagnée d’un tourbillon (la masse est elle-même le tourbillon ; quand tourbillon il y a) et que de nombreux témoins voient venir à leur rencontre, pourrait représenter le sein perçu par le nourrisson dont la vue n’est pas encore bien développée. Ce phénomène surgissant lors de l’endormissement serait ainsi à mettre en relation avec la gratification orale du nourrisson s’endormant repu après la tétée. Otto E. Sperling (1957, 1961) suggère que la régression a été vécue entre deux et six ans, mais pas avant la fin de la première année8. À chaque isakowérien d’examiner l’hypothèse qui semble le mieux lui correspondre.
Les impressions d’enfance que nous-même avons ressenties durant le déroulement du phénomène, c’est-à-dire lors de la régression qui l’accompagne, semblaient se rapporter, à chaque récurrence, à un âge de trois ou quatre ans. Ceci est compatible avec ce que dit Sperling. C’est aussi, répétons-le, ce que déclarent spontanément la majorité des patients d’Isakower : « On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance »9. Pour le Narrateur, cette chose informe, accompagnée de « l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées », et qui palpite au fond de lui, « ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à [lui]. » (I, 45 ; Côté Swann…, éd. Folio, p. 102) Ce doit être l’image, dit-il, mais il ne la voit pas ; c’est donc qu’elle est refoulée. Nous serions enclin à penser que cette chose imprécise, le fameux « blob« , comme disait le jeune Alan (Cf. chap. 9), pouvant ressembler parfois à un tourbillon, serait la trace d’un refoulement (affirmation sans garantie du gouvernement ; nous la maintenons toujours en 2025). Mais selon notre propre expérience, l’« image » ne nous semble pas être un objet physique, comme par exemple un sein ou un visage. Ceci dit, même si cette forme indéfinie, cet archaïsme, n’était qu’une sorte de trace d’un refoulement, cela n’empêcherait pas qu’il y ait quand même de l’oralité là-dessous ; car faut bien en convenir, de nombreux témoignages, y compris le nôtre, peuvent faire penser au nourrissage. Quoiqu’il en soit, si l’on souscrit à l’opinion la plus largement représentée chez les spécialistes, ces impressions remonteraient donc à un âge où l’auteur de la Recherche ne possédait pas encore le langage :
« Et celui-là [c’est-à-dire l’être extra-temporel], on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de “mort” n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? » (IV, 451 ; TR, éd. Folio, p. 179).
Avant l’acquisition du langage, Proust était un mammifère comme un autre, soumis à « d’obscures volitions ». La mort n’avait pour lui aucun sens puisqu’il ne possédait pas le langage. Et là où le mot « mort » n’existe pas se trouve la vie éternelle. Malheureusement ou heureusement (rayer la mention inutile), en acquérant le langage on accède à l’humanité. Le mammifère humain devient ainsi une espèce de singe parleur ; et dès lors la langue, la syntaxe et le verbe, avec son passé, son présent et son futur, vont créer la notion de temps et donner vie au mot « mort »10. Sans langage la mort n’existe pas. On comprend alors que les réminiscences isakowériennes, ces plongées du moi, ces retours dans les temps anciens du sujet sans langage, puissent, chez certains, donner l’impression d’un paradis perdu :
« il [le souvenir, la mémoire involontaire] nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. » (IV, 449 ; TR, éd. Folio, p. 177)
Et même une fois le langage acquis, la petite enfance portera encore longtemps ce sentiment d’éternité. Quels mots utiliser pour parler d’une époque où les mots, la pensée, et donc le temps, n’existaient pas encore pour nous ? Est-ce pour cela qu’il est si difficile de décrire un phénomène d’Isakower ? Sans doute est-ce plutôt à cause du refoulement : Sans ce dernier, on saurait exactement de quoi il retourne et on pourrait donc en parler plus précisément ; mais sans lui, à notre avis, il n’y aurait pas de phénomène d’Isakower.
Et si on n’adhère pas à l’opinion courante, mais plutôt, comme c’est notre cas, à la thèse de Sperling, à savoir : la première occurrence d’un phénomène d’Isakower remonterait à l’âge d’environ trois ans, cela ne change pas grand-chose concernant ce sentiment d’immortalité perçu par le Narrateur et d’autres. En effet, à l’âge de trois ou quatre ans on n’a généralement aucune appréhension devant la vie, on baigne dans l’insouciance, on est dans l’impossibilité d’imaginer sérieusement qu’on aura un jour trente ans…
Lors de la régression induite par le phénomène, le sujet retrouve réellement les sensations qu’il avait à l’âge d’environ trois ans, et il rejoint donc la sensation d’immortalité propre à sa petite enfance. L’adulte, ou plutôt l’adolescent, qu’il est au moment de la récurrence du phénomène, renoue également avec l’insouciance de l’enfance face à l’avenir, et c’est de là que vient, selon nous, cette joie si particulière. « L’être que j’avais été, dit le Narrateur, était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » Mais malheureusement la régression d’un phénomène d’Isakower ne dure peut-être qu’une vingtaine de secondes. Il faudra attendre quelques années avant son retour ; si il veut bien revenir.
Et Isakower de finir son article sur les paradis perdus chers à Proust :
« Freud l’a démontré : “La condition préalable à la mise en place de la fonction d’épreuve de réalité est que les objets qui furent jadis source de satisfaction véritable aient été perdus. Dans les rêves, et dans le phénomène que nous avons décrits, nous trouvons les exemples les plus authentiques de la manière dont cette fonction peut être abandonnée afin que soient évoqués les objets perdus et les mondes engloutis”11. »
Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, trad. Anne Berman, revue et corrigée par Jean Laplanche, Paris, PUF, 2006, p. 26. ↩︎
Jules Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, no 4, p. 1120. ↩︎
René A. Spitz, « The primal Cavity: A Contribution to the Genesis of Perception and it’s Role for Psychoanalytical Theory », Psychoanalytic Study of the Child, 1955, no 10, p. 215-240. – Voir aussi : R. A. Spitz, De la naissance à la parole, trad. L. Flournoy [The First Year of Life, A Psychoanalytic Study…1965], 2002, PUF, p. 62. ↩︎
O. Isakower, (1972) art. cité, p. 208, ligne-8. ↩︎
M. Miller, Psychanalyse de Proust, trad. Marie Tadié, Paris, Fayard, 1977, p. 180. ↩︎
« It is Easson’s thesis that Isakower and Isakower-like phenomena are often representative of memory traces, which may be defensive, of nursing at the breast. The affect associated with these phenomena is coloured by past experiences and fantaisies of oral pleasure or oral frustration. ». Cité par Dann dans « The Isakower Phenomenon Revisited… », art. cit., 1992, p. 482. [L’article de Sperling a paru dans le J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1957, 5 p. 115-123.] ↩︎
Jules Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 41, no 4, p. 1119. Pour Sperling voir aussi : « A Psychoanalytic Study of Hypnagogic Hallucinations », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1957, no 5, p. 115-123. – Enfin : O. Sperling, « Variety and Analyzability of Hypnagogic Hallucinations », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 216-223. ↩︎
O. Isakower, (1972), art. cit. p. 199, ligne -16. ↩︎
Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966, t. 1, p. 64 : « La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d’abord la condition de réalisation de la pensée. Nous ne saisissons la pensée que déjà appropriée aux cadres de la langue. Hors de cela, il n’y a que volition obscure, impulsions se déchargeant en gestes, mimique. » ↩︎
Continuons de souligner le parallélisme entre la « mémoire involontaire » de Proust et les réminiscences d’un phénomène d’Isakower. Ce phénomène est comme un mystère dans l’âme – expression que nous avons prise à George Sand, dans son roman intitulé Jeanne (prénom de la mère de Proust), qui se passe du côté du pays de Combraille. La fascination de l’auteur de la Recherche, grand lecteur de Sand, pour ce mystère dans l’âme se retrouve également chez la majorité des personnes ayant vécu cette expérience. Elles aussi, tout comme l’auteur de ce blog, s’interrogent à propos d’un événement étrange qui se produisait par intermittence dans leur enfance et qui semblait par moments vouloir remonter à la surface de la conscience. C’est par exemple le cas de ces deux jeunes patients de Sylvia Brody, la psychanalyste dont on a parlé plus haut (chap. 9). L’un des deux patients a sept ans et demi, l’autre une douzaine d’années :
« For both boys, the dreams [les récurrences du phénomène hypnagogique] became a kind of touchstone to which they spontaneously returned with curiosity, again and again. Their interest in the phenomena was like that of the obsessional patient who hankers for the meaning of a repetitive dream. In addition, each in his own way apperceived the hypnagogic dream as coming from an unknown, unrecognizable source within the mind and as hinting at the existence of deep-lying wishes for something ineffable, something which if retrieved could be the answer to his troubles1. »
Eux aussi, à leur manière, recherchaient le Temps perdu. Citons encore la remarque d’un patient de Max Stern qui va dans le même sens. Tout comme pour le Narrateur, cette étrange expérience lui semblait une énigme à déchiffrer :
« I enjoyed this feeling because of a curiosity to find out what it was. It was not pleasant like a candy. It was intriguing. I am wondering now if it had a connection with hunger – as if the stomach had fallen in2. »
Lors de la scène des trois arbres, sur le plateau de Carqueville, le phénomène se présentait également au Narrateur comme il s’est présenté pour ce patient de Max Stern qu’on vient d’entendre : une énigme qui lui était proposée : « Sollicité par eux [les trois arbres] d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir3. » Lors de l’épisode de la matinée Guermantes, l’effet Isakower se présente à nouveau à lui comme un message à décrypter : « Saisis-moi au passage si tu en as la force, et tâche à résoudre l’énigme de bonheur que je te propose », semblait dire la vision éblouissante en frôlant le Narrateur (IV, 446). Et qu’est-ce donc que la Recherche sinon la tentative de résoudre une énigme proposée à son auteur ?
Signalons en passant que Sylvia Brody développera dans Passivity l’idée qu’une certaine apathie est souvent liée au phénomène d’Isakower. On sait que cette tendance n’est pas étrangère à Proust, qui le reconnaît lui-même, et que son père lui reprochait souvent. Or, c’est justement en partant à la recherche de ce phénomène, en surmontant les résistances qui s’opposaient à cette recherche, que l’écrivain reprit goût au travail.
(À suivre : 12. À la recherche du sein perdu ?)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Sylvia Brody, Passivity, p. 5-6. Le livre de Brody est d’autant plus intéressant que les patients qu’elle a étudiés sont des enfants et non de jeunes adultes comme c’est plus généralement le cas.-https://archive.org/details/passivitystudyof0000brod/mode/2up ↩︎
M. Stern, « Blank hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 207, col. 1. ↩︎
À l’ombre des jeunes filles en fleurs (II, 78). ↩︎
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Reproduction partielle de cette page autorisée à condition de citer l’auteur et l’URL.
Proust n’avait pas lu Freud ; du moins c’est ce qu’il affirme en septembre 1921 dans une lettre à Roger Allard1. Selon Edward Bizub, le concept de refoulement est dû au philosophe allemand Herbart (1776-1841) ; il sera utilisé par Ribot, Sollier, puis par Freud et d’autres2. Les idées de Freud n’étaient pas encore répandues, lorsqu’au sortir de sa thérapie chez le docteur Sollier, Marcel Proust commença la rédaction de la Recherche. Le vocabulaire qu’il utilise est celui d’une période située juste en amont de l’avènement de la psychanalyse. Toujours selon Bizub, il y était déjà souvent question de refoulement, d’inconscient, d’inhibition, de blocage, de résistance, et surtout de dédoublement de la conscience3.
Faisons ici une digression. Nous venons de dire que Proust à commencé la rédaction de la Recherche au sortir de sa psychothérapie. Sa cure dura seulement trois semaines4 ; il semble qu’il l’abrégea délibérément ; en effet, selon Jacques Rivière, il s’évada en pantoufle sans attendre la fin du traitement5. Néanmoins, les trois semaines de discussions quotidiennes avec le docteur Sollier — et uniquement avec lui, pas d’autres communications avec qui que ce soit (du moins en théorie ; ce que le patient ne respecta pas toujours) — ces discussions avec Sollier ont bien évidemment joué un rôle important dans les reviviscences. On se souvient en effet de la remarque d’Isakower citée plus haut : « cet état [notre phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire. » Nous confirmons.
Mais la psychothérapie de Proust ne serait-elle pas biaisée ? En effet, on ne va pas consulter un thérapeute pour faire plaisir à quelqu’un ; c’est une décision personnelle qui ne doit rien à autrui. Or on sait que Proust alla voir Sollier pour être fidèle à une promesse faite à sa mère.
Ajoutons une remarque du Narrateur (IV, 458 ; TR, Folio, p. 186) : « Quant au livre intérieur de signes inconnus […] cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. » C’est sympa pour Sollier ! et les psychothérapeutes en général, lesquels ne serviraient donc à rien selon Proust. Fin de la digression.
« À la recherche du temps perdu » est-il un bon titre ? Nous ne disons pas cela pour le seul plaisir de blasphémer, mais parce que l’on peut en effet douter que Proust voulût vraiment retrouver ce Temps perdu.
Les jeunes patients de Brody, qu’on a évoqués chap. 9 et 11, semblaient eux aussi fascinés par une recherche intérieure — et ils ne sont pas les seuls isakowériens dans ce cas. Mais il peut parfois arriver que l’objet fascinateur soit lié à une peur sans que le sujet en ait conscience. En effet, si pour beaucoup de chercheurs — dont Isakower — notre phénomène représente une gratification orale, pour d’autres, au contraire, il représenterait plutôt une frustration due à un grave traumatisme oral. Selon Max Stern, par exemple, ce phénomène ne concerne pas des individus soi-disant normaux, comme on l’a souvent supposé. Dans presque tous les cas, dit-il, on rencontre une pathologie spécifique qui prend sa source à un traumatisme oral primitif6. Il fait remarquer que les inquiétantes sensations de vertige ou de chute décrites par les patients ne peuvent pas être, comme l’affirme Spitz, la répétition des sensations normales perçues par le bébé qui tète tandis que sa mère le tient dans ses bras. Il ajoute : « Vouloir expliquer que le phénomène pourrait être en relation avec un nourrisson s’endormant au sein n’est pas très probant car dans de très nombreux cas les témoins de cette expérience précisent qu’ils n’étaient pas en train de dormir. » De plus, il souligne que presque tous les chercheurs ont mis en avant la frustration excessive ressentie par le nourrisson juste après la naissance7.
Et ici on pense bien sûr à la naissance de Proust ; on sait qu’elle fut difficile ; il était si faible que son père, le docteur Adrien Proust (pas encore professeur), qui supervisait l’accouchement, crut le bébé en danger de mort. Selon George Painter, l’auteur de la Recherche se plaisait à attribuer la mauvaise santé qui l’affligea toute sa vie aux privations et aux angoisses de sa mère pendant le siège de la Commune8. Dans Proust et son père, Christian Péchenard affirme que le bébé naquit à terme (au jour près !). Comment sait-on qu’il a été conçu précisément tel jour ? Qui était sous le lit pour être si bien renseigné9 ? En revanche, selon Marie-France Castarède, l’enfant serait né prématurément10.
Sous le phénomène d’Isakower quelque chose a été refoulé que le sujet ne tient pas à revoir. Relisons le passage de la scène du thé au lait ; il aurait mérité sa place dans l’article d’Isakower : le Narrateur parle de cette chose informe qui se déplace :
« Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui [devant mon esprit], je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées ». (I, 45 ;Du côtéSwann, éd. Folio, p. 102)
« J’éprouve la résistance », dit-il. Qui résiste ici si ce n’est l’auteur de la Recherche lui-même ? Proust contre Proust. Le petit Loup à sa maman est devenu un loup pour lui-même. Qui dit résistance, dit refoulement. Une force travaille à en repousser une autre. Veut-il alors vraiment revoir le temps perdu ?
« Saisis-moi au passage, si tu en as la force et tâche à résoudre l’énigme de bonheur que je te propose. » dira le Narrateur dans le Temps retrouvé ; ça sonne comme un défi. Pour résoudre l’énigme il faudra opposer une force à cette force qui résiste. La même résistance apparaît également dans son renoncement à étudier son phénomène d’Isakower : « Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de notre œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela. »
Les réminiscences du Narrateur sont généralement (sans doute toujours) accompagnées de cette résistance. Ainsi, lors de la promenade du côté de Martinville, le héros déclare : « Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon [les trois clochers] et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible11. » Lors de la réminiscence des trois arbres, il dénonce les « agréments de la nonchalance qui vous font renoncer » à faire ce « travail de la pensée sur elle-même12 ». Lorsque de ses promenades il rapportait divers objets qui lui avaient fait ressentir une sensation surprenante, une pierre où jouait un reflet, une touffe d’herbe, voire une odeur de feuilles, etc., il reportait toujours à plus tard l’élucidation de l’étrange phénomène : « Mais cette obligation de conscience qu’elles m’imposaient d’apercevoir ce qui se cachait sous l’image était si ardue, que bientôt je me cherchais à moi-même des excuses pour échapper à ces efforts et m’épargner cette fatigue13. » Signalons encore une résistance, cette fois-ci à propos de la sensation déclenchée par les pavés inégaux et brillants (dans Contre Sainte-Beuve) : « Je sentais un bonheur qui m’envahissait, et que j’allais être enrichi de cette pure substance de nous-mêmes […] Mais je ne me sentais pas la puissance de la délivrer14. » Dans tous ces cas, c’est toujours la même résistance. Le conflit peut même parfois se manifester ouvertement sous la forme d’une lutte :
« Toujours, dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune [passée et actuelle] s’était accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau ; si beau que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé, cherchant à maintenir aux moments où il apparaissait, à faire réapparaître dès qu’il m’avait échappé, ce Combray, ce Venise, ce Balbec envahissants et refoulés […] Et si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance ; » (IV, 453 ; LeTemps retrouvé, éd. Folio, p. 181)
Ces résistances empêchent le Narrateur de perdre connaissance, dit-il ; comme si elles lui cachaient quelque chose qu’il ne souhaitait pas vraiment voir ou revoir. Abréger son traitement chez Sollier sans en attendre la fin et s’enfuir en pantoufles, pourrait également être considéré comme une forme de résistance ; résistance au traitement et à d’éventuelles révélations qui auraient pu lui faire perdre connaissance, comme il dit. Ces réminiscences dominent toute la vie de Proust ; il l’écrivait dans le Carnet de 1908. Or on a vu que la résistance est concomitante de la mémoire involontaire. Cette résistance domine donc également toute la vie de Proust : À la recherche du temps perdu, d’accord, mais à la condition de ne jamais le retrouver ! Tout le reste est littérature… Nous parlons, bien sûr, du point de vue d’un lecteur, nous-même, qui focalise sur les symptômes de l’isakower de Proust. On l’a précisé au début de cette étude : nous ne sommes pas là pour parler littérature mais seulement d’un phénomène d’Isakower.
Si notre phénomène provient d’un traumatisme refoulé, pourquoi alors chez certains sujets, dont le Narrateur, le déroulement du phénomène est-il si agréable ? Essayons une hypothèse : C’est justement à cause du refoulement. En effet, lorsque surviennent les premiers signes de l’arrivée, de la remontée de cette chose étrange, le moi régresse alors complètement dans l’enfance et refoule ce qui lui fait peur, comme le fit le jeune moi lors de la toute première fois, lors de l’édition princeps du phénomène. Alors ne subsiste plus que la sensation de « félicité » due à l’impression délicieuse d’avoir retrouvé intacte l’atmosphère de son enfance ; ou plutôt celle de s’en être approché si près qu’on a cru un moment pouvoir la revivre, et retrouver les sensations que l’on éprouvait dans le jardin de son enfance. Ainsi a-t-on pu penser un instant être « hors du temps », « affranchi du temps », ou que le temps était aboli, etc. Au lieu du titre : À la recherche du temps perdu, Samuel Beckett propose : Le Temps aboli15. C’est tout à fait ça. Dans ces moments étranges, on est protégé par le refoulement — qui empêcha Proust de perdre connaissance. Et pourtant la peur n’est sans doute pas loin. Alors le jeune moi s’oppose à ce que le sujet revoie la scène vulnérante et oubliée. Cette opposition du moi contribue à la félicité en protégeant le moi.
Cependant, tout le monde ne réagit pas de la même façon, comme on l’a déjà signalé : Pour certains, le phénomène sera agréable, pour d’autres il sera difficilement supportable, et pour d’autres encore il sera ni l’un ni l’autre, il sera sans importance. Chez notre témoin no 5, Gert Heilbrunn, c’était la trace même du phénomène qui avait été refoulée puisque c’est au hasard (?) d’une conférence sur le phénomène d’Isakower, qu’il avait éprouvé mais complètement oublié, que celui-ci lui revint en mémoire ; sans doute parce que son phénomène avait été une expérience des plus désagréables, comme on l’a vu (chap. 7), tout au moins lors de ses premières occurrences.
Cette régression du moi durant le déroulement d’un phénomène d’Isakower fait évidemment penser à la célèbre formule de Freud : Wo Es war soll Ich werden16. Ne comprenant pas trop les arguties des spécialistes concernant la meilleure traduction de cette phrase, et n’ayant jamais possédé que de minces notions d’allemand, nous avons donc fait appel à M. Grok. Ce n’est sans doute pas le genre de sujet où il excelle particulièrement, mais passons ; il traduit ainsi : « Là où était le Ça, le Je doit advenir. » Sauf qu’ici le moi (Je) ne veut surtout pas revoir ce qu’il a refoulé — sinon à quoi bon l’avoir refoulé ! C’est ce qui se passe lors de la scène du thé au lait avec cette chose « désancrée » qui se déplace, qui vient de lointaines profondeurs, qui paraît vouloir crever la surface mais qui finalement n’émerge pas. Elle a rencontré une résistance. Cette chose, disions-nous, pourrait bien être la trace d’un refoulement.
Le passage suivant est tiré de notre propre expérience du phénomène en question, laquelle ne sera pas forcément la même pour tout le monde. Le phénomène d’Isakower est avant tout une expérience psychosomatique, ce qui le distingue, par exemple, de la grive de Chateaubriand17, quoiqu’en dise Proust. Il survient souvent lorsque le patient est allongé, relaxé, un peu perdu dans ses rêveries ; bref, le sujet est en état de moindre résistance. Le phénomène profite alors de ce relâchement de la conscience. Dans un premier temps, sentant venir cette sensation bizarre, le sujet éprouve un peu d’appréhension, mais elle se dissipe vite car il reconnaît la sensation ; elle est déjà venue quelques fois lui rendre visite ; elle lui est familière et cela c’était bien passé. De toute façon, que cela lui plaise ou non, il ne peut pas résister à la dynamique du phénomène, lequel prend possession de lui corps et âme (psycho-somatiquement, nous insistons) sans qu’il ne puisse bouger ni faire quelque mouvement que ce soit. Il n’agit plus, il est agi. Il n’est plus acteur mais spectateur de ce qui se passe en lui sans pouvoir intervenir. L’effet Isakower semble dire au moi : « Viens je t’emmène, remontons le temps, on va reprendre la partie d’échecs vers le début, à partir du coup que tu as mal joué. Parmi toutes les variantes possibles, il y en avait trois ou quatre plutôt prometteuses, mais au lieu de choisir parmi celles-ci tu as choisi celle-là, l’une des pires. Tu peux reprendre ton coup et en jouer un autre ; on reprendra la partie à partir de là. » Mais le jeune moi, têtu comme un enfant peut l’être, ne veut pas lâcher prise ; il sort alors de ses rêveries et résiste. Il se lève et s’en va. Il ne veut pas revenir s’asseoir devant l’échiquier de peur de revoir la scène traumatisante qui lui fit faire une bourde. (Ce qui ne l’empêche pas d’être émerveillé de ce qui vient de se passer.) Devenu adulte, il s’obstinera dans sa variante perdante.
Les épisodes intermittents d’abolition du temps, dont il fut question plus haut sur cette page, laisseront une empreinte durable sur le visage de l’auteur de la Recherche : ce n’est sans doute pas un hasard si les témoignages le concernant concordent pour donner à Proust dix, voire quinze ans de moins que son âge réel. La mémoire involontaire a sculpté son apparence, et celle du Narrateur. En effet, dans le Temps retrouvé, lors du « bal de tête » (Folio, p. 236), Mme de Guermantes s’adressant au Narrateur lui dira : « — Quant à vous, reprit-elle, vous êtes toujours le même. Oui, me dit-elle, vous êtes étonnant, vous restez toujours jeune. » Comme Dorian Gray, en quelque sorte. Colette aurait comparé Proust, selon Mauriac (p. 185), à « un chancelant jeune homme âgé de cinquante ans ».
Revenons à nos agneaux. Le phénomène d’Isakower n’a rien résolu mais il a juste indiqué du doigt qu’à cet endroit-là il y avait problème, mais sans pour autant dire de quoi il s’agissait, et surtout, en masquant le problème. En faisant régresser le moi, l’effet Isakower a essayé de remettre la pendule à l’heure, de ramener le Temps perdu, de faire repartir le joueur d’échecs sur des bases saines et dans une variante prometteuse ; mais l’enfant, angoissé, n’a pas voulu. Pourquoi ? le Narrateur a répondu lui-même dans le passage du Temps retrouvé que l’on vient de voir, celui où il est question des deux lutteurs ; il n’a pas voulu de peur de perdre connaissance : « Et si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance. »
À cause de la résistance du Narrateur le conflit n’est toujours pas résolu. Si notre phénomène laisse (à peine) deviner quelque chose, il est en même temps le verrou qui empêche de voir ce qu’il cache. Nous avons écrit : « il résiste », « refuse de s’asseoir », « n’a pas voulu ». En vérité, le sujet, souvent en décubitus, a été passif pendant tout le déroulement du phénomène ; il serait plus juste de dire qu’une force en lui a résisté, a refusé, n’a pas voulu, etc.
Nous dirions du phénomène d’Isakower qu’il est comme une tentative faite par la nature pour guérir, ou, si l’on préfère, pour remettre les choses à leurs places dans la conscience, là où elles auraient dû se trouver initialement ; l’isakower ressemble à une tentative pour redresser l’appareil psychique, alors que le sujet concerné n’a rien demandé, du moins pas manifestement. Si le phénomène réussit sa tentative, le sujet deviendra un. Sinon, la partition demeurera.
La nature, qui connaît bien son œuvre, sait qu’il faut tenter l’opération pendant que l’appareil psychique est encore jeune, car lorsque la personne sera adulte il sera peut-être trop tard ; quoique…
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(À suivre : 14. Le baiser du soir)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Philip Kolb, Correspondance/Marcel Proust, op. cit., t. XX, p. 447. ↩︎
Cf. Edward Bizub, Proust et le moi divisé…, p. 223. ↩︎
Cahiers Marcel Proust, no 13, « Quelques progrès dans l’étude du cœur humain », par Jacques Rivière, Paris, Gallimard, 1985, p. 34. ↩︎
Max Stern, « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 209, col. 2. ↩︎
Cf. M. Stern, art. cité, p. 209, col. 2. L’auteur cite aussi les travaux des auteurs suivants qui confirment ses dires et il donne les références plus précises : Bartemeier, L. H., (1947), Berman, L. (1953), De Alvarez de Toledo, Luisa G. (1951), Deutsch (1953), Inman, W. S. (1938), Kepecs, J. G. (1952), Kramer, P. (1955), Lewy, E. (1954), Martin, P. A. (1960), Murphy, W. F. (1958). ↩︎
G. D. Painter, Marcel Proust, trad. par G. Cattaui et R.-P. Vial, Paris, Mercure de France, 1992, p. 26. ↩︎
Ch. Péchenard, Proust et les autres, op. cit., 2019, p. 219, 228. Selon Péchenard Proust a été conçu le 10 octobre 1870 soit pile neuf mois jour pour jour avant sa naissance (10 juillet 1871). Nous n’avons pas pu recouper cette information. Cela dit, le livre de Péchenard étant excellent et on ne s’y ennuie jamais, nous citons quand même son affirmation au passage, même si nous ne partageons pas toujours son point de vue général. ↩︎
À l’ombre des jeunes filles en fleurs (II, 77). ↩︎
Du côté de chez Swann, Esquisse LXVII (I, 879). ↩︎
Contre Sainte Beuve, (préface) Folio Essais, Paris Gallimard, 2019 [1954], p .45 ↩︎
Samuel Beckett, Proust, trad. et présentation Édith Fournier, Paris, Les Éditions de Minuit, 1990, p. 88. ↩︎
M. Grok ajoute à sa traduction : « Cette phrase, tirée de l’œuvre de Sigmund Freud, reflète une idée psychanalytique selon laquelle le moi (le « Je ») doit prendre le dessus sur les pulsions inconscientes (le « Ça ») pour permettre un développement psychique conscient et maîtrisé. La traduction conserve le sens philosophique et psychologique profond de l’original. » ↩︎
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III, t.1. (Cité ici en Annexe, avec le passage correspondant de la Recherche). ↩︎
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Reproduction partielle de cette page autorisée à condition de citer l’auteur et l’URL.
La scène du coucher à Combray appartient au domaine de la mémoire volontaire de l’auteur ; a priori elle n’est donc pas concernée par notre étude, laquelle porte sur la « mémoire involontaire ». Et pourtant, toutes les résurrections renvoient à cette scène du baiser donné à sa maman, qu’il attend pour pouvoir s’endormir. Il faut donc l’examiner. Les réminiscences proustiennes sont liées à la désolation du soir et à la frustration orale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la scène dite de la madeleine (mémoire involontaire) est située dans le roman immédiatement après celle du coucher (mémoire volontaire) ; l’auteur a ainsi lié les deux scènes, volontairement ou pas.
Toutes les résurrections du héros eurent lieu à la même heure :
C’est en rentrant le soir que sa mère lui proposa un peu de thé1 ; dans la préface de Contre Sainte-Beuve, c’est également un soir, « étant rentré glacé par la neige » que sa vieille cuisinière lui proposa une tasse de thé2 ; c’est peu avant le coucher du soleil qu’eut lieu la réminiscence de Martinville-le-Sec3 ; lors du voyage en automobile avec Agostinelli dans la campagne caennaise, c’est « dans la lumière de cinq heures du soir » que les trois clochers tourbillonnèrent4 ; la réminiscence des trois arbres eut également lieu peu avant le coucher du soleil ; on sait d’après un avant-texte de la réception à l’hôtel Guermantes (Le Temps retrouvé) que cette scène, où eurent lieu plusieurs résurrections, avait été prévue à l’origine pour se dérouler en soirée5 ; c’est ce qu’attestent également les notes préparatoires du carnet no 36 ; si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance7, [etc.] ». La réminiscence des bottines se passe juste avant que le Narrateur ne se mette au lit ; une variante de cette scène la fait commencer à l’heure du dîner et continuer alors que la nuit est déjà tombée (III, 1431). Enfin, selon un des premiers états de la Recherche retrouvés par Philip Kolb, c’est vers cinq heures du soir que se produisit la réminiscence déclenchée par le bruit d’une cuillère contre une assiette lors d’un goûter du jeune Proust avec son institutrice8.
Bref, ces réminiscences ont la régularité d’une horloge. Cela montre bien que son phénomène d’Isakower est en lien avec son angoisse, la désolation du soir, c’est-à-dire en lien avec le baiser du soir (ou plutôt son absence). On note en passant que si pour l’inconscient le temps n’existe pas, il sait à l’occasion être ponctuel…
Et lorsqu’il essayait de se souvenir de Combray, c’était toujours l’image de l’escalier détesté qui lui revenait en mémoire (mémoire volontaire) ; toujours sous l’éclairage de sept heures du soir, jamais sous celui d’une autre heure9.
Cette scène du coucher est surtout caractérisée par l’intensité des sentiments exprimés par le Narrateur, lequel allait bientôt avoir sept ans. Il est impatient car il attend que sa mère monte le voir dans sa chambre pour l’embrasser (embrasser sa mère) avant qu’il ne s’endorme. Dans la Recherche, comme elle tarde à venir, il s’imagine sa mère dans le salon, en bas, avec des invités, participant à quelque fête inconcevable au sein de laquelle elle serait entraînée loin de lui par des tourbillons ennemis, pervers et délicieux ; sa propre mère allant jusqu’à rire de lui ! (Il lui avait fait passer un billet lui demandant de monter le voir, mais elle ne vint pas.) Sa mère qui ne l’aime plus et qui s’irrite de se sentir harcelée par lui ! Bref, sa jalousie exacerbée le mit hors de ses gonds. D’après Jean-Yves Tadié l’enfant avait sept ans et cette scène a dû se produire plusieurs fois. Finalement, comme on sait, la maman restera dormir dans la chambre de son fils et lui fera la lecture de François le Champi, de George Sand.
Selon les critiques, la version de Jean Santeuil de la scène du coucher renferme sans doute plus de vérité littérale que celle de la Recherche10. Dans Jean Santeuil, on apprend que la mère de Jean (ce dernier représente évidement Proust ; rappelons en passant que Jeanne est le prénom de la mère de Marcel) on apprend, disions nous, que la mère de Jean restait régulièrement dans sa chambre en attendant qu’il s’endorme. Ce soir-là, alors que sa mère allait quitter sa chambre et redescendre pour rejoindre son mari et un invité, Jean tente de la retenir :
« […] Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Sa mère fâchée voulut partir, lui faire des reproches. Les sanglots redoublèrent. Il la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressée, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute la violence que le remords exerçait contre lui11. »
Sa mère, attristée de son impuissance à guérir son fils, affligée par « ce retour en arrière », par la régression de son enfant qui ne peut décidément pas s’endormir sans elle, s’installa à son chevet. Elle répondit à Augustin, un domestique venu s’enquérir de ce qui se passait : « M. Jean ne sait pas lui-même ce qu’il a, ce qu’il veut, il souffre de ses nerfs. » Ces paroles firent « tant de plaisir à Jean, en soustrayant à sa volonté responsable, pour l’attribuer à un état nerveux involontaire, les cris et les sanglots dont il avait tant de remords, ces paroles lui causèrent plus qu’une joie momentanée, elles exercèrent sur sa vie une influence profonde12. » Son attitude continuera d’être jugée comme déplorable, « mais non plus comme coupable. […] au lieu du devoir d’éviter une faute il ne conçut plus que l’avantage de soigner une maladie. » On apprend dans Contre Sainte-Beuve que lorsque Proust était malade, sa mère couchait près de lui13.
Revenons à la Recherche. Selon George Painter, l’incident François le Champi eut lieu à Auteuil. L’enfant avait de la température, un médecin prescrivit des médicaments, sa mère n’en tint pas compte et lui offrit du lait (tiens, tiens…) en lui lisant François le Champi et La Petite Fadette14. Enfin, d’après Christian Péchenard, « la scène du baiser et presque tous les événements de l’enfance se sont passés à Auteuil, entouré de la seule famille de sa mère15. »
La scène du baiser du soir ne saurait être complète sans la lecture de notre chapitre 17a : la réminiscence des pavés. Nous fusionnerons sans doute ces deux chapitres un jour.
Un mot sur François le Champi, livre qui a tant marqué l’auteur de la Recherche. Un soir d’automne, à la brune, George Sand décida de raconter à un ami une histoire qu’elle avait entendue la veille, contée alternativement par un chanvreur et la servante du curé, à l’heure de la veillée. L’histoire reprend le thème de la séparation d’avec la mère, mais aussi celui du désir de fusion avec elle. Ce champi est un petit bâtard, un enfant trouvé dans les champs — d’où son nom — dont on ignore le père, et qui eut quatre mères ; il a donc vécu quatre séparations maternelles, ce qui a sûrement impressionné le jeune Proust. En effet, la mère biologique de François est morte en couches, ou peu après ; la seconde mère fut sa nourrice ; dont George Sand dit par ailleurs que ce personnage, si bien nommé, est la « mère véritable dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse »16. La troisième mère fut la Zabelle, qui avait l’âge d’être sa grand-mère et pour qui l’enfant éprouvait un véritable amour (on pense évidemment à la grand-mère de Proust) ; il la considérait comme sa vraie mère bien qu’il fût élevé depuis l’âge de six ans par Madeleine Blanchet, la meunière. À la mort de Zabelle, Madeleine devint désormais sa vraie mère (la quatrième) ; un jour qu’elle l’embrassa, il se jeta à son cou, devint tout pâle et en pleura de bonheur. Là encore, la fiction rejoint la réalité car ces embrassades ne plurent pas à tout le monde. Une servante déclara que « ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille17 » ; de même, le père du Narrateur voulait faire cesser ses embrassades avec sa mère, trouvant ces manifestations sentimentales ridicules. On lit en effet dans L’Hygiène du neurasthénique, ouvrage co-écrit par les professeurs Ballet et Adrien Proust, père de Marcel (le père du Narrateur était directeur dans un ministère), qu’il faut séparer de son entourage le sujet atteint de nervosisme lorsque l’on découvre entre lui et une autre personne de son entourage une « tendresse exagérée »18. Il fallait, toujours selon ce même traité, tenir à l’écart les émotions de l’enfant, les « étouffer »19. La maman, obéissante, conformément au Code civil, continuera dans la direction imposée par le père : elle sautera tous les passages de François le Champi où il est question d’amour afin que tout émoi soit étouffé. Là encore, fiction et réalité se mélangent, car dans le conte relaté par Sand, lorsque Madeleine faisait la lecture à son fils François, elle arrangeait certains passages afin qu’il les pût mieux comprendre.
Cadet Blanchet, le mari de Madeleine, éloigna le champi de sa femme ; François travailla alors dans un autre moulin, trop loin pour revoir Madeleine, ne serait-ce même seulement de temps en temps. Ce fut la quatrième séparation d’avec une mère. Son nouveau patron l’invita à épouser sa fille, mais François déclina la proposition. Apprenant la mort de Cadet Blanchet, le champi retourna auprès de Madeleine.
Tout fut bien qui finit bien : Le jeune homme épousa sa maman, Madeleine, en l’église de Mers. « Et Madeleine […] comprit mieux que par des paroles que ce n’était plus son enfant le champi, mais son amoureux François, qui se promenait à son côté. » Ils furent heureux, mais, prudente, – sans doute à cause de la censure – George Sand ne nous dit pas s’ils eurent beaucoup d’enfants.
(À suivre : 13. Réminiscence des
trois arbres et des trois clochers)
Mélanges (dans le vol. du Contre Sainte-Beuve), La Pléiade, p. 64 sqq. ↩︎
Cf. Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. critique de Henri Bonnet et Bernard Brun, Cahiers du Temps retrouvé, Paris Gallimard, 1982, p. 31. ↩︎
Cf. M. Proust, Carnets, op. cit., p. 301. (Carnet 3, f. 31, verso.) Au fo 35 Proust parle d’une soirée Guermantes. ↩︎
On vient de le voir (chap. 14), chez l’auteur de la Recherche, les symptômes du phénomène d’Isakower surviennent tous à la même heure, celle que Proust appelait la désolation du soir. Même si la bouche ne semble pas ici être directement impliquée, elle l’est implicitement dans la réminiscence des trois arbres. Elle l’est sous forme d’une frustration orale causée par la séparation du héros d’avec sa mère. On va également retrouver l’être extra-temporel, celui qui était présent lors de la réminiscence de la scène du thé au lait, mais que Proust avait fait disparaître – rayé des registres – pour le faire réapparaître ailleurs. Cette sorte de présence que certains d’entre-nous, isakowériens, ont connue, parfois juste sous la forme d’une matière étrange, cette sorte de présence sera là dans les réminiscences qui vont nous occuper maintenant.
Nous irons d’abord sur le plateau de Carqueville, au-dessus de Balbec. Il s’agira d’une promenade en voiture avec sa grand-mère et la marquise de Villeparisis, dans la calèche de cette dernière. La description de cette sortie se situe à peu près entre les pages 65 et 83 de l’éd. Pléiade des Jeunes filles en Fleurs (p. 273-291 de l’éd. Folio). Nous irons également dans la carriole du docteur Percepied, rencontré vers Martinville-le-Sec, alors que la famille du Narrateur (papa, maman, Marcel) revenait à pied d’une marche du côté de Guermantes. Les excursions du côté de Guermantes étant plus longues que celles du côté de chez Swann, on rentrait plus tard. Notre jeune héros devait alors dîner en vitesse pour se mettre au lit tout de suite. Sa mère étant retenue à table comme quand il y avait du monde à dîner, elle ne montait pas lui dire bonsoir dans son lit ; il ne pouvait donc pas l’embrasser (frustration orale). Enfin, nous parlerons d’un voyage en automobile du Narrateur et de son chauffeur et amant dans la campagne caennaise1.
On va analyser ces trois scènes en même temps, comme s’il s’agissait d’une seule réminiscence, tant leurs ressemblances sont grandes. Rappelons que le phénomène d’Isakower se manifeste dans l’enfance. Vu l’âge de l’auteur, environ treize ans selon André Ferré, dixit selon Ch. Péchenard2, la résurrection de la promenade dans la carriole du docteur Percepied est authentique. La promenade en automobile, à l’âge adulte, ressemble plutôt à une variation sur le thème des clochers de Martinville ; on peut supposer que c’est une reconstitution romancée. Lors de la résurrection des trois arbres sur le plateau de Carqueville, le jeune Marcel avait une dizaine d’année.
Pour bien comprendre, précisons dans quel état affectif se trouve le Narrateur. Pour lui, cette promenade dans les terres au-dessus de Balbec n’a rien d’une excursion touristique. On lit en effet dans l’ouvrage des professeurs Adrien Proust et Gilbert Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, comme on l’a dit au chapitre précédent, on lit que le médecin doit « exiger la séparation toutes les fois que dans son enquête sur l’entourage du malade il découvre du côté des personnes vivant dans l’intimité de celui-ci soit une tendresse exagérée, soit une indifférence désobligeante, une inintelligence irritante de ses malaises et de ses souffrances3. » Le père du Narrateur, directeur dans un ministère, suivra ce conseil et exigera la séparation du fils et de sa mère. La campagne étant défendue à son garçon à cause de son asthme, il l’envoie en Normandie faire un séjour au bord de la mer pendant la durée duquel il obligera sa mère à rester en région parisienne. Il commence par évoquer ce voyage en bavardant avec un voisin, M. Legrandin, en présence de son fils afin de l’accoutumer à l’idée d’une future séparation [26]. Le jour tant redouté étant arrivé, la mère n’a de cesse de parler avec son fils afin de lui faciliter l’épreuve de la séparation. Comme on sait, sa grand-mère maternelle accompagnera son petit-fils à Balbec.
Nous allons maintenant citer les deux passages dont il va surtout être question. La promenade du côté de Balbec paraissant plus intéressante pour relever des indices de notre phénomène, nous bousculons la chronologie du roman (l’épisode des trois arbres est postérieur dans le roman à celui des trois clochers) et commençons par les trois arbres et nous y attarderons un peu plus. (Jeunes filles en fleurs…, éd. Folio, p. 272 ; Pléiade : II, 64) :
« Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j’avais eu, ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon usage quelques ordonnance pharmaceutiques, ma grand-mère prit les ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa ferme décision de n’en faire exécuter aucune, mais tint compte du conseil en matière d’hygiène et accepta l’offre de Mme de Villeparisis de nous faire faire quelques promenades en voiture. »
Avant de remonter dans la voiture de la marquise de Villeparisis, le Narrateur rencontra une jeune fille qui pêchait sur un pont (Jeunes filles en fleurs, coll. Folio : p. 284-287 ; Pléiade : II, 76-79) :
« Je sentis que la pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la retrouver une partie de mon désir de la retrouver. Il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère autant que fait la possession physique. Nous descendîmes sur Hudimesnil ; tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avait donné, entre autres, les clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés mais je sentais qu’ils m’avaient été familiers autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction, Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté.
« Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts, allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je le faisais dans les promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents ! Il me semblait même que j’aurais dû le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère d’importance et qu’en m’attachant à sa seule réalité je pouvais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même.
« Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous trois, au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher. Où les avais-je déjà regardés ? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray où une allée s’ouvrît ainsi. Le site qu’ils me rappelaient, il n’y avait pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année avec ma grand-mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que comme ces pages qu’on est tout d’un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance ? N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages de rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange n’était que leur objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je le pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu m’avait paru tout superficiel, comme Balbec ? N’étaient-ils qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente mais déjà si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux comme tels arbres, telle touffe d’herbe que j’avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu’un passé lointain de sorte que, sollicités par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir ? Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensée et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelques fois double dans l’espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt, à un croisement de routes, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.
« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : “Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais à néant.” En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir – trop tard, mais pour toujours – je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche, je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un dieu. »
Maintenant nous allons monter dans la voiture du docteur Percepied pour revenir sur Combray après une promenade du côté de Guermantes. (Du côté de chez Swann, I, 177-181 ; 268-271 de l’éd. Folio) :
« Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi
s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j’avais
cueillies dans mes promenades ou les objets qu’on m’avait donnés), une pierre
où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des
images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité
pressentie que je n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une
fois pourtant – où notre promenade s’étant prolongée fort au-delà de sa durée
habituelle, nous avions été bienheureux de rencontrer à mi-chemin du retour,
comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à
bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui – j’eus une
impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On
m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le
docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à
Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que
nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir
spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de
Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de
notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place,
puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et
situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin
d’eux.
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.
Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu de les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfum, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’avais jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moment les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements :
Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit”. »
Il y eut quelques versions des trois arbres antérieures à celle citée ci-dessus, mais non publiées du vivant de Proust. Voici un extrait de l’une d’elles, tirée de la préface du Contre Sainte-Beuve4. Le passage commence par « Que de fois mes amis m’ont vu au cours d’une promenade, [etc.] ».
CSB :« […] je ne pouvais savoir où je les avais vus [ces arbres]. Je reconnaissais leur forme, leur disposition, la ligne qu’ils dessinaient semblait calquée sur quelque mystérieux dessin aimé, qui tremblait dans mon cœur. Mais je ne pouvais en dire plus, eux-mêmes semblaient de leur attitude naïve et passionnée dire leur regret de ne pouvoir s’exprimer, de ne pouvoir me dire le secret qu’ils sentaient bien que je ne pouvais démêler. Fantômes d’un passé cher, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants comme ces ombres qu’Énée rencontre aux enfers. Était-ce dans les promenades autour de la ville où j’ai été heureux petit enfant, était-ce seulement dans ce pays imaginaire où plus tard je rêvais Maman si malade, auprès d’un lac, dans une forêt où il faisait clair toute la nuit […] des morts qui me tendaient des bras impuissants et tendres et semblaient dire : Ressuscite-nous. »
Soulignons deux phrases (en gras) dans cette version du Contre Sainte-Beuve. La première nous ramène à notre chapitre 7, à la description du témoin n°4 (Dorian Gray) : « La masse sombre et indéfinie se rapproche lentement, puis plus vite, par saccades régulières, comme les battements du cœur. » L’autre phrase, concernant Énée aux enfers, crée un lien entre l’épisode des trois arbres et celui du thé avec Madeleine, puisqu’on se souvient qu’une des esquisses de la scène du thé, la XIII, évoquait Énée aux enfers. Mais Énée avait disparu de la version définitive. On reviendra ici, dans notre chapitre 21 (la réminiscence du chalet de nécessité), sur le réminiscence des Trois arbres ; il y aura encore des choses à en dire, notamment concernant une certaine odeur de moisi.
EN RÉSUMÉ : Comme dans la scène de la madeleine, l’enfer, qui figurait pourtant dans un avant-texte, a disparu. Retenons que la scène des trois arbres est pour Proust une des portes de l’enfer. Il y en avait déjà une ? Normal ; la seule porte de l’enfer est le phénomène d’Isakower.
……………
Parmi les symptômes typiques d’un phénomène d’Isakower, se retrouvent les suivants, que l’on va maintenant analyser : un état fébrile, une sensation de vertige, l’impression d’avoir déjà ressenti cette expérience, une confusion entre soi-même et le monde extérieur, une masse informe qui s’approche, un tourbillon, etc.
1) État fébrile. L’effet Isakower se « rencontre très fréquemment dans des maladies accompagnées de fièvre5. » C’est le cas pour le Narrateur, lequel fera toute la promenade au-dessus de Balbec dans un état fébrile : « Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j’avais eu, ayant […] rédigé à mon usage quelques ordonnances pharmaceutiques [etc.] » (II, 64) La grand-mère décida de ne pas respecter ces prescriptions et tint seulement compte des conseils du médecin : éviter la mer et le soleil. Aussi accepta-t-elle de partir avec son petit-fils en promenade dans la calèche de Mme de Villeparisis. La séparation du Narrateur et de sa mère, n’est sans doute pas étrangère à sa fébrilité. On note également que le Narrateur fait état d’une possible fatigue, au moment où il passe près des trois arbres. « Ou encore ne cachaient-ils [les trois arbres] même pas de pensée et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelque fois double dans l’espace. »
2) Régression dans l’enfance. Le retour vers l’enfance, ressenti lors d’un syndrome d’Isakower apparaît, du côté d’Hudimesnil, dans certaines phrases : « je croyais avoir à reconnaître un souvenir » (II, 78 ; éd. Folio, p. 286) ; « Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. » (II, 78). Et comme si le maternage de la grand-mère ne suffisait pas à combler l’absence de sa mère (Jeanne), le romancier a invité Madeleine dans la calèche de la marquise, puisque c’est le prénom qu’il a donné à Mme de Villeparisis ; celle-ci est aquarelliste de fleurs, tout comme l’était la célèbre aquarelliste – surtout louée pour ses roses – Jeanne Magdelaine Lemaire, dite Madeleine Lemaire, laquelle fut comme une mère pour Proust et son amant Reynaldo Hahn, qui eux-mêmes se considéraient comme ses enfants.
3) Confusion entre monde intérieur et monde extérieur. Cette confusion est évoquée par Isakower6 : « Mais ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe, le corps et le monde extérieur. » cette confusion se lit également chez le Narrateur, entre autres, dans la fin de la phrase suivante : « Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même7. » Les arbres sont à la fois à l’extérieur de lui-même, et à l’intérieur. La confusion s’entend également dans la parole des arbres, qu’on a déjà citée plus haut : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant » (II, 79 ; éd. Folio, p. 287). Si ces arbres (ou âmes) qui sont extérieurs à lui viennent lui apporter une partie de lui-même, c’est qu’il y a confusion entre intérieur et extérieur.
Soulignons ici un point important : En décrivant des récurrences de son phénomène, notre témoin no 4, M. Gray, a fait état d’une sensation similaire à celle dont vient de parler le Narrateur. Pour lui aussi, c’était « une partie de lui-même » que le phénomène venait d’emporter : « Mais surtout, dit-il, et je me souviens très bien de ça, lorsqu’après sa venue le phénomène disparaissait, j’éprouvais toujours une déception car je sentais qu’il repartait avec une partie de moi-même8. » Cette déception est décrite aussi par le Narrateur : « Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un dieu. » (éd. Folio, p. 287) Dorian Gray revint ailleurs sur cette espèce de scission au sein de lui-même : « Pour ce qui me concerne, c’est dans le phénomène d’Isakower que j’ai passé les meilleurs instants de ma vie. C’est dans ce tourbillon que je suis le plus moi-même. C’est moi à la recherche d’une autre partie de moi-même9. » Et ceci n’est pas loin de ce que viennent de dire les arbres au Narrateur : « nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi ». (Précisons que Dorian Gray avait lu les Jeunes filles en fleurs une quarantaine d’années avant d’écrire les lignes que l’on vient de citer ; mais il n’avait rien remarqué, lors de cette première lecture, qui ressemblât à un effet Isakower, phénomène dont il ignorait d’ailleurs le nom.)
4) Le tourbillon. Les trois clochers de Martinville-le-Sec sont comparés à des arbres : « Bientôt leur lignes et leur surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut. » (I, 178) Clochers et arbres, dans ces deux scènes, sont interchangeables. Ces trois clochers, à cause du déplacement de la carriole, semblent se mouvoir au loin. Il y est question de la « volte hardie » d’un des clochers ; et ensuite, de « quelques gauches trébuchements », puis ils glissent l’un derrière l’autre. Pour le Narrateur, c’est comme si c’était le paysage qui tournait, comme pour ces patients d’Isakower, qui, au moment où se déroule le phénomène, ont l’impression de se trouver sur un disque qui tourne10. Lors du voyage en automobile dans la campagne caennaise, l’auteur décrit la même sensation cinétique : l’automobile est immobile, c’est le paysage qui est mobile ; comme par exemple lorsque Proust et son chauffeur arrivent devant les clochers de l’église Saint-Étienne de Caen : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche11. » Cette image d’une masse que l’on voit au loin se rapprocher puis ensuite se précipiter sur l’observateur passif rappelle plusieurs témoignages concernant le phénomène d’Isakower12. Rappelons-nous également, mais on en parlera, que la réminiscence sur les pavés de l’hôtel Guermantes est déclenchée par une automobile (taxi) qui manque d’écraser le Narrateur. Signalons en passant, ce n’est peut-être pas indifférent, que l’autre nom de l’église Saint-Étienne de Caen est l’Abbaye-aux-Hommes ; Proust la visita avec son amant et chauffeur Alfred Agostinelli. Au retour, ce dernier se verra comparé par Proust à une nonne, à cause de sa mante en caoutchouc. Notons également que le sexe, ou plutôt le genre, de l’automobile n’était pas encore bien déterminé à cette époque. On le trouve en effet parfois écrit au masculin dans la Recherche13. Un peu plus loin, alors que l’automobile s’éloigne des deux clochers de Saint-Étienne, ces derniers « virèrent une dernière fois comme deux pivots d’or. » Là encore se retrouve le mouvement tourbillonnaire. Ce dernier se manifesta aussi à Martinville-le-Sec, où, depuis la voiture du docteur Percepied, le Narrateur évoquera trois pivots d’or. À Carqueville, dans la calèche de Mme Madeleine de Villeparisis, le Narrateur vit les trois arbres se diriger sur lui et les compara à une ronde de sorcières ou de nornes. Enfin, selon Painter, alors que Proust était à Caen, un souvenir ancien lui revint en mémoire : il revit les clochers des villages autour de Méréglise se mouvoir autour de l’horizon comme s’ils tournaient autour du clocher de l’église d’Illiers14.
5) Familiarité. Selon Isakower : « Au moment où se produit ce phénomène, la première sensation subjective s’exprime souvent ainsi : “C’est une sensation que j’ai si souvent éprouvée autrefois (qui m’est si familière)”15. » C’est également ce que constate le Narrateur : « je ne pouvais reconnaître le lieu dont ils [les trois arbres] étaient comme détachés mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois ; » (II, 77 ; éd. Folio, À l’ombre…, p. 285) De même croira-t-il reconnaître dans ces arbres des « amis disparus ».
6) Vertige. On retrouve également la sensation de vertige signalée par des patients d’Isakower16 : « j’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus ». Proust : « les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction » (II, 77 ; éd. Folio, À l’ombre…, p. 285) Lors de la réminiscence des trois clochers, le Narrateur est « pris d’une sorte d’ivresse » et ne peut penser à autre chose. La même sensation est décrite par une patiente d’Isakower, laquelle ressent « une sorte de griserie, de fatigue délicieusement agréable. »[24].
7) Auto-observation. Le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience, dit Isakower, c’est celle, on l’a vu, d’une auto-observation manifeste17. C’est également le cas ici pour le Narrateur : « Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même. » (II, 77 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 285)
8) Effet de surprise. Dans la descente sur Hudimesnil, la réminiscence lui apparaît avec la soudaineté et la surprise inhérentes au phénomène d’Isakower : « tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avaient donné, entre autres, les clochers de Martinville. » (II, 76-77 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 284-285)
9) Une masse informe qui s’approche. Les trois clochers, comme les trois arbres, reproduisent ce mouvement signalé par de nombreux témoins du phénomène d’Isakower : Quelque chose d’informe, qui vient de loin, qui se rapproche de plus en plus de l’observateur, donne parfois le sentiment de menacer le sujet, puis s’en éloigne et disparaît18. Notons que la réminiscence des trois arbres commence lorsque le Narrateur regarde ces arbres qui s’approchent de lui alors qu’il est dans la calèche. Ce quelque chose d’informe, parfois perçu par les patients d’Isakower comme étant rond, pourrait ici se retrouver dans les clochers tourbillonnants, et, pour ce qui est de la scène des trois arbres, dans cette « ronde de sorcières ou de nornes ». Sur la calèche du docteur Percepied, le jeune Narrateur écrit sur une feuille de papier ce qu’il vient de ressentir au moment où la voiture rejoint les clochers de Martinville : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche19. » Autrement dit on retrouve bien là cette sensation de quelque chose qui vient à notre rencontre, puis menace de nous heurter. Même chose dans l’article du Figaro qu’on vient de voir : les clochers de Saint-Étienne de Caen se « jetèrent si rudement au-devant de nous ». Et revoilà cette chose amorphe, désancrée, qu’on n’arrive pas à décrire, le noyau du phénomène d’Isakower, lequel était déjà apparu lors de la scène de la Madeleine et réapparaît dans la scène des trois arbres : « Je sentis de nouveau derrière eux [les trois arbres] le même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. » (II, 78 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 286). Cet objet est ce « quelque chose qui se déplace » accompagné d’un insaisissable tourbillon et qui palpitait en lui lors de la scène du thé au lait mais qu’il ne put ramener à la surface. Autrement dit, un lien manifeste existe entre la scène des trois arbres et celle dite de la madeleine ; sans parler de la Madeleine que Proust a mise dans la calèche. Les patients d’Isakower parlent, comme le Narrateur, de « quelque chose de vague et d’indéfini »20, et, comme lui, ils sentent bien que cette chose leur est familière.
10) Frustration orale. Les clochers tourbillonnants dont on vient de parler ne sont peut-être pas sans lien avec la scène suivante, tirée d’une esquisse de Combray, où il est question des clochers de Chartres, et qui fut très angoissante pour l’enfant :
« Moi je ne voyais au contraire jamais sans tristesse les clochers de Chartres, car souvent c’est jusqu’à Chartres que nous accompagnions Maman quand elle quittait Combray avant nous. Et je voyais, et la forme inéluctable des deux clochers m’apparaissait aussi terrible que la gare. J’allais vers eux comme vers le moment où il faudrait dire adieu à Maman, sentir mon cœur s’ébranler dans ma poitrine, se détacher de moi pour la suivre, et revenir seul. Je me souviens d’un jour particulièrement triste où Maman emmenait mon frère, la voiture devait nous conduire de Combray à Chartres et c’était bien loin. On avait fait photographié mon frère le matin avant qu’il partît21. »
On sait également que durant la promenade dans les environs de Carqueville, le Narrateur était anxieux à cause de sa récente séparation d’avec sa mère ; il l’était encore plus à cette heure de la journée, puisque c’était celle de la désolation du soir. Les trois clochers et les trois arbres lui parlent de ce drame de la séparation. En effet, au moment où le soleil vient de disparaître à l’horizon, seuls les clochers (ou les arbres) restent encore ensoleillés alors que le reste de la plaine est recouvert d’ombre. Le narrateur contemple leur coucher. Du côté de Martinville, les clochers « agitaient encore en signe d’adieux leurs cimes ensoleillées. » (I, 179 ; éd. Folio, Du côté…, p. 271) Il ajoute : « Ils me faisaient penser aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité. » Encore quelques minutes et ils s’effaceront dans la nuit tant redoutée par Narrateur car elle va séparer l’enfant et la mère.
La promenade en automobile dans la campagne caennaise décrite dans le Figaro remonte également à la scène du coucher à Combray, et donc à la frustration. En effet, dans la suite de l’article du Figaro se trouve un écho de la scène de l’escalier :
« Tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs, l’appréhension de s’enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous ceux qui connaissent quelle allégresse c’est, après avoir lutté longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s’arrêter et se dire : “Eh bien ! non, je ne monterai pas ; qu’on selle le cheval, qu’on apprête l’automobile”, et toute la nuit de fuir, laissant derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé22 »
Quand on entend : « Eh bien ! non, je ne monterai pas », on pense évidement à l’enfant de Combray qui juste après avoir écrit un mot à sa mère pour lui dire de monter le voir, fut rempli de bonheur pour s’être rebellé : « Tout à coup, dit-il, mon anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament puissant commence à agir et nous enlève une douleur : je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu maman, de l’embrasser coûte que coûte. » (I, 32)
11) la bouche. On a vu que chez le Narrateur, comme chez la plupart des témoins, le phénomène commence par une sensation buccale. Ce n’est sans doute pas un hasard si la réminiscence des trois arbres commence par la bouche. Le Narrateur rencontre sur un pont une belle pêcheuse : « Mes regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient croire qu’elles avaient suivi mes regards. Mais ce n’est pas seulement son corps que j’aurais voulu atteindre, c’était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n’est qu’une sorte d’attouchement, qui est d’attirer son attention, qu’une sorte de pénétration, y éveiller une idée. » (II, 75-76). Et quelques lignes plus loin : « il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je lui avais plu. »
(Notre chap. 21 concernera également, en son début, la réminiscence des trois arbres.)
(À suivre : 16. La matinée à l’hôtel Guermantes.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Le Figaro, 19/nov./1907, « Impressions de route en automobile », p. 1 (en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k287911r.item ). – Le mécanicien de Proust, Agostinelli, conduisait. – L’article a été repris dans Pastiches et Mélanges, éd. Gallimard, 1919. (Publié dans la Pléiade en 1971 sous le titre « Journées en automobile », p. 63-69.) ↩︎
A. Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Gallimard, Paris, 1959, p. 12. – Christian Péchenard, Proust et les autres, Paris, La Table ronde, [1992-1996] 2019, p. 19. ↩︎
A. Proust et G. Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, Paris, Masson, 1897, p. 170. (En ligne sur Gallica ; lien valide en septembre 2017.) – L’auteur de la Recherche avait vingt-six ans lorsque ce livre parut. ↩︎
CSB préface Bernard de Fallois, Paris, Folio essais, Gallimard, [1954], 2019, p. 47. ↩︎
O. Isakower, 1972, p. 197, lignes 11 ; -8, p. 199, ligne 24 : « Soulignons que ce phénomène se produit fréquemment pendant l’enfance, qu’on le rencontre dans les états fébriles et que de nombreuses personnes le décrivent de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » ↩︎
O. Isakower, 1972, p. 197, ligne -6 : « j’ai le sentiment de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus ». ↩︎
Proust, Pastiches et mélanges, éd. Yves Sandre, Paris Gallimard, Pléiade, 1971, p. 65. ↩︎
Par exemple a) A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch… », Psychoanalytic Quarterly, 1985, no 54, p. 420 : «At this moment he had an image of large bubbles or balloons, perhaps three feet wide, coming toward him from the left» ; b) Idem, p. 427 : «…and then he experienced the following Isakower-like phenomenon. An image was coming closer and receding into the distance. It was a large hospital bed [sic]… » ; c) Angel Garma, « Vicissitudes of the Dream Screen and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, 1955, no 24, p. 373 : « on the palissade of bricks I saw reflected a white meteor which was about to fall and make the earth explode »; d) O. Isakower, 1972, article cité p. 199, l. 8 : « Quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme « étant rond », qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » ; etc. ↩︎
Cf. II, 1103 ou III, 1075 ou Jean Santeuil, op. cit., p. 407. Dans le carnet de 1908, fo 54r, un premier jet avait écrit « un automobile » et, quelque temps plus tard, l’article a été féminisé. ↩︎
O. Isakower, 1972, art. cité, p. 200, ligne -6. ↩︎
O. Isakower, 1972, art. cité, p. 197, ligne -5. – Voir aussi, entre autres : A. D. Richards, The Psychoanalytic Quarterly, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », 1985, no 54, p. 419 : « The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are falling. I am out of balance. » ↩︎
O. Isakower, 1972, art. cité, p. 199, ligne 23. ↩︎
Dans l’édition Folio, le passage du Temps retrouvé qu’on va analyser maintenant commence au bas de la page 171 et finit une quinzaine de pages plus loin ; dans la Pléiade il commence au bas de la page 443 (vol. IV). Rappelons ce que l’on a dit dans notre chap. 14 : Si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance. » Le carnet 1 de 1908 confirme le souhait de l’auteur de finir son roman sur une soirée chez la princesse Guermantes1. Le Narrateur arrive à cette réception alors qu’il est plutôt déprimé, comme lors de la réminiscence dite de la madeleine.
Les réminiscences de la matinée à l’hôtel Guermantes ne se sont pas toutes produites telles qu’elles ont été racontées par l’auteur. Ce feu d’artifice de résurrections – quatre fusées ! – appartient plutôt au domaine du romanesque qu’à celui de la réalité d’un isakower. Ces réminiscences eurent cependant bien lieu ; ce ne sont pas des inventions de romancier, nous pouvons l’affirmer ; mais elles surgirent en Proust les unes après les autres à quelques années d’intervalle, bien avant le début de la rédaction du premier volume de la Recherche, mais pas forcément dans cet ordre-là. Les réminiscences d’un effet Isakower apparaissent dans l’enfance et/ou à la puberté, mais rarement au-delà d’une vingtaine d’années. Or, à l’époque de Venise, puisqu’il va en être question, Proust avait une trentaine d’années. Il n’était donc plus éligible, si l’on peut dire, à un effet Isakower (on a développé ce sujet chap. 17a. Réminiscence des pavés). Et encore moins éligible à ce phénomène lors de la matinée Guermantes puisqu’il était évidemment plus âgé qu’à Venise. D’ailleurs, lorsqu’il relate son séjour dans la cité des doges, le Narrateur ne fait pas état de réminiscences qu’il aurait ressenties dans le baptistère de la basilique de Saint-Marc, alors qu’il a raconté avec force détails celle dite de la madeleine, celles des trois arbres, des trois clochers, etc.
Signalons une version primitive de cette « soirée » chez les Guermantes, ainsi que l’appelait Proust dans cette version, soirée dans laquelle ne sont rapportées aucune des réminiscences de la version définitive du Temps retrouvé ; on passe directement des taxis électriques au bal de têtes2. Ceci laisse entendre que la version définitive est une reconstitution. Mais reconstitution ne veut pas dire invention. Ce sont des symptômes qu’il a réellement éprouvés en lui-même il y a bien longtemps.
C’est dans un état dépressif, avons-nous dit, analogue à celui qu’éprouva le Narrateur juste avant l’épisode de la madeleine et du thé au lait, que les réminiscences vont advenir ; ou plutôt que l’auteur a décidé de les faire advenir sous sa plume. La réminiscence survenue alors que le Narrateur a semblé trébucher sur les pavés inégaux est celle qui va déclencher le feu d’artifice.
Le plus important, dans cette première réminiscence, est sans doute l’allumage de la féérie pyrotechnique : Un taxi, qu’il ne voit pas, fonce sur le Narrateur au moment où il entre dans la cour pavée de l’hôtel Guermantes, perdu dans ses pensées. Au cri du wattman qui l’avertit du danger, il n’a que le temps de se ranger vivement de côté. Il échappe de justesse à l’accident. En reculant, il bute sur un pavé ; et, au moment où il reprend son aplomb apparaît l’effet Isakower. Ce rééquilibre est agréable au Narrateur, car non seulement il vient de l’échapper belle, mais aussi parce qu’il éprouve de nouveau la même félicité bien connue de lui lors des précédentes réminiscences. Ce déséquilibre/rééquilibre a la même source que celui qu’il ressentit assis dans la calèche de la marquise de Villeparisis : « mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent ». Nous dirons pour l’instant que le Narrateur a eu les jambes flageolantes car il eut très peur ; c’est au moment où il vient d’échapper à un grave danger, et où il retrouve son aplomb, c’est à cet instant même que survient le phénomène d’Isakower ; ce n’est pas anodin. On reviendra là-dessus.
Rappelons que dans beaucoup d’effets Isakower, les patients décrivent souvent un objet, en général indéfini, qui vient à leur rencontre (Isakower, art. cit., p. 199, + 8) : « L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » D’une certaine façon, c’est ce que Proust vient de décrire ici métaphoriquement : le Narrateur, perdu dans ses pensées, a vu (ou pas) un objet indéfini arriver droit sur lui et qui menaçait del’écraser. Il eut peur, flageola un instant sur ses jambes, puis se rétablit.
Soulignons qu’à cette époque, ces nouvelles machines appelées automobiles, pouvaient être considérées comme dangereuses. Georges de Lauris, un ami de Proust s’était cassé une jambe dans un accident de la route ; plus tard, c’est Albert Nahmias, un temps le chauffeur de Proust, qui écrasa une fillette sur la route de Caen ; elle mourut le surlendemain ; quelques jours après, un autre de ses amis, Henri Bardac, tua une autre gamine sur la route ; à la même époque deux taxis furent détruits dans une collision3 ; c’est seulement plus tard, bien plus tard, qu’on se décida à introduire en France les premiers feux rouges… On comprend qu’une fois arrivé au Grand Hôtel de Cabourg, Proust préféra de louer l’omnibus de l’hôtel, « conduit par un homme très prudent et adroit », plutôt que circuler en taxi.
Ce n’est pas la première fois que l’auteur de la Recherche décrit une scène de ce genre (la réminiscence des pavés), où la cinétique, voire la balistique, semblent déclencher, ou accompagner, l’irruption de la mémoire involontaire. On avait vu dans notre chapitre précédent les clochers de l’église de l’abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui, après avoir tournoyé au loin, semblaient se précipiter sur l’automobile : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudementau-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche4. » Les clochers de l’église de Martinville eurent le même comportement, après avoir donné l’impression de tourbillonner dans le lointain : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche5. » Citons encore, pour illustrer notre propos, une réminiscence dont on parle moins car elle ne figure que dans une Esquisse de la Recherche et dans le Carnet de 19086:
« Je n’ai pas plus trouvé le beau dans la solitude que dans la société je l’ai trouvé quand par hasard, à une impression si insignifiante qu’elle fût, le bruit répété de la trompe de mon automobile voulant en dépasser un [sic] autre, venait s’ajouter spontanément une impression antérieure du même genre qui lui donnait une sorte de consistance, d’épaisseur, et qui me montrait que la joie la plus grande que puisse avoir l’âme c’est de contenir quelque chose de général et qui la remplisse tout entière. Certes ces moments là sont rares, mais ils dominent toute la vie. » (NB : À cette époque-là les automobiles n’avaient pas toutes effectué leur transition de genre ; d’où : « en dépasser un autre » ; masculin que l’on retrouve parfois dans JS.)
Dans l’épisode ci-dessus il s’agit encore une fois d’automobile ; et, à nouveau, d’une manœuvre potentiellement dangereuse. Apportons encore d’autres exemples d’effet Isakower où la cinétique et la machine jouent un rôle important. Le premier vient d’un article de Arnold D. Richard : Le patient voit approcher à sa rencontre, puis repartir, un lit d’ambulance7(!) ; deux autres exemples, advenus à notre ami et ici témoin no 4, Dorian Gray, sont reproduits en Annexe (chap. 23) : l’un concerne une automobile et l’autre une locomotive.
Un phénomène du même type que ceux que l’on vient d’exposer va nous occuper maintenant. Il sera question de cinétique, de balistique, d’un accident, d’asthme, de jalousie et de la mort. Dans « La fin de la jalousie », une nouvelle tirée du premier livre de Proust, intitulé LesPlaisirs et les jours, Honoré, le héros, qui pourrait aussi bien s’appeler Marcel, est renversé avenue du Bois-de-Boulogne par un cheval qu’il n’avait pas vu venir. Il aura les deux jambes cassées et le ventre meurtri. On en connaît un autre qui, lui, est tombé de cheval en revenant du Bois ; résultat : nez cassé. Selon J.-Y. Tadié, c’est vers l’époque de cette chute que se déclara l’asthme de Proust8 ; il avait neuf ans.
« Honoré […] ne pouvait comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé […] et il buttait à chaque pas en lui-même9. »
À la suite de sa chute, Honoré eut une crise d’asthme, maladie qu’il n’avait jamais contractée auparavant. Honoré ne se rétablit pas ; il mourra de septicémie une semaine plus tard. Il ne put pas, contrairement au Narrateur dans la cour des Guermantes, reprendre pied en lui-même, retrouver son équilibre. Quelques jours avant de mourir, il se remémora sa mère qui venait régulièrement l’embrasser avant qu’il ne s’endormît (énième scène du coucher clairement liée, comme les autres, à la jalousie). Puis, alors qu’Honoré s’est endormi et qu’il rêve, souvient en lui un phénomène d’Isakower (on peut effectivement en éprouver parfois en dormant10).
Il est très probable que le phénomène que l’on va voir soit en lien avec le fameux symptôme de rééquilibre éprouvé sur les pavés :
« La nuit du dimanche au lundi, il rêva qu’il étouffait, sentait un poids énorme sur sa poitrine. Il demandait grâce, n’avait plus la force de déplacer tout ce poids, le sentiment que tout cela était ainsi sur lui depuis très longtemps lui était inexplicable, il ne pouvait pas le tolérer une seconde de plus, il suffoquait. Tout d’un coup il se sentit miraculeusement allégé de tout ce fardeau qui s’éloignait, s’éloignait, l’ayant à jamais délivré. Et il se dit : “Je suis mort !” Et, au-dessus de lui, il apercevait monter tout ce qui avait si longtemps pesé ainsi sur lui à l’étouffer ; il crut d’abord que c’était l’image de Gouvres [rival dont il était jaloux], puis seulement ses soupçons, puis ses désirs, puis cette attente d’autrefois dès le matin, criant vers le moment où il verrait Françoise [sa fiancée ; rien à voir avec la Françoise de la Recherche, mais beaucoup avec celle de J.S.], puis la pensée de Françoise. Cela prenait à toute minute une autre forme, comme un nuage, cela grandissait, grandissait sans cesse, et maintenant il ne s’expliquait plus comment cette chose qu’il comprenait être immense comme le monde avait pu être sur lui, sur son petit corps d’homme faible, sur son pauvre cœur d’homme sans énergie et comment il n’en avait pas été écrasé et que c’était une vie d’écrasé qu’il avait menée11. »
Suit immédiatement après, l’interprétation de ce phénomène par Honoré/Marcel :
« Et cette immense chose qui avait pesé sur sa poitrine de toute la force du monde, il comprit que c’était son amour. Puis il se redit : “Vie d’écrasé !” et il se rappela qu’au moment où le cheval l’avait renversé, il s’était dit : “Je vais être écrasé”, il se rappela sa promenade, qu’il devait ce matin-là aller déjeuner avec Françoise, et alors, par ce détour, la pensée de son amour lui revint. Et il se dit : “Est-ce mon amour qui pesait sur moi ? Qu’est-ce que ce serait si ce n’était mon amour ? Mon caractère, peut-être ? Moi ? Ou encore la vie ?” Puis il pensa : “Non, quand je mourrai, je ne serai pas délivré de mon amour, mais de mes désirs charnels, de mon envie charnelle, de ma jalousie”12. »
Arrêtons-nous un instant sur ce rêve pour montrer qu’il s’agit bien de notre phénomène. Voici quelques exemples de témoignages pris dans l’article d’Isakower : « … je me sens alors réduite à la dimension d’un point — comme si quelque chose de très grand et de très lourd était posé sur moi — sans m’écraser — » (art. cit., p. 198, ligne 10) Un peu plus loin dans l’article (p. 202, ligne -3), l’auteur souligne : « Ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires) est prédominante. » Ces lignes peuvent s’appliquer au rêve d’Honoré, dans lequel on relève en effet : « il étouffait » ; il « suffoquait » ; puis à nouveau : « avait pesé sur lui jusqu’à l’étouffer ». On pense ici à l’asthme d’Honoré/Marcel.
D’autres témoignages similaires à celui décrit à l’instant par le Narrateur : A) « I am half awake in my bed and a heavy weight is on my chest. It is a big cylinder, not heavy, made of wood two feet in diameter, resting on my body. » (Max Stern, 1961, « Blank Hallucinations ») – B)« It is a funny sensation in my chest, like falling and a circular feeling. The ball was like a big round mass, not a vision, a feeling as if the mass were in my chest, flowing from inside and leaving me. I was in a state of anxiety, in a cold sweat. Like something large on my chest. It comes in and goes out ; it is like nothing else I have ever experienced. » (Max Stern, id.) – C) « He reported a tightness in the center of his chest and reported the Isakower-like phenomenon: « I have an image of something moving away from me; it is a large white cloud » » (Arnold D. Richards (1985), « Isakower-Like Phenomenon on a Couch », The Psychoanalytic Quarterly, no 54, p. 422.) –D) Autre témoignage concernant la vision d’un nuage : « They (images) suggest the « Isakower phenomenon » which occurs in hypnagogic hallucinations and dreams and consist of images of limitless and whitish amorphous masses or discs that may revolve or grow larger or smaller […] comme nearer, go away » (Angel Garma, Psychoanal. Q., « Vicissitudes of the Dream Screen… », 1955, p. 378.) Etc.
Écrasé, disait Honoré. Écrasé par quoi ? par qui ? Libre à chacun de juger. Nous pensons, avec Honoré/Marcel, qu’il y a effectivement une histoire de jalousie sous roche qui… l’écrase. Rappelons, pour étayer notre avis, une confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :
« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. »
Là encore chacun pourra interpréter à sa guise. Nous-même pensons qu’il n’est pas déraisonnable de suggérer que Robert, le frère cadet de Marcel, pourrait être en lien avec la naissance de la jalousie de ce dernier. C’est un phénomène connu des psychologues ; vingt-deux mois séparent les deux frères.
Nous pouvons maintenant dire qu’en entrant dans la cour de l’hôtel Guermantes, la peur déclenchée par le taxi qui faillit l’écraser fit vaciller le Narrateur ; ses jambes ont flageolé mais il retrouva son équilibre. L’heure était crépusculaire et il était déprimé, éléments qui favorisaient chez lui le déclenchement de son isakower. La peur éprouvée dans l’instant présent (le taxi) a pu réveiller une peur archaïque (être écrasé ?) ; cette dernière a failli remonter à la surface à la faveur d’une identité entre une scène passée et celle présente, mais le refoulement était là qui veillait : « Le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’est accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau ; si beau que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé […] » (IV, 453 ; LeTemps retrouvé, éd. Folio, p. 181.) Pourquoi le vaincu paraissait-il le plus beau ? Nous pensons (cf. notre chap. 13) que c’était parce que le phénomène d’Isakower, en faisant régresser le sujet en enfance, lui fit retrouver les sensations qu’il avait à cette époque insouciante (avant que d’être écrasé ?). Le refoulement empêchant toutefois l’innommable, l’enfer, d’émerger. Et puis surtout, il y a l’extase dont parle Proust, extase de sentir son moi augmenter, ce qui contribue aussi à cette félicité ; un moi différent, amplifié, grandi, un moi nouveau mais qui reste pourtant le même ; un moi en sécurité grâce au refoulement.
Signalons encore qu’il y a dans une autre nouvelle tirée des Plaisirs et les jours, « La Confession d’une jeune fille », dans laquelle il est question d’une jeune fille sans prénom, que l’on appellera Marcelle, vu sa ressemblance avec l’auteur de la Recherche, et dont l’âme va se trouver écrasée. La voici (op. cit., p. 166-167).
Marcelle joue aux Oublis avec un cousin venu lui rendre visite :
« Ce petit cousin qui avait quinze ans — j’en avais quatorze — était déjà très vicieux et m’apprit des choses qui me firent frissonner aussitôt de remords et de volupté. Je goûtais, à l’écouter, à laisser ses mains caresser les miennes, une joie empoisonnée à sa source même ; bientôt j’eus la force de le quitter et me sauvai dans le parc avec un besoin fou de ma mère […] Tout à coup, passant devant une charmille, je l’aperçois sur un banc, souriante et m’ouvrant les bras. Elle releva son voile pour m’embrasser, je me précipitai contre ses joues en fondant en larmes ; je pleurai longtemps tout en lui racontant ces vilaines choses qu’il fallait l’ignorance de mon âge pour lui dire et qu’elle sut écouter divinement, sans les comprendre, diminuant leur importance avec une bonté qui allégeait le poids de ma conscience. Ce poids s’allégeait, s’allégeait ; mon âme écrasée, humiliée, montait de plus en plus légère et puissante, débordait, j’étais tout âme. Une divine douceur émanait de ma mère et de mon innocence revenue. Je sentis bientôt sous mes narines une odeur aussi pure et aussi fraîche. C’était un lilas dont une branche cachée par l’ombrelle de ma mère était déjà fleurie […] J’embrassai ma mère. Jamais je n’ai retrouvé la douceur de ce baiser.
Nous l’avons dit, nous ne croyons pas à l’existence de la réminiscence ressentie sur les pavés de San Marco (cf. notre chap. 17a). Mais alors pourquoi Venise ? et, pourquoi le baptistère et ses pavés ? Pour tenter de répondre, allons à Venise avec Le Repos de Saint-Marc sous le bras, livre qui accompagnait Proust lors de sa visite à la Sérénissime. Ce guide nous apprend que le fameux baptistère de Saint-Marc est composé de deux parties : « Dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Espritoù naît la vie nouvelle pour cemonde et pour la vie éternelle13. » (souligné par nous). Comme il fallait que ses réminiscences fussent le point de départ vers une vie nouvelle qu’il n’avait pas su trouver dans la solitude (Temps retrouvé, Folio, p. 224 ; IV, 496), l’auteur ne pouvait trouver mieux que la leçon dispensée par ce baptistère. Ainsi, par le baptême des eaux de la Repentance « où meurent les convoitises de la chair », Honoré/Marcel sera délivré de ses « désirs charnels, de ses envies charnelles et de sa jalousie14 » ; et par le baptême de l’Esprit naitra pour lui une vie nouvelle, une résurrection. Et Marcel visite le baptistère en présence de sa mère, de même que l’âme de Marcelle, aux Oublis, s’allégeait, s’allégeait, en retrouvant son innocence dans les bras de sa mère, en embrassant ses joues.
Glissons là-dessus bien qu’il y ait encore beaucoup à dire ; mais nous ne sommes là que pour nous occuper des symptômes d’un Monsieur Proust, notre témoin no 1 (cf. chap. 7), et de leurs ressemblances avec ceux d’un phénomène d’Isakower.
Avant de passer aux autres symptômes d’un effet Isakower survenus lors de cette matinée, soulignons quelque chose d’important à nos yeux : C’est la station debout qui a amplifié le déséquilibre du Narrateur sur les pavés ; lors des autres réminiscences il était assis [on verra quelques lignes plus bas qu’il faudrait bémoliser cette observation]. Dans la calèche de Mme de Villeparisis, lors de la résurrection des trois arbres, quand il lui sembla que « les environs de Balbec vacillèrent », il était assis. Lors de la réminiscence des trois clochers, où, « pris d’une sorte d’ivresse » il observait les clochers qui semblaient tourbillonner au loin, il était également assis. Lors de la réminiscence causée par le choc de sa fourchette sur son assiette alors qu’il pique-niquait avec son institutrice, il était encore assis ; cette réminiscence est parente de celle suscitée par le bruit du marteau des ouvriers sur la voie ferrée, épisode lors duquel il était assis. (La réminiscence du pique-nique est donnée ici en Annexe, chap. 22.) C’est également assis qu’il ressentit la célèbre réminiscence de la madeleine. Lors de la réminiscence qui survint en lui « au bruit répété de la trompe de son automobile voulant en dépasser une autre », il était une fois de plus assis (cf. supra). Quant à la réminiscence des toilettes publiques, l’a-t-il éprouvée assis ou debout ? Grave incertitude… (Il en sera parlé dans notre chap. 21.) Pour ce qui est de la résurrection des trois arbres, dans une version antérieure (CBS, op. cit., 47), l’auteur était debout et non assis comme dans la Recherche, lorsque survint la réminiscence ; d’où le bémol dont nous parlions plus haut.
Revenons aux différents symptômes de la mémoire involontaire survenus lors de la matinée Guermantes. Même si cette partie du roman a été reconstituée, elle l’a été à partir de sensations réellement vécues par Proust et typiques d’un effet Isakower. Ceux qui eux-mêmes ont éprouvé cette singulière expérience retourneront sûrement plus d’une fois dans Le Temps retrouvé relire les pages exceptionnelles de l’ « Adoration perpétuelle » ; la façon dont cette mystérieuse présence y est décrite reflète merveilleusement la sensation que l’on peut éprouver lors d’une résurrection d’un effet Isakower. Nous parlons évidemment des (rares ?) personnes pour qui l’expérience isakowérienne fut agréable.
On a dit plus haut que le récit de cette « matinée » chez les Guermantes avait, dans un premier temps, été écrit pour se dérouler en soirée15. C’est-à-dire à l’heure habituelle de la désolation du soir, celle de la frustration orale (cf. notre chap. 14.)
« J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais » (IV, 435 ; Folio, p. 163).
Se rapprocher des profondeurs de sa mémoire, c’est se rapprocher de son syndrome d’Isakower. Le premier symptôme survient lorsque le Narrateur perd et retrouve son aplomb sur les pavés de la cour de l’hôtel. Dans une esquisse de cette scène, Proust avait commencé à écrire : « encore une fois les tourbillons » etc. ; puis il s’est repris et a préféré écrire : « encore une fois l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient à mon esprit l’énigme de leur bonheur16 » etc. Une variante de cette même esquisse associe les pavés à une sensation buccale :
« ce pas passant d’un des pavés de cette cour à l’autre, précipitait à mes yeux de plus en plus d’azur aveuglant, de soleil, d’étés bienheureux, de fraîcheur, mes lèvres se tendaient, mes yeux étaient éblouis et caressés par l’azur comme par le reflet d’une étoffe somptueuse »17.
Version définitive :
« J’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit dans la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion […] Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. » (IV, 445 ; Folio, p. 173)
La même impression s’était produite, on l’a signalée supra, avec l’église de Martinville, lors de la scène des trois clochers ; puis, de la même manière avec les clochers de Saint-Étienne de Caen qui « s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle [l’automobile], qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. »
Ce vertige ressenti par le Narrateur était déjà présent, par exemple, lors de la résurrection des trois arbres : « les environs de Balbec vacillèrent ». Cette sensation de déséquilibre fait partie des symptômes courants d’un phénomène d’Isakower. Son déséquilibre/rééquilibre est parfois décrit par des isakowériens ; ils parlent d’un « vertige ou malaise diffus » (cf. article Isakower, p. 197). Ajoutons d’autres témoignages de patients, rapportés, entre autres, par les thérapeutes Géraldine Fink et Max Stern :
« It [le syndrome] often includes feelings of floating, sinking, or giddiness, that is, sensations from the organ of equilibrium18. » Stern cite également ces mêmes symptômes : « Especialy significant seem the signs of vestibular disturbances like dizziness, sensation of falling, rotating on a disc, floating, sinking, ‘ bodiless ’ feeling like flying, etc19. » (Souligné par Stern.)
On peut citer également cette même sensation rapportée par un patient de A. D. Richards :
« The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are failing. I am out of balance20. »
Laissons là les pavés et passons aux autres symptômes décrits lors de cette matinée Guermantes.
Selon Max Stern, certaines hallucinations que l’on retrouve dans la littérature sont caractéristiques d’un phénomène d’Isakower ; Stern évoque celles que l’on rencontre dans Alice au pays des merveilles, Les Voyages de Gulliver ou Les Mille et une nuits. Il cite comme exemple le cas d’un patient qui voyait un djinn sortir d’une bouteille et se transformer en un immense nuage menaçant de le tuer, puis retourner dans sa bouteille, comme dans Aladin et la lampe merveilleuse :
« In the Arabian Nights a djinn emerging from a bottle, which a fisherman had brought up out of the sea instead of the expected booty, expanded to gigantic cloud threatening to kill him; later the djinn contracted again and re-entered the bottle21. »
Le psychanalyste Arnold Richard évoque un patient présentant lui aussi un phénomène d’Isakower, et dont la vision ressemble étonnement à celle décrite à l’instant par le Narrateur :
« He had the following Isakower-like experience : a large white mass came toward him and moved away.It looked to him like a cow’s udder, a large bag with a long protuberance22. » (A cow’s udder : le pis d’une vache.)
Lors de la scène du buffet, le Narrateur ressent le même genre d’hallucination que celle décrite ici par le patient de Stern. Cela commence « dans une sorte d’étourdissement » ; il mange un petit four et s’essuie la bouche avec la serviette « raide et empesée » donnée par le maître d’hôtel. Puis survient l’hallucination :
« Mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel ; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer. » (IV, 447 ; Folio, p. 175).
Et on pense ici au nuage ressenti également par Honoré/Marcel, le héros de « La fin de la jalousie », lors du passage de son effet Isakower. Un autre jour, le patient de Richard, le même que précédemment, raconta :
« I have an image of something moving away from me ; it is a large white cloud. It has a stem and a ball at the end. It is like a mushroom cloud. Now it looks like something else23. » (Mushroom cloud: le nuage consécutif à une explosion atomique.)
On a vu plus haut qu’un des symptômes du phénomène se manifeste par une matière indéfinissable mais rugueuse, parfois sableuse, que l’on ressent au niveau de la bouche et parfois aussi sur le corps. Chez le Narrateur, on vient de le lire, c’est le rugueux (une serviette raide et empesée) et la manducation qui ont fait revenir avec eux le sein (les mamelles bleuâtres) ; et il y a du « salin » qui l’accompagne. On sait qu’il y avait jadis à Combray des assiettes à petits fours décorées de sujets tirés des Mille et une nuits, Aladin ou la lampe merveilleuse, Ali-Baba, Sinbad le marin, etc. Ces assiettes renvoient peut-être au déjeuner sur l’herbe avec Albertine et ses amies en haut de la falaise du côté de Balbec (II, 257-258). On se souvient que Proust relisait sans cesse les Mille et une nuits24.
Le Narrateur continue de décrire ses hallucinations :
« Je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, […] et qui maintenant, […] pur et désincarné, me gonflait d’allégresse » (IV, 447 ; Folio, p. 175)
La sensation rugueuse, qui tout à l’heure était perçue par la bouche quand le Narrateur y porta sa serviette « raide et empesée », recouvre maintenant tout son corps. Il a lui-même signalé l’importance de cette rugosité dans ses réminiscences :
« La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant, non dans l’apparence du sujet mais à une profondeur où cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques » (IV, 461 ; éd. Folio, p. 189)
La raideur empesée de la serviette lui avait été plus précieuse que tout autre chose pour son renouvellement spirituel… Comment interpréter cette phrase si l’on n’a pas deviné qu’il y a un isakower sous roche ? On a lu plus haut (chap. 2) un témoignage comparable dans l’article d’Otto Isakower : « quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé25. »
Céleste, la gouvernante de Marcel Proust, rapporte qu’il ne supportait pas l’humidité du linge et utilisait pour sa toilette matinale environ vingt à vingt-deux serviettes (sic !)26. Il affectionnait le sec et le rugueux ; pour les mêmes raisons, Céleste changeait les draps tous les jours27. Dans Contre Sainte-Beuve, les draps humides sont associés à l’idée de se coucher sans voir sa mère28.
La vision d’azur en bord de mer et les mamelles bleuâtres renvoient sans doute, elles aussi, à sa première soirée à l’hôtel de Balbec, à l’heure de l’angoisse du coucher. Le narrateur compara le visage de sa grand-mère à un nuage ; puis il eut envie qu’elle lui donnât le sein :
« […] envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrit aussitôt des espaces infinis. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse » (II, 28-29 ; Jeunes filles en fleurs, Folio, p. 236-237)
La grand-mère a remplacé la mère ; mais la peur du coucher, qui jusque là était sous-jacente, est devenue apparente. Le séjour à Balbec ayant eu pour objet d’aider l’enfant à se séparer de sa mère, les réminiscences de la scène du buffet sont reliées, elles aussi, à la scène du coucher à Combray, donc assujetties à une frustration buccale.
Le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon renvoie aux toilettes recherchées d’un autre personnage maternel, la duchesse Oriane de Guermantes, laquelle portait parfois une aigrette, parfois une grande plume d’autruche dans ses cheveux, d’autres fois un éventail en plume de cygne, etc., comme le souhaitait la mode de l’époque. Dans l’hallucination qu’on vient de voir, la robe et la serviette rugueuse ne sont plus qu’un seul et même objet : la robe de la duchesse maternelle dans laquelle il s’enroule. Ajoutons enfin que dans une des esquisses de cette scène (IV, 805), on retrouve une tasse de thé servie au Narrateur pour le faire patienter, par un domestique qui l’avait reconnu ; ainsi que des petits fours et de l’orangeade ; pour faire plaisir au domestique il but également un peu de champagne ; l’ivresse du sein, en quelque sorte… La version définitive comporte seulement des petits fours et un verre d’orangeade, mais pas de champagne.
Récapitulons :
Dans cet épisode, comme dans celui des trois arbres et celui des trois clochers sont apparus la plupart des symptômes propres à un phénomène d’Isakower : Le vertige, en lien avec un objet qui vient à la rencontre de la personne, lequel objet indéfini le menace, puis s’en va ; la sécheresse de la bouche qui se répand sur tout le corps (serviette, robe de la duchesse) ; l’action de téter (« mes lèvres se tendaient », il tétait sa grand-mère) ; la manducation (les petits fours, le bruit des couverts contre l’assiette qui accompagne généralement un repas, et qui ici l’inaugure) ; des hallucinations caractéristiques de notre phénomène (Aladin, les mamelles bleuâtres, etc.) ; le tourbillon (latent, puisque biffé sur le manuscrit). Se montrent également des images se rapportant à l’amour et la sexualité, comme les images maternelles, la grand-mère, la duchesse, les mamelles bleuâtres, et la présence latente d’Agostinelli, son amant. En effet, le Narrateur se rendit à cette matinée en automobile avec un nouveau chauffeur, puisque Agostinelli venait de trouver la mort dans un accident d’aéroplane au large d’Antibes. Tandis que la voiture roulait sur les pavés de la rue Royale pour se rendre à cette matinée, le Narrateur se rêvait en « aviateur qui a[vait] jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant » brusquement, [il s’imagina s’élevant] lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir29. » De même que sur les pavés de la rue, quelques moments plus tard, arrivé à l’hôtel, il sera emporté au loin par un génie des Mille et une Nuits. Enfin, dans cette scène du buffet, le Narrateur évoque deux lectures de son enfance, François le Champi et Aladin, dans lesquelles aucun des héros n’a de père (ni de frère) ; l’un épouse sa mère, et l’autre, Aladin, vit avec sa mère et subvient à tous ses besoins grâce à une lampe merveilleuse qui fait apparaître lorsqu’on la frotte de la main, un génie capable d’exaucer n’importe quel vœu.
Confirmé par de nombreux auteurs, dont Angel Garma, 1955 : « These [Isakower] phenomena appear not only in dreams, but also in other manifestations of human fantaisies such as poetic description. »– Esman (1962) Psychoanal. Q. No 31:250-251.– Etc. ↩︎
Les Plaisirs et les jours, [1924] 1973, Paris, Gallimard, p. 302-303. ↩︎
Ruskin, Le Repos de Saint Marc, trad. K. Johnston, Paris, Hachette, 1908, p. 95. (Cf. Gallica) ↩︎↩︎
LesPlaisirs…, op. cit., « La fin de la jalousie », p. 303. ↩︎
Marcel Proust, Carnets, op. cit. (carnet 3), p. 301, note 156. – voir également : Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. Bonnet & Brun, op. cit., p. 31. ↩︎
Cf.Le Temps retrouvé, IV, Esquisse XXIV, p. 804, note a (qui renvoie p. 1395). ↩︎
Le Temps retrouvé, IV, 1395, notes et variantes de l’Esquisse XXIV. ↩︎
Geraldine Fink, « Analysis of the Isakower Phenomenon », J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1967, p. 282. ↩︎
M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 205, col. 2 ↩︎
Arnold D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », The Psychoanalytic Quarterly, 1985, no 54, p. 419. ↩︎
M. Stern, « Blank Hallucinations… », article cité, p. 211 ↩︎
A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena», The Psychoanalytic Quarterly, 1985, vol. 54, p. 425. ↩︎
Contre Sainte-Beuve, chap. VI. Alors qu’il envisage d’aller voir une tempête, il est anxieux car deux images se disputent sa pensée : l’une l’entraîne vers Brest, et l’autre le ramène vers son lit ; la deuxième le représente « au moment où tout le monde se couche et où il [lui] faut monter dans une chambre inconnue, [se] coucher dans des draps humides et savoir qu[’il] ne verra pas Maman. » ↩︎
Le Temps retrouvé, (IV, 437 ; éd Folio, p. 165). ↩︎
On peut faire une reproduction partielle de cette page à condition de citer l’auteur et l’URL.
(Message de service : Des clients de l’enseigne commerciale Réminiscence, qui vend des bottines, atterrissent parfois, en périodes de soldes, sur cette page. Nous nous excusons auprès de Réminiscence de cette fâcheuse interférence. La Direction.)
Nous aurions pu nous arrêter ici ; l’argumentaire démontrant que les réminiscences décrites par Proust dans la Recherche proviennent d’un phénomène d’Isakower est assez copieux. Nous ignorons s’il est possible convaincre une personne n’ayant pas éprouvé cette expérience (parfois même nous en doutons) mais nous ne pensons pas que celles qui l’ont vécue nous contrediront : Un phénomène d’Isakower est bel et bien à l’origine des réminiscences dites proustiennes.
Nous ne pouvions partir sans signaler à l’attention des isakowériens la réminiscence des bottines, laquelle les intéressera sans doute, vu qu’il y est à nouveau question de cette étrange présence que certains (beaucoup ?) d’entre nous ont pu ressentir. Autant le dire tout de suite, selon nous la « réminiscence des bottines » n’est pas un phénomène d’Isakower, donc pas une réminiscence. On n’y retrouve pas l’atmosphère de notre phénomène. C’est une scène reconstituée. On verra plus bas que Céleste, la femme de chambre de l’auteur de la Recherche, relate dans son livre, Monsieur Proust, une scène qui ressemble en tous points à celle décrite dans la Recherche ; Céleste, à l’instar de la grand-mère du jeune Marcel, s’agenouillera à son tour aux pieds de Proust pour l’aider, non à ôter mais à chausser ses bottines. Un passage de Mon ami Marcel Proust (p. 24 sqq) nous fait également douter de cette « réminiscence » : Maurice Duplay y décrit le futur auteur de la Recherche ahanant à chacun des boutons de ses bottines qu’il arrivait péniblement à fermer à cause de son asthme, tout en discutant ; le tout durant dix minutes environ.
Proust a situé cette reconstitution dans le cadre de son second séjour à Balbec, soit un an après le décès (1933) de sa grand-mère. Le Narrateur est parti seul à Balbec ; il séjourne au Grand-Hôtel où sa mère doit le rejoindre dans deux jours. Le texte suivant se trouve dans Sodome et Gomorrhe II, chap. I (Pléiade : III, 152-153 ; et dans l’édition Le Livre de poche, 1993, p. 228-229) :
« Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée ; le visage de ma grand-mère, non pas de celle que je m’étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n’avait d’elle que le nom, mais de ma grand-mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu une attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous des grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant – plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d’apprendre qu’elle était morte. J’avais souvent parlé d’elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n’y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand-mère, parce que, dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu’à l’état virtuel le souvenir de ce qu’elle avait été. À n’importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n’a qu’une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu’il s’agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l’imagination, et pour moi par exemple tout autant que de l’ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. C’est sans doute l’existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent. En tout cas si elles restent en nous, c’est la plupart du temps dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d’ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre des sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. »
Selon une variante de cet épisode (III, 1431), la scène commence à l’heure du dîner et se poursuit alors que la nuit est déjà tombée. Elle nous ramène donc, elle aussi, à Combray, à la désolation crépusculaire et à ce que le Narrateur appelait le drame de son déshabillage. Implicitement, elle est donc liée à la frustration du baiser du soir, ou plutôt à l’absence du baiser donné à sa mère. Cette scène des bottines se passe lorsque Proust a dix-neuf ans1 ; mais les indications rapportées par l’auteur sont-elles exactes ? Dix-neuf ans ça fait peut-être un peu vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower.
Mais ce qui nous fait douter de l’authenticité de cette réminiscence, c’est que l’on ne retrouve pas tellement d’éléments de notre phénomène dans cette scène. D’ailleurs, Proust lui-même parle à son sujet de souvenir involontaire et non de mémoire involontaire ou de résurrection. Il a transposé ici l’évocation de cet être fantomatique (« qui était moi et plus que moi ») qui fait écho à celui de la scène de la madeleine et du thé au lait, mais il manque ce spectaculaire retour en enfance si caractéristique des récurrences de notre phénomène. Nous entendons bien qu’il y a dans cette scène un retour en arrière d’une dizaine d’années (son premier séjour à Balbec avec sa grand-mère où advint une scène similaire, citée ci-dessous, mais rien ne nous évoque vraiment l’atmosphère d’un effet Isakower.)
La scène que l’on vient de voir, bien que recomposée, apporte une phrase essentielle : « Aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. » Ce qui est en jeu dans l’effet Isakower, c’est l’affectivité du sujet, ce qu’il a de plus intime. Dans la scène de la madeleine, le Narrateur rapproche la sensation qu’il a ressentie de celle procurée par l’amour :
« Il [un plaisir délicieux] m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. »
On trouvait déjà cette idée-là dans une esquisse de cette même scène :
« Notre volonté habituelle serait pour cela peu de chose si de tels états n’avaient en eux-mêmes un charme qui nous empêche de nous plaire à autre chose. C’est comme un amour, mais un amour sans trouble et qui rompt – pour un moment hélas – les liens jusque-là si forts. Un effort encore. Et tout d’un coup je me souviens Ce goût de thé [etc.]2. »
Un charme qui nous empêche de nous plaire à autre chose, vient de dire le Narrateur à propos des réminiscences. Idée qu’il reprendra plus tard : « La vie la plus heureuse serait celle où de tels moments pourraient se renouveler le plus souvent possible »3. C’est également ce qu’écrivait Dorian Gray à Sheernin à propos de son propre phénomène : « Et pourtant malgré les drames qui peut-être sont cachés derrière le phénomène d’Isakower, s’il m’était donné de revivre quelques minutes de mon existence, je choisirais sans hésitation les minutes passées en présence du phénomène d’Isakower »4. On l’a déjà dit, mais rappelons-le quand même, les effets Isakower ne se ressemblent pas tous, et pour certains d’entre nous ces résurgences n’étaient pas trop agréables, voire carrément désagréables ; ces personnes ne souhaiteront pas forcément les revivre.
Quelque temps après avoir mis cette page en ligne, nous tombâmes sur le texte suivant, tiré du livre de Céleste Albaret, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, Paris, Robert Laffont, 1973. Céleste y raconte une scène (p. 115) dans laquelle elle aide Proust à enfiler ses bottines :
« Une seule fois, vers la fin, un soir où il était très fatigué et où il avait décidé de sortir malgré tout, je le revois, il était affalé dans son fauteuil, tout habillé, et, comme il m’avait appelée pour autre chose et que je me trouvais là de ce fait, il m’a dit : « Veuillez avoir la gentillesse de me donner mes bottines, Céleste, pour que je puisse me chausser. » Je lui tends les bottines ; il les prend et les enfile ; mais avant qu’il ait eu le temps de finir, me voilà à genoux comme une gamine, et tac, tac, tac, en train de les boutonner, sans même lui demander son avis. Il s’est presque rejeté en arrière et il a dit avec une souffrance dans la voix : « Oh, non, non, pas cela, Céleste ! » Et moi, tout allègrement : « Mais si, Monsieur, c’est tout de suite fait, pourquoi voudriez-vous que cela me gêne ? Quand je me suis relevée, il avait presque les larmes aux yeux, et je l’entendrai toujours, du fond de sa douceur : « Ah, Céleste comme je vous aime ! » Parce que, ce qu’il y avait de beau chez lui, c’était qu’il y avait des instants où je me sentais comme sa mère, et d’autres, comme son enfant. »
Nous avions déjà un gros doute quant à la réalité de la réminiscence des bottines avec sa grand-mère ; les dires de Céleste ont renforcé notre perplexité. Mais, bon…, chacun jugera. Légère différence avec la scène racontée par Proust : Céleste l’aide à enfiler ses bottines pour sortir, alors que sa grand-mère l’aidait à les retirer pour se coucher ; mais elle se passe à la même heure.
Avant d’expliquer l’origine de la réminiscence des pavés (chap. 17a), voyons des extraits de la première scène des bottines qui eut lieu, elle aussi, au Grand-Hôtel de Balbec. Proust avait alors huit ou neuf ans. C’est sa première nuit à Balbec ; donc sans sa mère. (Avec nos excuses pour avoir tronçonné une scène très émouvante.)
(Jeunes filles, p. 236-237 ; II, 28-29) « N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis. Elle portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était malade […] je savais, quand j’étais avec ma grand-mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une piété plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand-mère, étayé sur un désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que j’avais moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fut, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité et de calme pour mes membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et à me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines. « Oh, je t’en prie me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand-mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien et la cloison est très mince » »
(À suivre, 17a. Réminiscence des pavés).
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
« Plus d’une année après son enterrement », dit le Narrateur à propos de sa grand-mère. Elle est morte le 3 janvier 1890. Mais on sait que Proust et le Narrateur mènent parfois des vies un peu différentes… ↩︎
Où l’on reparle de l’hôtel Guermantes et de la madeleine.
BnF EST
Une légende urbaine tenace — ou légende littéraire, comme on voudra — affirme que la réminiscence ressentie par le Narrateur en foulant des pavés de la cour des Guermantes prend sa source à Venise, en foulant les pavés de la basilique de Saint-Marc, aux côtés de sa mère. On a déjà laissé entendre, lors du chapitre 16, consacré à la matinée à l’hôtel Guermantes, que cette réminiscence n’avait rien à voir avec Venise. Réfutons d’abord la légende, puis nous reparlerons de la madeleine.
Pré-ambule : Chaque fois que l’auteur de la Recherche parle de la réminiscence des pavés, ce ne sont pas des pavés en général dont il s’agit ; ni d’un seul en particulier, mais de deux pavés, voire deux dalles. Ça marche par paires, comme les bottines et comme les pieds.
Qu’y a-t-il de commun à toutes les réminiscences de Proust ? L’enfer, le crépuscule, la mort, et la séparation d’avec sa mère avant la nuit, sont des images toujours présentes ; pas forcément toutes en même temps. Mais dans ses réminiscences se retrouvent toujours l’une de ces visions, souvent deux, voire trois en même temps.
A) On l’a vu pour la scène de la madeleine et du thé au lait : la mention de l’enfer a été retirée de la version définitive alors que la descente d’Énée aux Enfers était bel et bien présente dans des avant-textes (cf. Chap. 5). Puisque nous voulons aller le plus près de l’origine des sensations, nous considérerons plutôt la version des avant-textes, celle où il est question d’Énée aux Enfers. La scène se déroula un soir alors qu’il rentrait, transis par la neige. Sans doute faut-il aussi signaler que la scène dite de la madeleine survient, dans le roman, juste après la scène du coucher, c’est-à-dire après LA scène de la séparation.
B)Dans l’épisode des trois arbres, comme dans celui de la madeleine, la descente d’Énée aux Enfers figurait dans des avant-textes, en l’occurrence dans Contre Sainte-Beuve mais aussi dans Le Temps perdu1 (op. cit, p. 521) ou dans les Soixante-quinze feuillets (p. 140). LeTemps perdu, dont on parlera plus amplement dans notre chap. 21, est une sorte d’avant-texte de Du côté de chez Swann et des Jeunes filles en fleurs. La descente d’Énée aux Enfers, décrite dans le Temps perdu, a été ôtée de la version définitive ; Proust a retiré : « Comme les ombres autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Vu l’heure crépusculaire à laquelle la scène eut lieu, on devine que le Narrateur était angoissé (cf. notre chap. 15). Dans Contre Sainte-Beuve, il ne s’agit pas de trois arbres mais d’un groupe d’arbres : « Fantômes d’un cher passé, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants, comme ces ombres qu’Énée rencontre aux Enfers. » (op. cit. p. 48). Récapitulons : Dans l’épisode des trois arbres, à l’origine, le Narrateur parlait d’enfer, de mort et de séparation. Là encore, on s’en souvient, cela se passait au crépuscule.
C)Dans la réminiscence des trois clochers (cf. notre chap. 15), c’est surtout l’angoisse de la séparation d’avec sa mère au crépuscule qui est manifeste ; la mort n’y est cependant pas absente : « Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain [etc.] » (Du côté de chez Swann, Folio, p. 272 ; I, 181.) Récapitulons : Cela se passe au crépuscule et le Narrateur évoque son angoisse de la mort et de la séparation.
D) On peut supposer que la réminiscence du cabinet de nécessité advint en fin d’après-midi ou en soirée car dans le Temps perdu, trois lignes seulement après la description de la réminiscence, le Narrateur rentre chez lui (il ne jouait pas avec Gilberte, comme dans la version définitive) ; il y prendra un peu de bière pour prévenir une crise d’étouffement. Dans La Prisonnière, une allusion à la scène des toilettes publiques confirme l’heure crépusculaire : « La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées. » (coll. Folio, p. 24 ; III, 540) Il s’agit ici des champs de l’Élysée, le séjour des âmes privilégiées appelées à retourner sur terre ; mais c’est également une allusion à l’atmosphère ancienne et fraîche du cabinet de nécessité sis aux Champs-Élysées. Dans la scène des W.-C. le Narrateur utilise un vocabulaire rappelant les tombeaux égyptiens : La tenancière de l’établissement lui ouvre « la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx (I, 484, Jeunes filles en fleurs, p. 64). » Récapitulons : Le Narrateur a évoqué ici l’angoissante heure crépusculaire, a parlé de la mort et de l’enfer — des Grecs et des Égyptiens —, et, en prime, de sa crise d’étouffement. (Rien n’empêche d’entendre : hypo géhenne ; « géhenne » signifiant aussi un lieu de torture.)
E) On a détaillé, dans notre notre chap. 14 intitulé : « Le baiser du soir », l’heure à laquelle advinrent ces réminiscences. Résumons : elles sont toutes, sans exception, reliées à l’angoisse de la séparation d’avec sa maman, le soir.
On va maintenant chercher l’origine de la réminiscence des pavés. Où ? — C’était à Venise, affirme Proust dans le Temps retrouvé et dans Contre Sainte-Beuve2. Nous regrettons de parler ainsi de l’Adoration perpétuelle, où Proust fit cette remarque, mais nous ne croyons pas un traitre mot de cette affirmation ; c’est impossible pour les raisons suivantes :
1) À Venise Proust avait une trentaine d’années, âge canonique ; trop vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower, lequel se manifeste généralement dans l’enfance ou l’adolescence (trop vieux pour éprouver un isakower à Venise, et a fortiori à l’hôtel Guermantes) ;
2) Il était à Venise avec sa maman pour lui tout seul ; donc pas d’angoisse de séparation, pas de jalousie possible à l’égard du frère cadet ; et, son père étant décédé, il sera donc le dernier à embrasser sa mère avant la nuit ; qui plus est, son amant aussi est du voyage, son cher Bunibuls, Reynaldo Hahn ; ainsi que Marie Nordlinger, cousine de Reynaldo, et la tante de Marie.
3) Dans Albertine disparue il décrit le moment et le lieu où, selon la légende, il est censé avoir éprouvé une réminiscence en marchant sur des pavés ; voici le passage (éd. Folio, p. 225 ; IV, 224) :
« Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; »
Avez-vous remarqué l’évocation d’une réminiscence ? Non ? Nous non plus ; c’est normal, il n’y en a pas. Si Proust avait ressenti un effet Isakower sur des pavés à Venise, il n’aurait évidemment pas manqué de le décrire, tant est grande, tout le monde le sait, l’importance que cette étrange expérience intérieure eut en lui et dans son œuvre. De tels moments sont rares, écrit-il dans un carnet (1908) à propos de ses réminiscences, mais ils dominent toute la vie. Or, dans le passage cité à l’instant, qu’avons-nous vu ? on a vu le Narrateur marcher avec sa mère dans la basilique, tranquille Basile, sur les dalles de marbre ; rien à voir avec quelqu’un — pourtant familier de l’introspection — qui vient de vivre à l’instant un des moments les plus extraordinaires de sa vie. De plus, on sait qu’à chaque réminiscence le Narrateur éprouve le besoin de s’isoler, ne serait-ce que quelques instants, pour mieux étudier ce qui se passe en lui ; ici il ne marqua aucun arrêt : signe qu’il n’éprouva rien de particulier.
On peut rallonger d’une page ou deux, par le haut ou par le bas, le texte que nous venons de citer, le résultat sera le même : pas d’effet Isakower. On a expliqué (chap. 16 et 21) pourquoi Proust a choisi le baptistère de San Marco pour y transposer sa réminiscence, laquelle, en réalité, remonte à son enfance et non à Venise ;
4) Cette même page d’Albertine disparue nous apprend que c’est lors d’une matinée qu’il foula le pavage de l’église avec sa mère et non au crépuscule, l’heure habituelle de ses réminiscences. Il est clair que cette légende de Venise n’a aucun des critères requis pour être connectée avec, notamment, l’angoisse crépusculaire.
La messe (de requiem) est dite. La légende de la réminiscence sur les pavés de Venise a vécu. Elle n’avait aucun des éléments communs à toutes les autres réminiscences : l’heure crépusculaire, la mort, l’enfer et/ou la séparation d’avec la maman. Ce n’est pas à Venise qu’il faut chercher l’origine du déséquilibre/rééquilibre sur les pavés. Circulez isakowériens, il n’y a rien à voir ici qui nous intéresse ! Pas de mémoire involontaire, pas de réminiscence d’un phénomène d’Isakower. En fait, « l’inégalité des dalles du baptistère de Saint-Marc aurait été rappelée à Proust par une photographie reproduite dans The Works of John Ruskin3. » Mais ceci ne s’appelle pas une réminiscence (au sens isakowérien) mais un souvenir.
Mais alors où peut-elle bien naître, cette réminiscence des pavés ? Eh bien, dans un passage où se trouveront, ainsi que pour les réminiscences évoquées plus haut, l’angoisse de la séparation, la mort ou l’enfer, puisque les réminiscences ont toutes la même cause. Certes, nous avons montré (chap. 16) que le taxi dans la cour des Guermantes avait très certainement déclenché la réminiscence sur les pavés. Mais creusons un peu plus, car il se cache peut-être une autre histoire de pieds.
Faisons une hypothèse (à propos de Mme Proust et des pieds de son aîné). Dans la série « La scène du coucher », le récit le plus angoissant, le plus plein de douleur et de désespoir, est dans Jean Santeuil ; il s’agit du coucher de Jean (p. 72 sqq). Précisons, pour les isakowériens qui ne seraient pas familiers de l’œuvre de Proust, que Jean Santeuil est une sorte d’autobiographie inachevée de l’auteur de la Recherche ; les spécialistes sont en général d’accord pour dire que la scène du coucher de Jean Santeuil comporte plus de vérité que celle de la Recherche ; et qu’elle s’est reproduite de nombreuses fois (cf. J.-Y. Tadié, Marcel Proust, op. cit., I, p 92). Voici la scène :
JS, op. cit., p. 72. « Le moment d’aller se coucher était tous les jours pour Jean un moment véritablement tragique, et dont l’horreur vague était d’autant plus cruelle. Déjà quand le jour tombait, avant qu’on ne lui apporte la lampe, le monde entier semblait l’abandonner, il aurait voulu se cramponner à la lumière, l’empêcher de mourir, de l’entraîner avec lui dans la mort. […] Mais jusqu’à ce soir-là, au moment où Jean finissait de se déshabiller il appelait sa mère qui venait l’embrasser dans son lit. Ce baiser-là, c’était le viatique, attendu si fiévreusement que Jean s’efforçait de ne penser à rien en se déshabillant, pour franchir plus vite le moment qui l’en séparait, la douce offrande de gâteau que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt en le couchant dans la tombe, pour qu’il accomplît sans terreur le voyage souterrain, traversât rassasié les royaumes sombres. Ainsi Jean goûtait longuement les joues tendres de sa mère, puis sur son front fiévreux elle posait un baiser frais comme une compresse, qui à travers sa peau brûlante et fine s’insinuait entre sa frange blonde, venait calmer sa petite âme. Alors il s’endormait. […] »
Mais ce soir-là Jean ne s’endormit pas. Il rappela sa mère.
« […] sa mère arriva et sous la chaleur de son baiser toutes ses agitations fondirent en douceur et en larmes. “Ma petite maman, j’ai la tête chaude, j’ai les pieds froids, je ne peux pas dormir”. Sa mère lui pris les pieds dans ses mains et, sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller, les frotta dans ses mains. Ils se réchauffèrent. Il faut que je redescende, mon petit Jean, près du docteur Surlande, bonsoir. — bonsoir ma petite maman, merci. Mais au moment où sa mère allait fermer la porte, Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait [p. 76] et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Les sanglots redoublèrent. II la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressé, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute, la violence que le remords exerçait contre lui. Puis il se recoucha, et sa mère attristée des souffrances de son fils, de son impuissance à les guérir, de ce retour en arrière, le jour où elle espérait avoir obtenu qu’il s’endormît sans elle, à la nervosité des années précédentes, contrariée aussi de laisser seuls son mari et le docteur, s’installa avec résignation au chevet de son fils. […] Bientôt Jean s’endormit et Mme Santeuil redescendit doucement pour ne pas le réveiller, auprès de son mari et du docteur qui se préparait à partir. […] C’était contre le métal même de son cœur que sonnaient ces heures enfantines, et le son qu’elles rendaient alors put devenir plus grave quand son cœur se durcit, se fêler ou s’approfondir, ce son resta le sien. »
Il comparera plus tard son âme à une chauve-souris voletant dans sa chambre en se cognant aux murs.
Le geste de Madame Proust prenant dans ses mains les pieds du jeune Marcel n’est pas sans importance pour l’enfant ; on sent bien qu’il s’agit d’un comportement souvent réitéré entre la mère et le fils, d’un « doux moment » réclamé par le fils. S’il était anodin il n’apparaîtrait pas autant de fois dans l’œuvre de Proust. Il se trouvait déjà à plusieurs reprises dans un recueil de nouvelles, « Les Plaisirs et le jours » ; d’abord dans une nouvelle intitulée « Confession d’une jeune fille », puis dans une autre, « La mort de Baldassare Silvande vicomte de Sylvanie ». Dans la première, l’auteur n’a volontairement pas donné de prénom à cette jeune fille ; on pourrait l’appeler Marcelle tant sa ressemblance avec le jeune Proust est frappante ! Voici l’épisode :
« Ma mère m’amenait aux Oublis à la fin d’avril, repartait au bout de deux jours, passait deux jours encore au milieu de mai, puis revenait me chercher dans la dernière semaine de juin. Ses venues si courtes étaient la chose la plus douce et la plus cruelle. Pendant ces deux jours elle me prodiguait des tendresses dont habituellement, pour m’endurcir et calmer ma sensibilité maladive, elle était très avare. Les deux soirs qu’elle passait aux Oublis, elle venait me dire bonsoir dans mon lit, ancienne habitude qu’elle avait perdue, parce que j’y trouvais trop de plaisir et trop de peine, que je ne m’endormais plus à force de la rappeler pour me dire bonsoir encore, n’osant plus à la fin, n’en ressentant que davantage le besoin passionné, inventant toujours de nouveaux prétextes, mon oreiller brûlant à retourner, mes pieds gelés qu’elle seule pouvait réchauffer de ses mains…Tant de doux moment recevaient une douceur de plus de ce que je sentais que c’était ceux-là où ma mère était véritablement elle-même et que son habituelle froideur devait lui coûter beaucoup. Le jour où elle repartait, jour de désespoir où je m’accrochais à sa robe jusqu’au wagon, la suppliant de m’emmener à Paris avec elle, […] Toutes ces séparations m’apprenaient malgré moi ce que serait l’irréparable qui viendrait un jour, bien que jamais à cette époque je n’aie sérieusement envisagé la possibilité de survivre à ma mère. J’étais décidé à me tuer dans la minute qui suivrait sa mort4. »
Après avoir causé la mort de sa mère, sans vraiment le vouloir (apoplexie), «Marcelle » a voulu se tuer, mais sans succès. Blessée seulement, il lui reste environ une semaine à vivre. En attendant sa mort, elle a rédigé le récit de « La confession d’une jeune fille. » (Les Oublis est le nom d’un parc que l’oncle Jules possédait à la sortie d’Illiers, le Pré Catelan. À tout hasard : les oublies sont également des pâtisseries.)
Deuxième occurrence du massage maternel : À l’heure de sa mort, Baldassare Silvande revit sa mère quand, enfant, « elle l’embrassait en rentrant, puis quand elle le couchait le soir et réchauffait ses pieds dans ses mains, restant près de lui s’il ne pouvait pas s’endormir. »
Restons dans Les Plaisirs et les jours pour aborder cette fois-ci une étonnante histoire de pieds (encore !) qui se trouve dans la « La fin de la jalousie ». On l’a déjà commentée dans notre chapitre sur la matinée Guermantes (chap. 16). L’histoire qu’on va lire comportera un phénomène d’Isakower, apparemment passé jusqu’ici inaperçu (2025). Honoré, qui pourrait également s’appeler Marcel, se fait (?) écraser par un cheval sur l’avenue du Bois-de-Boulogne. Il a les deux jambes cassées et le ventre meurtri. Immédiatement après, suit un passage concernant son déséquilibre/rééquilibre qui n’est pas sans rappeler les jambes flageolantes du Narrateur sur les pavés de la cour Guermantes :
« [Il] ne pouvait plus comme alors reprendre pied en lui-même. Il sentait se dérober sous ses pas ce sol de la bonne santé sur lequel croissent nos plus hautes résolutions et nos joies les plus gracieuses, comme ont leurs racines dans la terre noire et mouillée les chênes et les violettes ; et il butait à chaque pas en lui-même. » (Plaisirs…, p. 294)
Cet accident, qui renvoie également à la première crise d’asthme du jeune Proust au Bois à l’âge de neuf ans, cet accident aurait-il quelque chose à voir avec les pas hésitants (cf. Chap. 16) du Narrateur qui croyait buter sur les pavés de la cour des Guermantes alors qu’il butait d’abord en lui-même ? À chacun de juger. Pour ce faire, rappelons que juste après le déséquilibre qu’Honoré/Marcel ressentit en lui, se retrouve la crainte de la séparation d’avec sa mère (p. 299), et la mort, puisque qu’il est mourant (péritonite).
Ensuite son asthme se déclare, en même temps que sa jalousie envers des hommes qui pourraient prendre sa place auprès de son amie Françoise s’il venait à mourir. Puis un de ses désirs de petit enfant de sept ans lui revient : Lorsque sa mère partait au bal, elle venait l’embrasser au lit puis le quittait dès huit heures pour se rendre chez une amie en attendant l’heure du bal ; Honoré/Marcel ne pouvant supporter l’idée qu’elle partît de la maison alors qu’il essayait de s’endormir.
Puisque l’on est dans la jalousie, faisons une digression pour rappeler une confidence, qu’on a également rapportée au chapitre 16 (désolé pour le doublon), confidence que fit Proust à René Peter, un de ses amis (René Peter, Une saison avec Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2005, p. 130-131) :
« Eh bien, il en est un, de ces défauts, que je vous ai caché depuis le premier jour, et que vous n’avez pas découvert, sinon vous m’eussiez pris en grippe et ne fussiez pas revenu, j’en suis sûr. Car il est hideux ; mais il est ! À ce point que, malgré ma résolution bien arrêtée de tout vous dire, il faut que je prenne un grand élan… René, méprisez-moi, haïssez-moi et quittez-moi pour toujours, je le mérite !… Sachez donc… que je suis jaloux ! — Vous, marcel ? — Voilà. N’est-ce pas que c’est horrible ? Mais jaloux comme on ne l’est pas, jaloux de n’importe qui, de tout le monde, jaloux jusque dans les petits coins. Je l’ai été jadis de mon propre frère, que j’aimais tendrement mais qui faisait de si bonnes études, lui veinard, cependant qu’avec ma santé intermittente, moi pauvre, je piétinais… Oui, René, jaloux de mon propre frère, de ce bon Robert qui, depuis, s’est élancé dans la médecine selon le vœu de nos parents, passant de brillants examens tandis que moi, l’éternel malade, je m’attardais à tous les hasards, à tous les bistrots de la route ! C’est, me direz-vous, une jalousie bien naturelle… Mais bien laide en tous cas, et dont jamais je n’ai soufflé mot à personne, comme il va de soi. Quel tourment affreux ! Qu’il y aurait de choses à écrire là-dessus ! J’y pense souvent. Je suis jaloux à chaque minute, à propos de rien. » (Fin de la digression)
Revenons sur l’endormissement de Jean Santeuil. On a vu supra qu’il y est question d’un viatique, puis d’un de ces gâteaux que les Grecs attachaient au cou de l’épouse ou de l’ami défunt. Un gâteau ? tiens, tiens… Ne serait-ce pas une madeleine, par hasard ? En plus du gâteau offert aux défunts, elle pourrait très bien, pourquoi pas, être une métaphore de l’obole demandée par Charon ; métaphore à l’insu du plein gré de l’auteur, évidemment. Quant au viatique, c’est en général une hostie consacrée, qui n’a aucun goût particulier, et que le prêtre met dans la bouche d’une personne à l’article de la mort.
Récapitulons : Le Narrateur nous a parlé ici de la mort, de l’enfer, du désespoir et de l’horreur de la séparation d’avec sa mère. La réminiscence qu’il ressentit sur les pavés pourrait également être liée au massage que lui prodiguait sa maman en frottant ses pieds dans ses mains, « sans aller trop doucement pour ne pas le chatouiller ».
Signalons enfin l’importance que Proust semblait accorder à cet instant d’intimité, ce contact physique qu’il réclamait à sa mère : Il a en effet décrit trois fois cette scène dans deux ouvrages différents, publiés de son vivant. À ces trois occurrences ont peut ajouter les deux scènes des bottines, publiées elles aussi de son vivant, lesquelles rappellent bien sûr les massages de Maman. Il a donc mentionné cinq fois — si nous n’en avons pas oublié — ce lien intime avec sa mère dans ses livres publiés de son vivant ; cela souligne bien l’intensité de l’émotion avec laquelle l’enfant recevait ces caresses. La même scène se trouvait déjà dans un des Autres manuscrits, partie du livre intitulé Les Soixante-quinze feuillets, p. 1155. Il s’agit d’un énième avant-texte (le plus ancien, dit-on), non publié du vivant de l’auteur :
« Puis je courais en chemise de nuit blanche, les yeux pleins de larmes, jusque sa chambre la priant de monter me réchauffer les pieds. Et elle restait un peu assise jusqu’à ce que je m’endorme, ajoutant à toute sa douceur celle de ne pas me gronder, de faire trêve de sévérité, à me faire apercevoir derrière la loi violée des perspectives de fantaisie, de charité délicieuse et imméritée. »
Un désir de transgression se devine, ou plutôt saute aux yeux, derrière cette envie de « charité délicieuse et imméritée » ; serait-il en lien avec son effet Isakower ? On entr’aperçoit maintenant que la réminiscence des pavés est sans doute reliée à la scène du coucher — où se retrouvait également la relation incestueuse du champi avec Madeleine.
Bref, refermons ici cette hypothèse, à savoir que les massages de Mme Proust auraient quelque chose à voir avec le déséquilibre de son fils sur les pavés (mais peut-être aussi avec son déséquilibre tout court…). Cette hypothèse nous convainc moins aujourd’hui.
Nous avons dit (chap. 21) que la réminiscence des toilettes des Champs-Élysées nous semblait la plus importante ; mais après examen de la réminiscence sur les pavés, force est de constater que cette dernière ne manque pas d’atouts pour lui disputer la prééminence. Mais existe-t-il une prééminence en la matière ? et que voudrait dire ici « prééminence » ? si chaque récurrence de notre phénomène nous ramène toujours au même endroit : la porte de l’enfer du jeune enfant.
Nous avons omis de signaler un fait qui aujourd’hui nous paraît très important concernant la réminiscence des pavés : Isakower souligne dans son article que le phénomène survient très souvent lorsque le patient est en décubitus (ce qui fut notre cas). Qu’en était-il pour le Narrateur ? Il était assis, sauf lors de la réminiscence des pavés ; et ceci a évidemment contribué à son déséquilibre. Demeure le cas de la réminiscence des toilettes publiques des Champs-Élysées ; assis ou debout ? Attention, spoiler : I, 484 ; JF, 64.
Max M. Stern, et d’autres thérapeutes, ont souligné que beaucoup d’effets Isakower sont à mettre en relation avec des terreurs nocturnes (pavor nocturnus)6. Nul n’ignore que la crainte de la nuit et le supplice du coucher étaient également le lot du jeune Proust. On a signalé ici (chap. 7) l’isakower ressenti dans son enfance par un psychanalyste, Gert Heilbrunn ; les premières récurrences de son phénomène avaient l’air vraiment terrifiant.
En bref, et compte tenu de ce que l’on sait de notre étrange phénomène, la scène dite de la madeleine est somme toute assez banale. Comme on l’a montré dans notre chapitre 9, il est courant de rencontrer une pâtisserie, genre madeleine ou autre, lors d’un phénomène d’Isakower. Rappel : Parmi les friandises apparues lors des isakowers décrits par différents patients (cf. chap. 9), on a rencontré : De la pâte pâtissière (ou pâte à pain), un gâteau marbré, un rouleau de gâteau (une oublie ?), de la pâte à gâteau marbré, un petit pain beurré, une biscotte, une petite madeleine, du pain grillé, un cupcake, du chocolat.
Chacun est libre d’interpréter à sa façon. Proust n’étant plus là pour dialoguer avec une personne de l’art, qui seule aurait pu nous éclairer sur ce qui s’est passé dans la tête de notre auteur, profitez-en : toutes les interprétations sont possibles ! De toute façon, la susdite personne de l’art eût été tenue par le secret professionnel.
Notre travail était avant tout de montrer les similitudes entre l’effet Isakower et les réminiscences proustiennes, rien de plus. Il pourrait donc s’arrêter là ; les diverses interprétations faites à propos de cette malheureuse madeleine ne nous concernent pas. On sait que dans ces interprétations les commentateurs ont souvent tendance à parler d’eux-mêmes, et seulement un peu de l’auteur qu’ils commentent… Alors nous nous abstiendront. Les tenants de l’hypothèse : friandise = sein ont peut-être raison, mais c’est loin d’être sûr ! Nul n’ignore qu’un très jeune enfant a tendance à mettre à sa bouche tout ce qui passe devant lui, y compris la terre et ses cailloux. La bouche est l’organe par lequel il découvre le monde et entre en contact avec lui. Dans ces conditions, l’importance de la bouche dans beaucoup de phénomènes d’Isakower n’est guère surprenante.
(À suivre, 18. Une étrange présence).
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Proust, Le Temps perdu, Paris, Bouquins éditions, éd. J. M. Quaranta, 2021. ↩︎
CSB, op. cit., p. 45 : « C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. » – Le Temps retrouvé, éd. Folio, p. 174 : « […] c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur les deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente [etc.] » ↩︎
Cf. Proust, Carnets,op. cit., p. 49, n. 103. Le même note précise : « Cette réminiscence due à la mémoire involontaire semble antérieure à celle que la madeleine déclenchera chez le narrateur, mais elle sera intégrée dans la deuxième partie du roman. » ↩︎
Les Plaisirs et les jours, [Calmann-Lévy, 1896], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973 p. 168. ↩︎
Les Soixante-quinze feuillets, « Le manuscrit de Belle-Île », Paris, Gallimard, 2021, p. 115-118. ↩︎
Max M. Stern, «Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », Intern. Journal of Psycho-Analysis, 1961, vol. 42. ↩︎
Reproduction partielle de cette page autorisée à condition de citer l’auteur et l’URL.
Ce chapitre n’apporte pas grand-chose de plus sur le phénomène d’Isakower. Nous avons seulement essayé de deviner comment l’auteur de la Recherche s’expliquait cette étrange présence qu’il a cru deviner. D’où venait-elle ? Qui était-ce ? Car il n’en doutait pas, il s’agissait bien d’un « être ».
Aujourd’hui, quiconque a vécu cette expérience, quiconque a rencontré cette étrange présence ou matière, peut, contrairement à l’auteur de la Recherche, en apprendre le nom en tombant, comme ce fut notre cas1, sur une description de ce fameux phénomène. Il apprendra le nom du docteur Otto Isakower, qui, le premier, a décrit ce phénomène ; et il pourra poursuivre sa recherche. S’il a accès à quelques revues, il saura ce qu’en disent les spécialistes. Mais s’il n’a pas la clé, c’est-à-dire le mot « Isakower », que devra-t-il alors taper dans son moteur de recherche pour obtenir une explication ?
Proust a recherché l’origine de ses résurrections du côté de la culture populaire. Il pense avoir retrouvé les symptômes du phénomène qu’il a ressenti dans une légende – mais en était-il vraiment convaincu ? N’a-t-il pas plutôt fabriqué lui-même cette origine ? Voici la plus ancienne mention de cette fameuse légende ; il s’agit d’un extrait de la préface du Contre Sainte-Beuve (op. cit. p. 43) :
« En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. À travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée. L’objet où elle se cache — ou la sensation, puisque tout objet par rapport à nous est sensation —, nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressuscitent jamais. C’est que cet objet est si petit, si perdu dans le monde, il y a si peu de chances qu’il se trouve sur notre chemin ! »
Puis cette légende a évolué. On vient de voir que c’était les heures de notre vie qui, une fois passées, s’incarnaient et se cachaient. Ensuite ce ne furent plus les heures mais les âmes des défunts qui s’incarnaient et demeuraient cachées. C’est ce que Proust décrit dans un avant-texte de la Recherche intitulé Les Soixante-quinze feuillets :
« Il y a une légende bretonne qui dit que les âmes des hommes à leur mort passent dans leur chien, un carillon, dans la pierre du seuil de leur maison, dans leur bracelet etc. et restent indéfiniment ainsi si elles ne revoient pas quelqu’un qu’elles aient connu dans leur destinée ancienne. Mais si elles sont rencontrées par quelqu’un qui les a connues aussitôt elles reprennent leur ancienne forme. Il me semble qu’entre toutes les croyances sur l’au-delà c’est une de celles à qui j’aurais le moins de peine à ajouter foi. Souvent quand j’ai lu une de ces légendes comme il y en a tant en Bretagne où l’on croit que les âmes des morts passent dans des objets familiers et y restent enchaînées captives jusqu’au jour où les rencontre quelqu’un qui les a connues et qui les délivre, j’ai senti que c’était là une croyance à laquelle il ne me faudrait pas beaucoup d’effort pour ajouter foi. Cela tient à ce que chaque fois que de grandes choses de ma vie sont mortespour moi, ou du moins que je les ai crues mortes, elles étaient en réalité passées dans de toutes petites et y restaient mortes en effet si je ne rencontrais pas ces petites choses. Je m’efforçais par l’intelligence de les évoquer mais je n’y pouvais arriver. Hélas me disais-je toute cette partie de mon passé est morte. Comment aurais-je su que tous ces étés-là, le jardin où je les passais, les chagrins que j’y ai eus, le ciel qui était au-dessus, et toute la vie des miens, tout cela avait passé dans une cuillerée petite tasse de thé chaud où une bouillant où trempait du pain rassis. Si jamais je n’avais rencontré la tasse de thé bouillant — et cela pouvait très bien être arrivé car je n’ai jamais l’habitude d’en prendre — il est probable que jamais cette année-là, ce jardin, ces chagrins n’eussent ressuscité pour moi. Mais il y a quelques jours, par un de ces temps froids glacials qu’il a faits, je suis rentré gelé et j’ai » [ici le texte s’interrompt]2
Dans la version définitive de la Recherche ce passage deviendra :
(I, 44, éd. Folio, côtéSwann…, p. 100) « Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. »
Pour ce qui nous concerne, nous serions incapable de dire quel(s) objet(s) de notre décor quotidien aurai(en)t pu déclencher une seule de nos réminiscences ; mais peut-être quelque isakowérien passant par là aura-t-il des choses à dire…
Et si la croyance celtique était en réalité une légende persane ? En effet, Proust remit à un certain Le Cuziat des meubles ayant appartenu à sa famille ; ce dernier s’en servit pour décorer sa maison de passes. Évidemment, ceci déplut énormément à Proust quand il l’apprit : « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert d’avantage. Je ne retournerai plus chez l’entremetteuse, car ils me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lequel sont enfermés des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance. » (Pléiade,I, 567-568 ; JF en fleurs, 147-148).
Néanmoins Proust préféra la Bretagne à la Perse. Afin de prospecter du côté des légendes bretonnes, il écrivit à Émile Mâle pour lui demander s’il ne connaissait pas des endroits où le paysage conspirât un peu avec les églises3. C’est exactement ce qui se passe avec les clochers de Martinville. Sur la même lettre il questionna le médiéviste pour savoir s’il n’avait pas des légendes bretonnes à lui recommander. Dans un de ses ouvrages sur les croyances gauloises, Émile Mâle cite ce vers de Nerval : « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres4. » Selon lui, il « semble détaché d’un des poèmes gnomiques que les druides récitaient à leurs élèves. » C’est à cet esprit, caché sous la pierre, qu’on apportait des offrandes. Mâle continue :
« On y voyait des divinités qu’il fallait se rendre favorables. Des récits populaires qui sont arrivés jusqu’à nous conservent un dernier souvenir de ces antiques croyances. Il est des pierres, raconte-t-on, qui ont été rapportées par des fées dans leurs tabliers de dentelle. Elles les entourent de leurs rondes, elles y entrent et en sortent à leur gré. Ces gracieuses et légères formes féminines sont les survivantes des esprits redoutés auxquels les vieilles générations apportaient leurs offrandes. Ces sentiments furent si durables que l’Église, qui détruisit sans doute beaucoup de ces pierres dangereuses, se vit contrainte à les exorciser en les surmontant d’une croix ou en les transformant en chapelle5. »
Et beaucoup d’églises, voire même des cathédrales, ajoute Mâle, sont également étroitement liées à ces pierres gauloises.
L’atmosphère énigmatique et obscure des légendes de certains poèmes de Leconte de Lisle pourrait rappeler l’atmosphère étrange parfois produite par un phénomène d’Isakower. On sait que Jean Santeuil, c’est-à-dire Marcel Proust, aimait « les vastes poèmes de Leconte de Lisle qui après avoir joué avec le Temps disaient avec une force éclatante le rêve de la vie et le néant des choses, étaient plus vivants, plus profonds, plus nourrissants pour lui que les œuvres classiques d’où cette inquiétude est absente6. » En lisant la promenade en calèche sur le plateau de Carqueville (cf. notre chap. 15), le passage sur les âmes captives vient à l’esprit. Ainsi, lorsque le Narrateur aperçoit trois arbres, il a l’impression de reconnaître un lieu qui lui avait été autrefois familier. Alors que la voiture dans laquelle il était assis s’approchait, il crut reconnaître en ces arbres des âmes prisonnières. Il imagina alors qu’il s’agissait de quelque ronde de sorcières ou de nornes lui proposant des oracles. Puis il jugea que cela ressemblait plutôt à des fantômes du passé, de chers compagnons de son enfance, des amis disparus qui invoquaient de communs souvenirs. À propos de ces rondes, signalons un passage que l’auteur de la Recherche aura pu lire dans Michelet :
« La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d’un poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d’après l’Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant rapidement en cercles et en nombres impairs, comme les astres dans leur course, en célébrant le conducteur. Cette expression de nombres impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même système de nombres y était observé7. »
Ce passage de Michelet ne manque pas de nous faire penser aux trois nornes du plateau de Carqueville. Dans un avant-texte, Proust parlait seulement d’un bouquet d’arbre8 ; si par la suite il a parlé de trois arbres, c’est sans doute pour « celtiser » la scène.
La ronde de nornes dont parle ici Proust rappelle « La Légende des Nornes », une pièce tirée des Poèmes barbares. Elle décrit une cosmogonie nordique assez hermétique, relatant la création du monde, puis sa fin. Elle est contée par trois sœurs assises sur les racines du frêne Yggdrasill. C’est sans doute un des poèmes de Leconte de Lisle qui reproduisent le mieux l’angoisse crépusculaire de Proust.
Une autre pièce, tirée elle aussi des Poèmes barbares, a pu inspirer Proust dans l’évocation de sa croyance celtique. Il s’agit du « Massacre de Mona ». En effet, peu de temps avant d’arriver sur le site des trois arbres, le Narrateur aperçoit la mer au loin et s’efforce de l’imaginer sans les baigneurs et leurs cabines, sans les yachts, mais telle qu’elle était, dit-il, lorsque Leconte de Lisle la dépeignit dans l’Orestie, quand les guerriers chevelus de l’héroïque Hellas de « cent mille avirons battaient le flot sonore »9. Les images sibyllines du « Massacre » auront peut-être été pour Proust une des sources possibles de cette étrange présence que l’on croit parfois côtoyer lors de la régression induite par un phénomène d’Isakower. En effet, un être extra-temporel se rencontre aussi dans la théogonie décrite dans ce poème. Chez les Celtes, cet être est l’Esprit ; il est là de tout temps ; quant aux dieux et aux hommes, ils naissent, meurent et renaissent sans fin. Selon le Narrateur, les âmes de ceux que nous avons connus peuvent être captives dans quelque être inférieur, une bête, un végétal ou une chose inanimée. L’idée d’une âme captive est présente dans le Massacre. Délivrées par nous, disait le Narrateur, ces âmes ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous (I, 44). Dans le poème, elles ont également vaincu la mort : « Le Purificateur m’a brûlé sur l’autel, / Et j’ai connu la mort avant d’être immortel »
Anatole France aura pu, lui aussi, inspirer Proust ; notamment pour bâtir un pont entre les croyances celtiques et les grecques. Proust l’avait beaucoup lu, l’admirait, et il le connaissait même personnellement. Lors d’un séjour en Bretagne, dans une auberge près de la Baie des Trépassés, France, qui vient de lire le chant XI de l’Odyssée, referme le livre et médite devant la mer en attendant l’heure du dîner :
« Il n’y a pas loin pour le sentiment, dit-il, de la Nékyia de l’homéride aux gwerz des bardes de Breiz-Izel10. Toutes les vieilles croyances se ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l’épopée homérique. Pour l’Armoricain comme pour l’Hellène primitif, les morts traînent languissamment un reste d’existence. Les deux races croient également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle, les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu’on leur donne la sépulture. L’ombre d’Elpénor [un compagnon d’Ulysse] demande un tombeau à Ulysse ; les naufragés de l’Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l’Océan, une île brumeuse qu’ils habitent en foule. Là, l’île des Cimmériens ; ici, plus rapprochée du rivage, l’île sainte des Sept-Sommeils [l’île de Sein]. Les tombes revêtent la même forme dans la Grèce héroïque et chez les Celtes 11. »
Ce passage d’Anatole France sera évoqué dans Combray12. On sait qu’initialement Proust voulait situer en Bretagne les parties de son roman qui, en définitive, se dérouleront en Normandie. Trop de vent en Bretagne ; y séjourner lui fut déconseillé.
Kuo-yung Hong a signalé ce poème de Nerval, « Vers dorés », qu’on a évoqué plus haut (É. Mâle), et dans lequel selon lui se retrouve le même mysticisme que dans la croyance celtique, à savoir : des âmes sont « captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée »13 :
Eh quoi ! tout est sensible (Pythagore)
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant / Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ? / Des forces que tu tiens ta liberté dispose, / Mais de tous tes conseils l’univers est absent. / Respecte dans la bête un esprit agissant : / Chaque plante est une âme à la Nature éclose ; / Un mystère d’amour dans le métal repose ; / « Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant. / Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie : / À la matière même un verbe est attaché… / Ne la fais pas servir à quelque usage impie ! / Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ; / Et comme un œil naissant couvert par ses paupières, / Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres14 !
L’exergue et le titre du sonnet renvoient aux « Vers dorés » de Pythagore. Ils sont apocryphes ? peu importe, Nerval et Proust l’ignoraient. Diogène Laërce indique que le Maître de Samos, Pythagore, était un familier de la migration des âmes et connaissait le circuit de son âme dans des métempsychoses végétales et animales ; ceci renvoie à nouveau à la croyance celtique. De plus, dans une traduction des « Vers dorés » parue en 1813, on peut lire, paragraphe 27 : « Instruit par eux [par les dieux], alors rien ne t’abusera : / Des êtres différents tu sonderas l’essence ; / Tu connaîtras de Tout le principe et la fin. » Que faisait d’autre le Narrateur sinon sonder l’essence de cette mystérieuse présence qu’il percevait lors des récurrences de son phénomène ?
Fabre d’Olivet, un des traducteurs et commentateurs des « Vers dorés », explique ce passage en précisant, comme le dit Proust (cf. Contre Sainte-Beuve), que tout est dans la contemplation et non dans l’intelligence, et « que l’âme non seulement s’unissait à cet « Être des êtres », mais qu’elle se mêlait et se confondait avec lui. Plotin se vantait d’avoir joui de cette vue béatifique quatre fois, suivant Porphyre, qui lui-même assurait en avoir été honoré à l’âge de 68 ans. Le grand but des mystères, était d’apprendre aux initiés la possibilité de cette union avec Dieu, et de leur en indiquer les moyens. » Qui sait ? Proust a peut-être reconnu dans l’« Être des êtres » de Plotin cette présence mystérieuse, l’être extra-temporel « qui alors goûtait en [lui] cette impression [et] la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. »
(À suivre : Jean Santeuil et les réminiscences)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
C’est en lisant le chap. 5 de Autisme et psychose de l’enfant, de Frances Tustin, que nous reconnûmes notre phénomène : « Il s’agit essentiellement de l’impression d’avoir quelque chose de sec, mou et granuleux ou ridé, dans la bouche ; ce quelque chose se manifeste également sur la peau du corps, lequel semble être tripoté par des doigts. Ces sensations sont souvent perçues visuellement comme une masse sombre indéfinie, ronde la plupart du temps, qui s’approche et grossit, puis s’amenuise jusqu’à disparaître. Isakower voyait un rapport entre ce phénomène et les états précédents l’endormissement, et il l’associait aux réminiscences d’assoupissement au sein, du nourrisson satisfait. » ↩︎
M. Proust, Les Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits, Paris, Gallimard, 2021, p. 128-129. ↩︎
Correspondance Marcel Proust, Ph. Kolb, Paris, Plon, 1981, t. VII, avril 1907, p. 249. ↩︎
É. Mâle, La Fin du paganisme en Gaule, Paris, Flammarion, 1962, p. 57. ↩︎
Jules Michelet, Histoire de France, livre I, chap. II, Éclaircissements, Paris, Les Amis de l’ambassade du livre, 1964, p. 136 : « La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d’un poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d’après l’Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant rapidement en cercles et en nombres impairs, comme les astres dans leur course, en célébrant le conducteur. Cette expression de nombres impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même système de nombres y était observé. » ↩︎
À l’ombre des jeunes filles en fleurs, (II, 68 ; Folio, p. 276). ↩︎
La Nékyia, ou le livre des morts, c’est le chant XI de l’Odysée. – Un gwerz est un chant breton. – Breizh-Izel, c’est la Basse-Bretagne, la Bretagne bretonnante (par opposition à Breizh Uhel, la Haute-Bretagne, où l’on parle le gallo). ↩︎
A. France, Œuvres, III, Paris, Gallimard, La Pléiade, éd. établie par Marie-Claire Bancquart, Pierre Nozière, Livre troisième, V, 1991, p. 632. ↩︎
Cf. Du côté de chez Swann, op. cit., vol. I, p. 129 : (C’est M. Legrandin qui parle) « […] Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la région maudite qu’Anatole France – un enchanteur que devrait lire notre petit ami [le jeune Proust] – a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des Cimmériens, dans l’Odysée. » ↩︎
Kuo-yung Hong, Proust et Nerval : Essai sur les mystérieuses lois de l’écriture, Paris, Honoré Champion, 2006, p. 50-58. – À propos de la relation entre les « Vers dorés » et la croyance celtique, l’auteur cite Jean Pommier, La Mystique de Marcel Proust, Genève, Droz, 1968, p. 40. – Il cite également Maria Luisa Belleli, Proustiana, atti del convegno internazionale di studi sull’opera di Marcel Proust (Venezia, 10-11 dicembre 1971), Padova, Liviana, « Società universitaria per gli studi di lingua e letteratura francese », 1973, p. 33. ↩︎
G. de Nerval, Les Chimères, « Vers dorés », Paris, Gallimard, coll. Poésie, 2005, p. 247. ↩︎
Notre intention initiale était d’analyser les résurrections les plus connues et les plus commentées de la Recherche et de les comparer aux récits de personnes ayant éprouvé un effet Isakower afin de montrer qu’il s’agit bien du même phénomène, bien que chez Proust il soit beaucoup plus édulcoré. Nous avons choisi dans Jean Santeuil les résurrections les plus caractéristiques, celles dans lesquelles se retrouvent plus facilement les symptômes du phénomène en question afin que les gens qui les ont éprouvés puissent mieux les reconnaître, quand bien même on n’en distingue parfois que les filigranes. Nous pourrions nous arrêter là, les autres phénomènes de « mémoire involontaire » étant moins prononcés que ceux de la Recherche, cela n’ajouterait pas grand-chose à mon argumentaire. Mais c’est difficile ne pas dire un mot de Jean Santeuil, le premier roman de Proust, mais non publié de son vivant. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’œuvre de notre auteur, ce livre est une sorte d’autobiographie de Proust, lequel est représenté par Jean. (nous conseillons aux isakowériens d’aller également faire un tour dans la préface de Contre Sainte-Beuve, publié longtemps après la mort de l’auteur et où il est aussi plusieurs fois question de cet effet Isakower. On en a un peu parlé ici dans notre chap. 5.)
Jean Santeuil a été écrit entre 1895 et 1899 ; Proust avait vingt-quatre ans lorsqu’il l’a commencé. Il avait donc probablement déjà éprouvé plusieurs des réminiscences (toutes ?) dont il parlera dans la Recherche ; mais il n’en fait pas état dans Jean Santeuil, ou si peu.
L’être extra-temporel est absent de Jean Santeuil ; la légende celtique, qui expliquera l’apparition de cet être, n’a pas encore été évoquée non plus. La « mémoire involontaire » y est mentionnée mais l’auteur ne lui a pas encore donné ce nom.
Jean Santeuil montre le héros à la recherche de ces moments étranges et indéfinissables qu’il a connus, moments où le passé venait se confondre avec le présent :
« et dans les iris pendant quelques instants éclairés de plus en plus jusqu’à étinceler, puis replongés dans l’ombre, il [Jean] se sentait vivre à la fois dans cette journée et dans des journées pareilles d’autrefois ; il avait le sentiment d… » [ici la phrase s’interrompt]1
Cette mémoire spéciale était donc déjà là. Elle se reconnaît dans cette joie qui accompagne certaines des pensées de Jean : « la joie particulière qui était pour lui le signe de la valeur des idées, comme Descartes disait que l’évidence est le critérium de la vérité2. » C’est de cette même joie dont parlera plus tard le Narrateur dans le Temps retrouvé (et ailleurs) : « une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente3. »
On pourrait citer plusieurs passages de Jean Santeuil où le héros, comme le Narrateur devant les aubépines, pratique l’introspection en extase devant un massif de fleurs. Le Narrateur, encore enfant, recueillait précieusement les sensations énigmatiques qu’il percevait en lui4 ; de même, « Jean essayait de se souvenir de ses promenades, de les décrire5. »
La différence importante entre Jean Santeuil et la Recherche, tout au moins pour ce qui concerne l’approfondissement de la recherche intérieure de l’auteur, c’est l’abandon du « il » pour le « je ». Proust s’aperçut que le récit à la troisième personne convenait mal pour aborder ses réminiscences. Étudier son phénomène d’Isakower, c’est se prendre soi-même pour sujet d’étude, c’est abandonner le « Jean » pour le « je », être à la fois le sujet et l’objet ; c’est « quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien6. » Un passage de Jean Santeuil, où l’auteur s’approche au plus près des réminiscences, alors qu’il est sur une plage de la Baltique, illustre bien ce glissement du « il » vers le « je ». En effet, alors qu’il décrivait Jean en train de tisonner les braises de l’âtre, l’auteur passe brusquement à la première personne pour explorer les mécanismes de sa mémoire :
« comment saurais-je que sur le sable de telle plage de Belgique vue une seule fois sans grand plaisir pendant une heure, gît une vérité précieuse, si un bon vent ne m’y conduisait, par les seules voies qui y mènent, celles de l’imagination, en me donnant un enthousiasme à sa vue, signe de son prix et force prêtée pour m’y arrêter, m’y acharner, cette fois me mettre à travailler ? La nature sait où sont ces vérités. Et elle le sait seule. Seule, en nous faisant sentir ce que nous avons senti une fois, elle nous mène droit à quelque point de ce monde fabuleux de nos souvenirs qui est devenu le monde de la vérité7. »
Trois fois sur la même page, l’auteur parle de cette idée précieuse qu’il faut rechercher dans le sable. Cette idée renvoie, dit-il, à son enfance, laquelle enfance lui est amenée par le vent qui avait conduit « l’enfant bien-aimé », assis sur ses ailes, « partout où il avait des souvenirs, où il y avait une idée, quelque chose à trouver, un sentiment qui valait la peine qu’il le déterrât dans le sable, qu’il essayât de le saisir, le gardât, l’exprimât8 ». (Ce sable qui apparaît avec cette impression obscure, est-il en relation avec le sable souvent signalé par des témoins des occurrences du phénomène d’Isakower ?) Passé ce moment étrange, l’auteur reprend le récit à la troisième personne pour parler de Jean et de ses souvenirs. Puis, alors que Jean est à nouveau en train de s’étudier, une odeur de bois fait surgir en lui un souvenir ; Proust reprend alors le « je » pour favoriser l’introspection :
« Il [Jean] lui fallait le souvenir, non point précisément le souvenir, mais la transmutation du souvenir en une réalité directement sentie. Cette odeur que je sens tout d’un coup en entrant dans cette maison où certes je ne venais pas chercher de la beauté, mais je la reconnais ! C’est l’odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois où dès que je rentrais je sentais cette odeur spéciale9 »
Puis l’auteur finit le chapitre à la première personne (du singulier, parfois du pluriel). Il laisse alors deviner cette idée d’un être hors du temps, mais en révèle beaucoup moins que dans la Recherche :
« ce plaisir qui me semblait une preuve suffisante de la supériorité d’un état où nous avons comme objet une essence éternelle […] comme si notre vraie nature était hors du temps, faite pour goûter l’éternel et, mécontente du présent, attristée du passé, tressaillait tout à coup quand du choc du présent et du passé jaillissait quelque chose qui n’est ni aujourd’hui ni hier, cet aujourd’hui conservé sans modification de substance, mais qui est hors du temps, essence réelle de notre vie10. »
Enfin, le récit s’étant éloigné du thème des impressions obscures et des reviviscences, Proust reprend à nouveau la troisième personne pendant environ quatre cents pages, c’est-à-dire quasiment jusqu’à la fin du livre. Sur cette réminiscence voir aussi notre chap. 21 où il est question de l’odeur particulière du bois de la maison.
Le « je » est la meilleure voie (qu’on l’écrive comme on voudra) pour conduire aux réminiscences, pour les faire revenir en mémoire, vivaces. Le phénomène d’Isakower étant un phénomène psychosomatique, la voix narrative de la Recherchedu temps perdu devra coïncider avec la voix même de l’auteur pour qu’il puisse s’approcher au plus près de « l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ». Dans la Recherche, c’est en se mettant à écrire exactement comme il parlait, que Proust retrouva la voie des résurrections. Chemin qu’il avait subodoré, emprunté pour y faire quelques pas avec Jean Santeuil, mais qu’il ne suivit pas jusqu’au bout.
Les contemporains de Proust qui l’ont bien connu soulignent cette coïncidence entre sa voix et son écriture :
« La voix de Marcel Proust est inoubliable, écrit Jean Cocteau, il m’est difficile de lire son œuvre au lieu de l’entendre. Presque toujours sa voix s’impose, et c’est à travers elle que je regarde les mots. […] Personne au monde ne fait mieux obéir l’écriture. Personne au monde ne faisait mieux obéir la voix. L’une et l’autre épousaient juste son esprit11. »
Paul Morand, au cours d’un entretien filmé avec Roger Stéphane, ira dans le même sens. Dans cet entretien il donne en exemple la première phrase que Proust lui adressa en 1915 (et qu’il reconstitua après son départ) alors que ce dernier lui rendit visite, à minuit12 :
« Il prit aussitôt la parole avec une autorité douce, une adresse dissertante où je reconnus immédiatement son écriture et tout le style de l’homme. […] « Vous trouverez, avec raison – Je vous prie Monsieur, recouchez-vous, vous allez attraper froid – (j’étais en pyjama et toujours dans l’antichambre) vous jugerez sans doute malséant qu’on vous réveille à cette heure-ci, mais je ne sors guère de chez moi, je me lève tard – et j’ai d’ailleurs tort de me lever car je paye cela le lendemain par des souffrances atroces et par un excès de soins ridicules et infinis, qui sont pourtant une nécessité, car il faut vivre avec sa maladie, on ne guérit jamais, et la maladie chronique est une vieille dame qui adore qu’on ait pour elle des égards (vous auriez le droit de vous plaindre vous aussi – bien que vous soyez un jeune homme et non une vieille dame –, que je manque d’égards pour vous en sonnant à votre porte à minuit) ; si j’ai pris cette liberté, c’est parce que j’avais le plus vif désir de connaître quelqu’un (il s’agit de vous) qui a émis sur moi – on me l’a rapporté – (je ne vous connais pas encore assez pour qu’on me rapporte de vous autre chose que des propos qui me soient agréables et même délicieux à entendre), qui a émis sur moi, ou plus exactement sur mon livre, des jugements – je n’aurais pas l’audace de dire “les plus “pertinents” – dans le style de notre ami Dubos, mais les plus délicats. » La phrase ne faisait que commencer ; elle ne devait pas finir avant le milieu de la nuit. »
Citons encore Louis Gautier-Vignal :
« Dans l’intimité il était inépuisable. Ce qu’il disait se déroulait comme sa phrase écrite, les propositions qu’interrompaient sans cesse de longues incidentes s’enchaînant les unes aux autres. Parfois il paraissait s’éloigner tellement de son sujet qu’on pouvait craindre qu’il ne s’égarât. Mais il ne perdait jamais le fil de son discours13. »
Finissons là où tout a commencé : la cure de Proust chez le docteur Sollier. Ce sont les recherches du futur patient sur les diverses « impressions obscures » qu’il ressentait en lui quand il était enfant qui finirent par le mener, d’introspection en interrogations, de lectures en réflexions, chez le thérapeute. Il y fut conduit par des sensations étranges, telles que, par exemple, « l’idée obscure cachée dans le sable » qui le hantait lorsqu’il était adolescent et qui lui donnait par moments un battement de cœur14. « Pour bien revoir, écrivait-il dans son carnet en 1908, il faut croire et pas seulement imaginer. Il faut qu’il y ait presque hallucination. »
C’est une chose de discuter par correspondance avec un ami (Gregh) des impressions étranges que l’on ressent parfois ; c’en est une autre de prendre rendez-vous avec un professionnel (Sollier) pour travailler à rechercher la cause de ces impressions. Au risque de nous répéter soulignons que selon Isakower, le fait de décrire les symptômes de son phénomène a tendance, pour la personne concernée, à en faciliter la reviviscence15 ; il arrive même que des patients revivent un effet Isakower durant une séance de psychothérapie. Ceci a été signalé par différents chercheurs : O. Isakower16, Geraldine Fink17, W. Easson18, etc. On ne peut donc qu’approuver Edward Bizub lorsqu’il écrit : « Il y a tout lieu de croire que la cure suivie par Marcel Proust auprès du docteur Paul Sollier fut l’occasion d’une rencontre extraordinaire et qu’elle aura marqué leurs travaux respectifs19. »
Et ce ne sont pas que des mots, comme les montrent les lignes suivantes, que je puise également dans le même article : « En d’autres termes, [dans la Recherche] le face-à-face avec son psychothérapeute est recouvert d’un voile de silence. Mais il y a davantage : à une certaine étape de la rédaction du roman, la cure thérapeutique devait se situer au début du récit et même en constituer le cadre de la narration : “Dans les derniers mois que je passais à Paris avant d’aller vivre à l’étranger, le médecin me fit mener une vie de repos. Couché de bonne heure je m’endormais si vite” (I, 1086). Couché de bonne heure je m’endormais si vite. Il n’y a qu’un pas à franchir. L’incipit qui a remplacé cette ouverture est une phrase intimement liée au déroulement de la cure. Ce célèbre “Longtemps je me suis couché de bonne heure” constitue la confusion entre le cadre du roman et le déclic, à l’intérieur de la cure, qui aurait entraîné – dans le récit – la découverte de la mémoire involontaire20. »
(Chapitre suivant : n° 21. La réminiscence du chalet de nécessité)
Cahiers Marcel Proust, nouvelle série no 3, Textes retrouvés, « Un des premiers états de “Swann” », p. 245 : « Je demandai à mon institutrice de rentrer pour que je pusse essayer de décrire ce qui m’avait soudain envahi. Et une crainte me glaçait, la peur d’un accident, la peur de mourir avant de l’avoir écrit. » – Voir aussi : Du côté de chez Swann, I, 839 (Esquisse LV). ↩︎
La Nouvelle revue française, Gallimard, t. 20, 1923, Hommage à Marcel Proust, « La Voix de Marcel Proust », p. 90. ↩︎
Document INA. Consultable également sur : https://youtu.be/wPhyov3zl5I (lien valide en nov. 2017). Le même passage figure également dans Le Visiteur du soir, de Paul Morand, éd. La Palatine, Genève et Paris, 1949, p. 10. ↩︎
Entretiens sur Marcel Proust, dir. G. Cattaui et Ph. Kolb, Centre culturel international de Cerisy-La-Salle, Paris, La Haye, Mouton & Cie, 1966, p. 166. ↩︎
G. Fink, J. of the Amer. Psychoanalytic Ass., (1967-n°15), « Analysis of the Isakower Phenomenon », p. 285 : « In the first five months of his last year of analysis, the patient in twelve [ ! ] sessions recalled or experienced the Isakower phenomenon. » ↩︎
Easson, Psychoanalytic Quarterly, (1973), n° 42, p. 67. Le patient éprouva l’effet Isakower durant une séance mais également chez lui (idem, p. 68). ↩︎
Le Cercle de Marcel Proust, II, dir. J. – Y. Tadié, Paris, Champion, 2015, Edward Bizub : « Paul Sollier, le psychothérapeute de Proust », p. 175. ↩︎
E. Bizub, ibidem, p. 182-183. Je n’ai pas trouvé la phrase suivante, « Couché de bonne heure je m’endormais si vite », à la référence indiquée ( I, 1086). Néanmoins, la confusion entre le cadre de sa psychothérapie et le début de la Recherche est quand même là. ↩︎
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