Rembrandt, Le Paysage aux trois arbres, 1643. Photo BnF, Estampes et photographie (Gallica).
(Mise à jour septembre 2025) L’objectif de cette étude est de montrer que les réminiscences décrites par Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, et qu’il appelle également la « mémoire involontaire », proviennent d’un phénomène d’Isakower.
Ce phénomène, que nous avons également éprouvé sur nous-même, a été repéré et décrit pour la première fois en 1938 par un psychanalyste viennois, le docteur Otto Isakower, une quinzaine d’années après la mort de Proust. Il rédigea un article sur le sujet, intitulé « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » ; son article fut traduit en français en 19721. Il y a une quinzaine d’années, Bernard Golse, psychiatre et psychanalyste, souligna un lien entre certains passages de la Recherche et le phénomène d’Isakower2.
Le seul nom de Proust ayant parfois tendance à faire fuir les gens, et même les gros lecteurs, nous nous empressons de préciser qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu la Recherche pour s’intéresser à cet essai ; de larges extraits en seront donnés, suffisamment longs pour illustrer notre propos. Ce texte ne s’adresse pas particulièrement aux proustiens mais à tout le monde ; mais bien sûr, plus spécialement aux personnes ayant éprouvé jadis un phénomène d’Isakower. Il ne s’agit pas d’une étude littéraire ; quel que soit le style de Proust, il n’en sera pas question ici. Nous nous intéresserons seulement à son témoignage sur l’effet Isakower qu’il a éprouvé à plusieurs reprises, sans en connaître le nom puisque ce phénomène ne sera identifié, on l’a dit, qu’une quinzaine d’années après sa mort. Il va être question d’une forme étrange de mémoire — que Proust appela « mémoire involontaire » — qui peut faire remonter un individu dans le temps, parfois jusqu’à la première ou deuxième année de sa vie, voire même, selon certains chercheurs, jusqu’à ses premières semaines. Cette expérience mémorielle, qui se produit parfois lors de l’endormissement, s’accompagne souvent de la vision d’une forme indéterminée qui vient de loin et se rapproche du sujet, menace parfois de l’écraser, puis repart aussi mystérieusement qu’elle est venue. Dans cette expérience la bouche joue souvent un rôle important ; il y sera également question d’une mystérieuse présence qui accompagne parfois cette forme de mémoire, et que Proust a décrite dans la Recherche. On en dira plus sur ces étrangetés au chapitre suivant.
« Sur l’expérience de Proust, écrit Maurice Blanchot, on a pu lire les publications les plus différentes et, d’ailleurs, les plus précises. Les uns en ont souligné l’authenticité psychologique ; les autres y ont vu au contraire une rencontre mystique. Cependant, malgré toutes les études, il reste un doute sur le caractère de cette expérience, et les explications de Proust, si longues, si complètes et si claires, n’ont pas suffi à en fixer la valeur. » (Faux pas, Paris, Gallimard, 1971, p. 53)
Le but de notre étude sera rien moins que d’en fixer la valeur. Blanchot poursuit :
« Une telle ambiguïté vient sans doute de la nature de l’expérience ; elle vient aussi du besoin qu’a eu Marcel Proust, non seulement de l’interpréter, mais de la réduire à une interprétation qui fût utilisable pour la connaissance littéraire. Après avoir rencontré à plusieurs reprises cette sorte de présence qu’il subit au plus profond de lui sans parvenir à en trouver la signification, du jour où il réussit à s’en former pour lui-même une traduction vraisemblable, il lui donne un sens définitif et il construit pour l’exprimer une œuvre qui en éternise la vérité. »
Cette expérience très rare, qui selon nous n’a rien de mystique — bien que Proust l’ait parfois qualifiée ainsi — et que nous avons également éprouvée, est aujourd’hui connue sous le nom de phénomène d’Isakower ; cette espèce de présence, ou de matière étrange, a été également perçue par d’autres personnes ayant éprouvé elles aussi cette expérience. On lira les récits qu’elles en firent et on les comparera à ceux de Proust pour montrer qu’il s’agit bien du même phénomène. Certains lecteurs, entendant parler pour la première fois de ce phénomène, se souviendront peut-être qu’ils l’ont également éprouvé dans leur enfance mais l’avaient complètement oublié. Cette « sorte de présence » dont parle Maurice Blanchot est pour nous le personnage principal de la Recherche.
La présente étude, toujours plus ou moins toujours en cours en 2025, comporte vingt-trois chapitres numérotés de 1 à 17 puis de 17a à 22. La machine dont nous nous servons pour mettre notre texte en ligne s’obstine, contrairement à notre désir, à nommer « articles » des pages que nous aurions préféré nommer « rubriques » , voire « chapitre » ; elles forment un tout réunies sous le titre Du côté de chez Isakower. Origine des réminiscences proustiennes, c’est pourquoi nous les avons toutes datées du même jour.
La matière que nous allons traiter ici ne se prêtant pas toujours à un discours ordonné selon la logique, il y aura parfois des méandres, des redites ou des digressions ; parfois un même sujet sera traité sous un autre angle, dans un autre chapitre.
(À suivre : 2. Présentation du phénomène d’Isakower.)
On peut faire une copie partielle de cette page à la condition de citer l’auteur et l’URL de la page.
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
O. Isakower, « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » (Based on a paper read before the Fourteenth International Psycho-Analytical Congress, Marienbad, 1936.), The International Journal of Psycho-Analysis, vol. XIX, 1938, p. 331-345. – Traduit en français par Catherine-Andrée Kantor : « Contribution à la psychopathologie des phénomènes associés à l’endormissement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 5, printemps 1972, p. 197-209. ↩︎
Otto Isakower observa ce phénomène assez rare chez des personnes atteintes de troubles psychologiques mais aussi chez des personnes bien portantes. « Si ce phénomène est très voisin de certains états hypnagogiques bien connus, écrit-il, c’est tout simplement parce qu’il survient souvent quand le sujet est sur le point de s’endormir, ou est déjà à moitié endormi. On le rencontre […] très fréquemment dans les maladies accompagnées de fièvre. Le décubitus est la condition habituelle de son apparition1. » Oliver T. Dann, un chercheur états-unien, a cependant fait remarquer, et d’autres après lui ont confirmé, que la position allongée n’était pas une condition sine qua non de l’apparition du phénomène2. Comme beaucoup d’autres, Marcel Proust éprouva cette étrange sensation alors qu’il était assis (scènes de la madeleine ou des trois arbres, par exemple), ou debout, sur les pavés de l’hôtel Guermantes. Les variétés de cette manifestation sont si nombreuses et les conditions de leur apparition si différentes, qu’Isakower trouve plus aisé de les présenter et de les analyser comme s’il s’agissait d’un seul et unique phénomène :
« Il s’agit donc d’un état dans lequel des sensations toutes différentes de celles de l’état de veille sont enregistrées en certaines régions du corps, et perçues par plusieurs organes sensoriels. Les principales zones corporelles intéressées sont la bouche, la peau et la main. Dans bien des cas, on trouve de nettes impressions de flottement, d’engloutissement, des vertiges3. »
Pour certains patients c’est une impression agréable, pour d’autres ce n’est ni agréable ni désagréable ; pour d’autres encore, cela peut être désagréable, voire effrayant. Comme on le sait, ce fut pour Proust une impression très agréable : « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause » dira le Narrateur lors de la scène de la madeleine4. Un peu plus loin, il parlera d’ « une puissante joie ». Isakower continue :
« Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe, le corps et le monde extérieur. Remarquons également le caractère amorphe des impressions transmises par les organes des sens. L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement jusqu’à sa disparition. Il y a parfois du feu quelque part dans la chambre. L’impression auditive : c’est celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible ; la sensation tactile : quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé, et parfois il sent cette chose toute proche. Il lui semble aussi avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure. On peut y dessiner avec le doigt, comme on le ferait sur un morceau de pâte. Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment qu’on serait capable de le faire. Étudions, pour terminer, le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. Soulignons que ce phénomène se produit fréquemment pendant l’enfance, qu’on le rencontre dans les états fébriles et que de nombreuses personnes le décrivent de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance”. Dans certains cas, relativement peu nombreux, un souvenir d’enfance surgit, directement associé au phénomène ; chez quelques patients, il était d’origine manifestement sexuelle. […] Au moment où se produit le phénomène, la première notation subjective s’exprime souvent ainsi : “C’est une sensation que j’ai souvent éprouvée autrefois (qui m’est si familière)” ou encore : “C’est exactement comme lorsque j’étais enfant” 5. »
Après quelques pages de discussion, Isakower explique le phénomène ainsi :
« Nous n’ignorons pas la nature conjecturale de la réponse que nous allons faire : oui, ces empreintes paraissent très faciles à déceler, ce sont des images qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture. Lorsqu’il est repu, le bébé se désintéresse du sein de la mère, qui lui paraît de plus en plus petit et qui finit par disparaître. Le sein maternel est, à cette époque, l’unique représentation du monde environnant ; à ce stade, ce n’est pas la mère en tant que personne, mais seulement son sein qui est l’objet6. »
Nous reviendrons sur cette explication. Apparemment il ne semble pas y avoir grand-chose en commun avec le phénomène que l’on vient de décrire et ce que nous raconte Proust. Apparemment seulement. Plus on va s’avancer dans l’analyse des différentes résurrections décrites par l’auteur de la Recherche, plus les ressemblances émergeront.
Isakower a signalé un phénomène énigmatique dans lequel la bouche joue un rôle important. Une de ses caractéristiques, soulignée par tous ceux qui l’ont vécu, on vient de le lire, est de faire revivre avec une incroyable intensité tout le climat de l’enfance. C’est également ce que rapporte le Narrateur dans la Recherche, comme par exemple lors de la scène dite de la madeleine : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine […] et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé7. »
(À suivre : 3. Fréquence des réminiscences du phénomène.)
O. T. Dann, « The Isakower Phenomenon Revisited: a Case Study », International Journal of Psycho-Analysis, 1992, vol. 73, p. 481-82. Les autres chercheurs cités par Townsend sont Finn (1955) et Easson (1973). Tous indiquent que le phénomène peut apparaître dans différentes circonstances, notamment assis au cours d’une séance d’analyse. Max Stern faisait également la même remarque en 1961 (cf. « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 209). ↩︎
O. Isakower (1972), p. 198, ligne -11 (c’est-à-dire 11e en partant du bas). ↩︎
Vol. I, p. 44. Nous utilisons l’édition de la Pléiade (1987-89). Volume I = Du côté de chez Swann ;À l’ombre des jeunes filles en fleurs I. Volume II = À l’ombre des jeunes filles en fleurs II ; Le Côté de Guermantes I et II. Volume III = Sodome et Gomorrhe ; La Prisonnière. Volume IV = Albertine disparue ; Le Temps retrouvé. – J’ajouterai parfois les réf. de l’édition Folio Gallimard : Du côté de chez Swann (1988), À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1988), Le Côté de Guermantes (1988) ; éd. Le Livre de poche, Librairie Générale Française : Sodome et Gomorrhe (1993) ; éd. Folio Gallimard : La Prisonnière (1989), Albertine disparue (1990-1992), Le Temps retrouvé (1990). – Éd. Folio, Du côté…, p. 101 (« Un plaisir délicieux, etc. »). ↩︎
O. Isakower (1972), p. 199, ligne 5 à -12, p. 200, lignes -7 à -5. ↩︎
Les témoins de ce phénomène attestent en général qu’ils l’ont ressenti plusieurs fois, peut-être quatre ou cinq fois au cours de leur enfance ; moins fréquemment à la puberté ; certains l’ont parfois éprouvé alors qu’ils étaient jeunes adultes, puis ces occurrences cessèrent. Que dit Proust de la fréquence de ses propres réminiscences ?
« Arbres vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus, mon œil constate froidement la ligne qui vous divise en partie d’ombre et de lumière, ce seront les hommes qui m’inspireront maintenant, l’autre partie de ma vie où je vous aurais chantés ne reviendra jamais1. »
Il parle ici des arbres qui accompagnaient souvent certaines de ses réminiscences, comme par exemple lors de la scène des trois arbres, et qui semblaient lui proposer une énigme à résoudre. Marcel Proust écrivit ces lignes dans un carnet en 1908 à l’âge de trente-sept ans. Il avait donc remarqué, depuis plusieurs années déjà, que ce phénomène de résurgence ne se produisait plus. Ainsi, pour lui comme pour les autres témoins de cette étrange expérience, les réminiscences finirent un beau jour par disparaître et ne revinrent plus jamais. Concernant l’intervalle entre les occurrences de ses résurrections, Proust parle dans une esquisse du Temps retrouvé d’intervalles souvent longs de plusieurs années2:
« Cette félicité qui était en effet aussi différente de tout ce que je connaissais que l’est la musique, spéciale comme une sorte de thème mélodique d’un bonheur ineffable et que j’avais déjà entendue dans la campagne près de Querqueville au cours d’une promenade avec Mme de Villeparisis, à Rivebelle aussi devant le morceau de toile verte et qui cette fois-là avaient éveillé en moi un souvenir que je n’avais pas revu. Quelques autres fois encore à des intervalles souvent longs de plusieurs années, tout d’un coup dans ma vie cette musique je l’avais encore entendue quand Mme de » [le texte s’interrompt ici. Les caractères gras, ici comme sur les autres pages, sont évidemment de nous].
Dans un des premiers états de Du côté de chez Swann3, l’auteur décrit une réminiscence provoquée par le bruit inattendu du choc de son couteau contre une assiette alors qu’il pique-niquait dans les bois de Combray avec son institutrice. Comme il a intégré le lycée Condorcet à partir de la classe de cinquième, à onze ans4, on peut penser qu’il avait une dizaine d’années lors de cette réminiscence. Celle-ci ne fut d’ailleurs pas la première. Il parle en effet, à ce propos, d’une vérité dont il était depuis un moment « le dépositaire enivré5 ». Beaucoup de patients font remonter la première occurrence de leur phénomène à l’âge de trois ou quatre ans. Dans Jean Santeuil, roman antérieur à la Recherche mais non publié de son vivant, Proust écrira que la joie caractéristique qui accompagne les réminiscences apparaîtra plus tard à Jean (c’est-à-dire à Marcel Proust) : « Mais elle n’était pas née alors. Alors la tristesse régnait seule sur sa pauvre enfance6. » L’auteur décrit là son état d’esprit lorsqu’il semble avoir environ sept ans. On peut donc imaginer que ses premières réminiscences apparurent vers l’âge de huit ou dix ans ; je dis cela sous réserve car les faits décrits par Proust sont très difficiles à dater.
L’intervalle entre chacune de ses réminiscences ressemble à peu près à ce que disent généralement ceux qui ont vécu cette expérience. Ainsi, dans Le Côté de Guermantes, alors que le Narrateur s’apprête à coucher à l’hôtel, à Balbec :
« […] ce « moi » que je ne retrouvais qu‘à des années d’intervalles, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, pleurant sans pouvoir être consolé, sur le coin d’une malle défaite. 7»
Dans Contre Sainte-Beuve, Proust déclare qu’il n’a plus ressenti ces « sensations » après l’âge de dix ans (op. cit., p. 53) :
« D’autres fois je me promenais en dormant dans ces jours de notre enfance, j’éprouvais sans effort ces sensations qui ont à jamais disparu avec la dixième année et que dans leur insignifiance nous voudrions tant connaître de nouveau, comme quelqu’un qui saurait ne plus jamais revoir l’été aurait la nostalgie même du bruit des mouches dans la chambre [etc.]. »
Mais parle-t-il ici de sa mémoire involontaire ? Qu’il appelle également « résurrections » ? « Certes ces moments-là sont rares mais ils dominent toute la vie8 » écrit-il à trente-sept ans. Dans le Temps retrouvé il confirmera l’importance qu’eurent pour lui ces rares instants, lesquels lui « avaient été plus précieux pour [son] renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques9. » C’est également ce que pourraient dire certains isakowériens – personnes ayant éprouvé notre phénomène –, mais pas tous, car si pour certains cette expérience fut agréable, pour d’autres, on l’a dit, elle restera un mauvais souvenir ; mais peut-être domine-t-il également toute leur vie. Proust utilisera l’expression « mémoire involontaire » pour décrire le retour irrépressible et toujours inattendu de ses résurrections. En 1913 il confie à un correspondant : « Mon œuvre est dominée par la distinction entre mémoire involontaire et mémoire volontaire10 ». C’est dire l’importance qu’il attache à son phénomène d’Isakower, lequel, inconnu à son époque, n’avait bien sûr pas encore de nom. Samuel Beckett a donné une bonne définition de cette sorte de mémoire : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle. Je ne sais combien de fois ce miracle s’accomplit chez Proust. Je dirais environ douze ou treize fois11. »
(À suivre : 4. Proust en état hypnagogique)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Marcel Proust, Carnets, édition critique établie et présentée par Florence Callu et Antoine Compagnon, Paris Gallimard, 2002, p. 38. (Carnet 1, fo 4 et 5.) ↩︎
Cf. Cahiers Marcel Proust 3 (Textes retrouvés, recueillis et présentés par Philip Kolb), Gallimard, 1928, p. 244. ↩︎
André Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Paris Gallimard, 1959, p. 49. ↩︎
Cahiers Marcel Proust, nouvelle série no 3, textes recueillis et présentés par Ph. Kolb, « Un des premiers états de “Swann” », [1908-1909], p. 244-246. ↩︎
M. Proust, Jean Santeuil, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, Paris Gallimard, coll. Quarto, 2001, p. 79. ↩︎
Le Côté de Guermantes I, éd. Folio, Paris Gallimard, [1988] 2016, p. 75. ↩︎
L’état hypnagogique est l’état dans lequel la majorité d’entre nous autres, isakowériens, avons souvent éprouvé le phénomène en question ; c’est-à-dire l’état dans lequel on se trouve juste avant l’endormissement, ou parfois lorsqu’on s’éveille. Mais on a vu que l’on peut quand même éprouver un phénomène d’Isakower en étant assis, voire debout ; c’était le cas de Proust. Mais n’était-il pas parfois couché lors de certaines de ses réminiscences ? Gaëtan Picon a souligné que Proust a lui-même rapproché la réminiscence créatrice de la réminiscence hypnagogique. Picon, alors qu’il comparaît le style de différents auteurs, Baudelaire, Stendhal, Rimbaud et quelques autres, montrait que chaque œuvre, telle un paysage, avait sa propre lumière. Puis il en vint à parler de la lumière de Proust :
« L’heure proustienne est à la fois celle où l’on s’éveille et celle où l’on s’endort, celle de la vie en projet et celle du rêve qui la rappelle, le glissement de la lumière du jour en une douce pénombre mentale, une lumière tamisée, intermédiaire, hybride, clair-obscur de la chambre animé par la lueur de la lampe ou les tisons de l’âtre, jour filtré par les rideaux. Heure ambiguë, lumière de transposition… Si un charme particulier s’attache à ce moment du réveil où la vie est retrouvée et à ce moment du sommeil où le rêve commence, c’est que nous y sentons le passage d’un ordre à un autre, et comme le mélange des eaux. Une page du Temps retrouvé rapproche l’expérience fondamentale de la réminiscence créatrice – celle de la conscience au faîte de sa lucidité, qui est la source de l’œuvre – de la réminiscence hypnagogique. Texte important parce qu’il rapproche un état psychologique passif de l’état inspirateur de l’œuvre, et leur donne comme commun caractère d’affranchir d’un réel univoque pour introduire dans une réalité ambiguë qui a d’autres dimensions que celles de l’ici et du maintenant, une réalité plurielle – comme celle de l’esprit : “Et si le lieu actuel n’avait été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance ; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante ; elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir1.” »
L’état hypnagogique, qui favorise l’irruption des phénomènes d’Isakower, est incontestablement présent tout au long du roman de Proust – lequel écrivit d’ailleurs son œuvre dans son lit. On relève également, toujours chez Gaëtan Picon, quelques pages auparavant : « Il est visible qu’il y eut, dans l’homme qui écrivit À la recherche temps perdu, ce consentement aux forces anesthésiantes, ce goût de l’ensommeillement, cette nostalgie de la béatitude infantile2. » Là encore, on est dans une atmosphère favorable à l’apparition de notre phénomène.
L’oisiveté de l’auteur de la Recherche, qui, tel un enfant, n’était pas obligé de travailler pour gagner sa vie, fut sans doute également un terrain favorable à l’introspection :
« Mais nous sentons là près de nous un petit paradis que dessine en l’air de contours flottants l’odeur du savon nouveau, des serviettes fraîches, du lit défait, du soleil au chaud et de la malle, petite existence idéale faite d’oisiveté et d’élégance, où l’on n’a qu’à être prêt pour le déjeuner, à y paraître beau, propre et bien mis et après cela à aller se promener, existence qui se tient là en dehors de nous, en dehors du temps3. »
Et l’on pourrait également citer beaucoup d’autres passages de la Recherche. J’en soulignerai seulement un qui se trouvait déjà dans le carnet de 1908 et qui sera repris dans le roman. Proust y parlait de ces moments rares que sont les réminiscences : « il faut qu’il y ait presque hallucination pour bien revoir, il faut croire et pas seulement imaginer »4.
(À suivre : 5. La scène dite de la madeleine.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Gaëtan Picon, Lecture de Proust, Paris, Mercure de France, 1963 (pour le texte), Gallimard, 1995 (pour la présentation), coll. Folio essais, p. 148-49. L’extrait du Temps retrouvé cité ici se trouve vol. IV, p. 453-454 ; éd. Folio p. 181-182. – G. Picon met un point-virgule après « marée montante » ; Proust met un point ; j’ai suivi la leçon du premier… ↩︎
Si l’on suit ce que l’auteur de la Recherche relate dans d’autres pages – autres que celles citées ici au chap. 4 –, on voit qu’il n’était pas dans sa chambre lors de la plupart des réminiscences, mais en général assis ou debout ; est-ce pour cela que chez lui les symptômes du phénomène d’Isakower sont moins marqués que chez d’autres sujets qui, eux, étaient couchés ? Néanmoins, les filigranes de certains symptômes sont quand même repérables pour qui a éprouvé ces manifestations sur soi comme on va le montrer. Le lecteur pressé peut commencer ce chapitre 5, en allant directement plus bas, à partir du paragraphe en caractères gras (« Bischoff, qui a minutieusement étudié… » etc.). Il pourra lire la suite de cette analyse au chapitre suivant, intitulé « La scène avec Madeleine ». Auparavant, on passera en revue tous les récits que Proust a faits de cette fameuse scène ; on y verra, ce qui en général est bien connu, qu’à l’origine il n’y avait pas de madeleine, mais une tartine de pain grillé. Ce qui nous intéresse ici c’est de nous approcher de la première description de ces sensations, de remonter vers l’origine, tout en lisant les différentes versions. Puisqu’on a la chance d’avoir plusieurs descriptions d’une même scène, profitons-en.
Commençons par une des plus anciennes versions. Elle se trouve dans la préface du Contre Sainte-Beuve1, ouvrage écrit, comme on sait, avant que Proust ne commence la Recherche, mais non publié de son vivant :
« L’autre soir, étant rentré glacé, par la neige, et ne pouvant me réchauffer, ma vieille cuisinière me proposa de me faire une tasse de thé, dont je ne prends jamais. Et le hasard fit qu’elle m’apporta quelques tranches de pain grillé. Je fis tremper le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ; je restai immobile, […] et m’attachant toujours à ce bout de pain trempé qui semblait produire tant de merveilles, quand soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les étés que je passais dans la maison de campagne que j’ai dite qui firent irruption dans ma conscience, avec leurs matins, entraînant avec eux le défilé, la charge incessante des heures bienheureuses. Alors je me rappelai : tous les jours, quand j’étais habillé, je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller en prenant son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger. »[Nous soulignons, bien sûr, ici comme ailleurs.]
Les termes « biscotte » et « pain grillé » sont à peu près similaires ; la biscotte est ici une tranche de pain rassis qui a été grillée, donc du pain cuit deux fois, d’où le nom de biscotte2. Dans une version antérieure on trouve : « et m’attachant toujours à ce goût de pain »3. Puis il y eut d’autres versions de cette scène. Citons deux esquisses (malheureusement pas en coll. de poche) que fit Proust de cet épisode, mais qui ne furent pas conservées intégralement dans la version finale. Du côté de chez Swann, Esquisse XIII (vol. I, 696-697) :
« Un de ces derniers hivers je rentrais ayant froid, sentant la neige. Mon feu ne prenait pas. Françoise pour me réchauffer me proposa de me faire du thé : je n’en prends jamais, j’hésitai, j’acceptai. Elle me l’apporta avec une petite biscotte que j’y trempai. Elle était devenue molle si bien qu’il y en avait des miettes dans la cuillerée du thé que je portai à mes lèvres. Aussitôt qu’elle les eut touchées, je me sentis envahi par une sensation délicieuse. Il me semblait que mon être s’était tout d’un coup rempli d’une essence précieuse inconnue qui donnait à ma vie un prix infini et soustrait à toutes ses contingences. Le dégoût de ma médiocrité, la platitude du présent, la crainte de l’avenir, tout cela s’était évanoui. Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir, portait en elle-même en quelque sorte l’évidence de sa valeur supérieure à la vie par l’indifférence subite qu’elle m’avait donnée à tout ce qui n’était pas elle. Mais que pouvait-elle être, je sentais bien qu’elle était entrée en moi au moment où j’avais senti la gorgée de thé mêlée de biscotte qui avait touché mon palais. Mais je savais aussi qu’elle était autre chose. Je cherchais en moi, au fond de moi, car il semblait que mon être avait pris une sorte de profondeur infinie. Et je sentais dans cette profondeur quelque chose qui réveillé sans doute par ce goût de thé, se détachait, cherchait à monter à la lumière de la conscience, s’élevait, traversait des espaces anciens dont elle me rendait la sensation comme une ancre qui a traversé toute la profondeur de l’eau avant d’apparaître. Mais pourrait-elle monter jusque-là. Je m’efforçais, je me penchais vers ce fond de moi-même, je n’apercevais rien, il me semblait que j’allais distinguer quelque chose. Bientôt ma vue se brouillait tout à fait. Alors un instant je cessais de penser, puis comprenant que je n’avais fait que m’éloigner du moment premier et révélateur, je tâchais de me remettre dans l’état où j’étais quand le thé avait touché ma bouche, je m’efforçais de ne pas penser à ce qui allait se produire pour ne pas le modifier et je pris une seconde cuillerée. Le thé ne me dit pas plus la seconde fois qu’il ne m’avait dit la première. Était-ce donc en moi qu’il fallait chercher. Et je tâchai alors de reproduire par la mémoire, ce que j’avais éprouvé au moment où je sentis le goût du thé. Mais déjà avec cette lâcheté qui à tant de moments de ma vie me conseilla d’abandonner une tâche ardue en vue d’un but précieux, pour le moindre effort des actes habituels, j’allais renoncer, boire mon thé sans plus penser. Et je sentais des morts que je ne reconnaissais pas qui comme les morts de l’Érèbe quand passe Énée disent : “Rends-nous le sang qui va nous ressusciter.” Et j’écartais leur foule importune. Notre volonté habituelle serait pour cela peu de chose si de tels états n’avaient en eux-mêmes un charme qui nous empêche de nous plaire à autre chose. C’est comme un amour, mais un amour sans trouble et qui rompt – pour un moment hélas – les liens jusque-là si forts. Un effort encore. Et tout d’un coup je me souviens. Ce goût du thé mêlé de biscotte amollie, c’est celui que tous les matins je goûtais à Combray, quand aussitôt habillé j’allais dire bonjour à ma tante Léonie qui me donnait une cuillerée de son thé. »
Retenons seulement, de la version que l’on vient de lire, l’évocation de l’enfer. On y reviendra (chap. 17a, notamment).
Jusqu’ici on pouvait passer devant sans remarquer l’effet Isakower sous roche. On note également que dans les premières versions de la scène dite de la madeleine, il n’y avait pas de madeleine. Mais dans la deuxième esquisse, on va voir apparaître une madeleine et un être mystérieux, qui, selon l’auteur, est en chacun de nous et « qui ne peut vivre que dans l’essence des choses, laquelle ne peut être saisie qu’en dehors du temps. » Disons le d’entrée : cet être fantomatique est pour nous le personnage principal de la Recherche ; le seul qui, ici, nous intéresse vraiment. Certains isakoweriens reconnaîtront peut-être quelque chose. Nous n’en disons pas plus. Du côté de chez Swann, Esquisse XIV (I, 699-701) :
« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un de ces derniers hivers, comme je rentrais à la maison, ma mère me trouvant glacé, me proposa de me faire un peu de thé dont je ne veux jamais. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, je me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine [sic]. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante félicité ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je prends une seconde gorgée de thé qui ne m’apporte rien de plus que la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais il ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter, et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même, quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Ce qu’il lui faut conquérir, faire entrer dans sa lumière c’est une partie de lui-même qui n’est pas encore et qui ne pourra sortir que de lui !
« Et
je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait
aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant
laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître.
Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je pris la première cuillerée
de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois
la sensation qui s’enfuit. Et pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher
de la ressaisir j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes
oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Puis sentant
mon esprit qui se fatigue, sans réussir, je le force au contraire à prendre
cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire
avant une suprême tentative. Puis une dernière fois je fais le vide devant lui,
je le mets en face du souvenir de cette saveur goûtée dans le thé mêlé de
gâteau et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait
s’élever, comme une ancre qu’on détache, à une grande profondeur ; je ne
sais ce que c’est, mais cela monte lentement, j’éprouve la résistance et
j’entends la rumeur des distances traversées.
« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, le souvenir, l’instant ancien, que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi. Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être. Peut-être il ne remontera jamais de sa nuit. Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain, qui se laissent remâcher sans peine. Et pourtant, déjà, si je n’ai pu identifier le souvenir, je me suis élevé à la raison du plaisir qui le précédait et que sa “reconnaissance”, sa notion claire n’a pas suivi. Cette raison c’est qu’en nous il y a un être qui ne peut vivre que dans l’essence des choses, laquelle ne peut être saisie qu’en dehors du temps. En elle seulement il trouve sa subsistance, ses délices, sa poésie. Il languit dans l’observation du présent, où les sens ne lui apportent pas cette essence des choses, il languit de la considération du passé, que l’intelligence lui dessèche. Il languit dans l’attente de l’avenir que la volonté construit avec des fragments du passé et du présent qu’elle rend moins réels encore en leur assignant une affectation utilitaire, une destination tout humaine. Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà perçus autrefois, soit pour ainsi dire entendu, respiré par nous à la fois dans le passé et dans le présent, réel sans être actuel, idéal sans être imaginé, il libère aussitôt cette essence permanente des choses, et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute extratemporelle a recréé pour la sentir l’homme extratemporel. Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir ?
« Ah ! nous disons souvent que la vie présente est médiocre et notre passé ne nous semble pas plus beau. Mais c’est que ce que nous appelons ainsi n’est nullement notre passé. Que sous notre pied dans une cour une pierre réveille une seule des sensations que nous eûmes en foulant le pavage du baptistère de Saint-Marc, que le goût d’une madeleine trempée dans du thé approche de nous sans même nous le laisser reconnaître encore un peu de passé, nous sentons à la joie, au charme irrésistibles qui nous inondent combien le passé réel – même le plus humble – est différent de celui que nous présente la mémoire de l’intelligence sur la réquisition de notre volonté.
« Et c’est bien cette joie, ce charme qui nous donnent le courage de tenter un dernier effort, de ramener à la lumière ces morts suppliants, dont notre fatigue, nos amis, nous conseillent d’écarter la foule importune. Mais le plaisir est là qui comme un amour nous a déliés des autres attraits que le sien. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que tous les matins à Combray, quand j’allais lui dire bonjour, ma tante Léonie trempait dans son thé et me donnait ensuite. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé, tant que je n’y eus pas goûté ; »
Certains isakoweriens auront pu reconnaître ici cette étrange présence, ou cette matière bizarre, qu’ils ont côtoyée ou eurent l’impression de côtoyer, lors des récurrences de leur phénomène d’Isakower. Si cette présence, souvent au cœur du phénomène, se devinait dans l’Esquisse XIII, elle est bien plus en évidence dans la XIV. Par contre, dans la version définitive, cette fameuse scène de la madeleine a été tronquée. Elle ne décrit pas ce qui s’est réellement passé en Proust. L’ « être extra-temporel » est passé à la trappe. Or ici ce sont les faits tels qu’ils étaient à l’origine – ou le plus près de l’origine – qu’on a envie de connaître le plus précisément possible. On y reviendra et l’on verra pourquoi Proust n’a pas raconté les choses telles qu’elles se sont réellement passées.
Avant de voir la version définitive citons encore la courte version du Cahier 8 (un autre avant-texte) :
« Françoise pour me réchauffer me proposa de me faire du thé : je n’en prends jamais, j’hésitai, j’acceptai. Elle me l’apporta avec une petite biscotte que j’y trempai. Elle était devenue molle si bien que je mis des miettes dans la cuillerée de thé que je portai à mes lèvres. Aussitôt qu’elle les eût touchées, je me sentis envahi par une sensation délicieuse. Ce goût de thé mêlé de biscotte amollie, c’est celui que tous les matins je goûtais à Combray, quand aussitôt habillé j’allais dire bonjour à ma tante Léonie qui me donnait une cuiller de son thé4. »
Version définitive. Du côté de chez Swann (I, 44-46 ; éd. Folio, p. 100-104) :
« Il y avait déjà bien des années que, de Combray,
tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus
pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu
de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya
chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés
dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste
lendemain, je portais à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé
s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau
toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait
d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la
notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie
indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même
façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou
plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je
sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le
dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où
venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois
une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une
troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je
m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que
je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît
pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce
même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir
lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un
éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à
lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les
fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur,
est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne
lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
« Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.
« Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.
« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé, les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s’était abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur la gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Je pense que des isakoweriens seront d’accord : sans cette mystérieuse présence, il est difficile de deviner qu’il y a là un phénomène d’Isakower sous-jacent. On l’analysera plus loin dans le détail (chap. 6). Finissons avec les différentes versions et remontons encore plus haut vers l’origine du récit. Voyons une version ancienne de la scène de la biscotte, l’une des plus anciennes ; elle est citée par Jürg Bischoff : « Maman bientôt m’apporte une tasse brûlante avec une biscotte. J’en pris une machinalement la trempai dans le thé et quand elle fut amollie la mis dans ma bouche en même temps qu’une gorgée de thé5. » Cette version-là pourrait être assez proche de ce qui s’est réellement passé ce soir d’hiver.
Bischoff, qui a minutieusement étudié l’évolution des avant-textes de la biscotte puis de la madeleine, souligne un fait très important pour ce qui nous occupe : « […] le goût de la biscotte n’intervient pas dans la transmission du souvenir6. » À propos des plus anciennes versions qu’il a étudiées – que nous n’avons pas lues -, il écrit : « c’est encore le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante7. » Exactement comme dans la majorité des récits de phénomènes d’Isakower, la bouche est le lieu où commence et se poursuit cette étrange expérience ; elle est très souvent déclenchée par la sensation d’un contact avec le palais, comme ici pour le Narrateur8. C’est seulement dans les variantes plus tardives, celles de la scène avec une madeleine, que viendront les mots saveur et odeur9.
La biscotte, on l’a dit, était souvent du pain rassis que l’on faisait griller pour le rendre plus appétissant. À première vue, on pourrait penser que Proust a opté pour la madeleine parce que le champ sémantique de celle-ci était plus intéressant que celui d’un morceau de pain rassis… ; ce n’est pas si sûr, comme on le verra vers la fin du chapitre 9, intitulé : Biscottes, madeleines, gâteaux marbrés, etc. Nous soulignons ici que le thé est présent dans toutes les variations et les esquisses, ce qui n’est pas le cas de la madeleine ni de la biscotte. « Jardin dans une tasse de thé » fut même un des titres un moment envisagés par Proust pour la première partie de Du côté de chez Swann10. Enfin, ajoutons pour la bonne bouche cet extrait de la préface du Contre Sainte-Beuve, qui fait suite à l’extrait cité au début de cette page : « Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes — mortes pour l’intelligence — allèrent se blottir, et où je ne les aurais sans doute jamais retrouvées, si ce soir d’hiver, rentré glacé par la neige, ma cuisinière ne m’avait proposé le breuvage auquel la résurrection était liée, en vertu d’un pacte magique que je ne savais pas.» (cf. note n°1)
———
Où est passé l’être extra-temporel dont parlait l’auteur dans l’Esquisse XIV et qui a disparu de la version définitive ? Il en sera un peu question dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, mais Proust le réserve surtout pour la fin du roman, dans le Temps retrouvé. Pourquoi ? parce que selon lui « l’œuvre d’art est le seul moyen de retrouver le Temps perdu » (IV, 478) ; et, c’est l’écriture de la Recherche, son œuvre d’art, qui va lui permettre de retrouver ce Temps perdu, cet être intemporel qui se trouvait en lui, et, comme il le dit lui-même, son œuvre va lui permettre de « faire sortir de la pénombre ce qu’ [il] avait senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui [lui] paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art11 ? »
Proust a connu ses réminiscences dans sa jeunesse, et, à l’âge adulte, il part à leur recherche dans l’intention de les faire advenir à nouveau afin de revoir cette sorte de présence, l’être intemporel. On n’est donc plus là dans des récits objectifs d’un phénomène d’Isakower, mais dans des recompositions tardives plus ou moins romancées. Pour notre étude nous avons besoin de remettre à sa place, si l’on peut dire, cet être extra-temporel, et sa place est, entre autres lieux, au cœur de la scène dite de la madeleine. Ça sera pareil pour les réminiscences suivantes ; ce seront souvent des scènes recomposées à partir d’éléments qui parfois furent prélevés ailleurs, dans d’autres résurrections. Proust le dit lui-même dans une esquisse (XXIV) de l’Adoration perpétuelle : « Peut-être serais-je amené par la rareté de telles résurrections fortuites du passé, à y mêler comme un métal moins pur, des souvenirs plus volontaires. » (IV, 817) Cela n’empêche pas que Le Temps retrouvé contienne les plus belles pages jamais écrites sur les extraordinaires sensations produites par un phénomène d’Isakower ; enfin… quand tout se passe bien, puisque l’on a vu que pour certains témoins ce phénomène n’avait rien d’agréable.
Voyons où est passé cette étrange présence qui accompagnait l’épisode de la madeleine – qu’on ferait pet-être mieux d’appeler la scène du thé au lait [15], voire la scène de la rôtie. Le fantôme réapparaît dans le dernier chapitre du dernier volume ; l’auteur s’étend beaucoup plus sur cet énigmatique visiteur, et donne de sa présence une explication des plus originales. Le Temps retrouvé (IV, 449-450) :
« Or cette cause [de la survenue du phénomène], je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que j’éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine, jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment le goût de la petite madeleine puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Il ne vivait que de l’essence des choses, et ne pouvait la saisir dans le présent où l’imagination n’entrant pas en jeu, les sens étaient incapables de la lui fournir ; l’avenir même vers lequel se tend l’action nous abandonne. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté, qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. Seul, il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le temps perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours. »
Puis le Narrateur dit que venait de renaître en lui, à trois reprises, un véritable moment du passé.
« Rien
qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être ; quelque chose qui,
commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux
deux. […] Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la
sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il
soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble
pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de
« mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il
craindre de l’avenir ? »
Je me suis limité à citer des passages qui, je pense, intéresseront plus particulièrement les isakoweriens ; il y en a d’autres. Certains reconnaîtront sûrement, comme dans l’Esquisse XIV (scène de la madeleine), des sensations qu’ils éprouvèrent ; ils relèveront sans doute aussi d’autres passages de l’Adoration perpétuelle les concernant plus particulièrement, et que je n’ai pas mentionnés ici. Ils pourront également aller voir l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé (IV, 814), laquelle est une autre version du passage que l’on vient juste de citer. Il y est à nouveau question de cet être intemporel :
« Un simple moment du passé ? Plus
peut-être ; quelque chose qui était à la fois commun au présent et au
passé. En moi l’être qui venait de renaître, c’était celui qui avait ressenti
cette même impression de
joie à Combray, devant les aubépines, à Querqueville devant un rideau
d’arbres, et devant un morceau d’étoffe, à Paris en entendant le bruit du
calorifère à eau, d’autres fois encore – et qui devait m’ôter pour un moment la
peur de la mort parce que j’avais goûté une miette de madeleine dans une
cuillerée de thé – […] Je le reconnaissais. Cet être qui existe sans doute en chacun de nous ne se
nourrit que de l’essence des choses. En elle seulement il trouve sa
subsistance, ses délices. Il languit dans l’observation du présent où les sens
ne peuvent la lui apporter. Il languit dans la considération du passé, que
l’intelligence lui dessèche, et dans l’attente de l’avenir que la volonté
construit avec des fragments du présent et du passé à qui elle retire encore de
la réalité en leur assignant une affectation utilitaire, une destination étroitement
humaine. Mais qu’un bruit, qu’une odeur déjà perçue autrefois soit pour
ainsi dire entendu, respirée à la fois dans le présent et dans le passé, réelle
sans être actuelle, idéale sans être abstraite, aussitôt cette essence
permanente des choses est libérée et notre vrai moi qui depuis longtemps
peut-être était comme mort, mais qui, comme ces graines gelées qui des années
plus tard peuvent germer, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste
nourriture qui lui est apportée. Une minute, affranchie de l’ordre du temps, a
recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et
celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, que le mot de “mort”
n’ait pas de sens pour lui. Que pourrait-il craindre de l’avenir ? »
Là encore, je me suis limité à un court passage. Mais je pense que toutes les pages d’où sont extraits les deux passages ci-dessus intéresseront les isakoweriens au plus haut point, s’ils ont été concernés par cette présence ou cette étrange matière, et peut-être même s’ils ne l’ont pas été.
Notons également un lapsus calami de l’auteur dans l’Esquisse XIII de la scène de la madeleine, citée supra : En effet, juste après avoir éprouvé son effet Isakower et essayé en vain de le faire revenir pour l’étudier, le Narrateur déclare : « j’allais renoncer, boire mon thé sans plus penser. Et je sentais des morts que je ne reconnaissais pas qui comme les morts de l’Érèbe quand passe Énée disent : “Rends-nous le sang qui va nous ressusciter.” Et j’écartais leur foule importune. » Ce n’est pas Énée qui prononce ces mots mais Ulysse, lors de sa descente aux enfers. Or, Énée y descendit pour voir son père et lui parler, alors qu’Ulysse y alla pour voir sa mère et s’entretint avec elle.
Et pour finir, une énième variante ! (d’autres seraient sous presse – nov. 2022). C’est celle de l’ouvrage de Proust présenté à des éditeurs en 1912, refusé, puis finalement accepté, Le Temps perdu (on parlera de ce livre au chapitre 21, intitulé La réminiscence du chalet de nécessité). L’épisode est à peu près semblable à la scène de la madeleine version classique. Mais elle diffère notamment pas un détail énorme, si l’on peut dire. En effet, on peut y lire : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine12. » La majuscule introduit une forme de transsubstantiation, volontaire ou non. Cela rappelle également un passage Jean Santeuil, avant que le héros ne s’endorme : « Ainsi Jean goûtait longuement les joues tendre de sa mère, puis sur son front fiévreux elle posait un baiser frais comme une compresse, [etc.] »
Dans cette même variation de la scène (dans Le Temps perdu), on note avec peu de surprise la correction d’une phrase : le Narrateur force son esprit à prendre une distraction qu’il lui refusait, « à penser à autre chose, à se refaire avant une suprême » Il y a un blanc après « suprême » ; après ce mot il y avait « létalité », que Proust a rayé, puis laissé en blanc. Sans doute faut-il y voir quelque relation avec ces morts de l’Érèbe dont il est question dans l’esquisse XIII de cette même scène du thé ; voire avec la scène du coucher dans Jean Santeuil (citée chap. 17a) : le baiser du soir y est comparé à un viatique, à « la douce offrande de gâteau que les Grecs attachaient au cou du défunt […] pour qu’il accomplît sans terreur le voyage souterrain13. »
(À suivre : 6. Analyse de la scène avec Madeleine.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Proust, Contre Sainte-Beuve, éd. Pierre Clarac, La Pléiade, Paris Gallimard, 1971, p. 211-212. ↩︎
Dans Le Côté de Guermantes, le Narrateur explique que : « [Françoise] était surtout exaspérée par les biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée qu’il en usait pour faire des manières et la faire “valser”. » (éd. Folio, p. 21.) ↩︎
M. Proust, Les Soixante-quinze feuillets, Gallimard, Paris, 2021, p. 236. ↩︎
Jürg Bischoff, La Genèse de l’épisode de la madeleine, Berne, Francfort-sur-le-Main, New York, Paris, Peter Lang, 1988, p. 105. ↩︎
Bischoff, La Genèse de l’épisode…, op. cit., p. 108. ↩︎
Bischoff, La Genèse de l’épisode…, op. cit., p.106-107. ↩︎
Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). – Le Temps perdu est une version première de la Recherche d’où seront tirés Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs.↩︎
Nous avons ainsi titré ce chapitre pour nous conformer aux dires du Narrateur. En effet, on vient de le lire à la fin du chapitre précédent, Proust nous explique tranquillement (lapsus ?), dans une version antérieure de la Recherche : « Je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de Madeleine1. » (Le Temps perdu)
Voyons en détail les symptômes décrits dans l’article d’Isakower et que l’on retrouve dans cette fameuse scène avec Madeleine. On en a déjà évoqué certains, voyons les autres.
1) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne 9 : « Le phénomène survient très fréquemment, dit-il, dans les maladies accompagnées de fièvres. » On l’a vu, dans toutes les différentes versions de la scène dite de la madeleine, l’auteur rentre le soir frigorifié et tente de se réchauffer. (On verra que la réminiscence des trois arbres commence également par un accès de fièvre : II, 64 ou éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 272.)
2) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 12 : Les patients d’Isakower parlaient souvent d’une impression auditive lors du déroulement du phénomène, « celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible. » Proust a signalé un son du même genre : « j’entends la rumeur des distances traversées. » Un autre patient d’Isakower rapporte : « Quand j’étais enfant j’entendais du bruit, mais plus maintenant : c’était une sorte de conversation monotone, derrière moi, sur la gauche ; je ne pouvais rien distinguer, c’était seulement un murmure qui ne m’effrayait pas2. » Dans les Esquisses XIII et XIV, des voix parlent au Narrateur, lequel les assimile à celles des morts de l’Érèbe suppliant Énée de leur rendre la vie.
3) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -8, entre autres3 : « Le palais est très souvent décrit comme le lieu où se situe et commence le phénomène. » C’est aussi le cas pour le Narrateur, nous en avons parlé plus haut : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis. » On l’a vu tout à l’heure avec Bischoff (chap. 5), dans les toutes premières variantes de cette scène : « c’est le toucher qui déclenche le processus qui porte au souvenir ; la consistance semble donc avoir conservé sa place dominante. » Ce point important est conforme aux témoignages recueillis sur le phénomène d’Isakower.
4) O. Isakower, article cité p. 198, ligne 21 : Une de ses patientes parle d’ « une sorte de griserie, une fatigue délicieusement agréables. » Le Narrateur emploie une expression comparable : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’oranger, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ». La même patiente ajoute : « En même temps je me sens si légère, comme délivrée de mon corps4. » D’une certaine façon c’est ce que dit le Narrateur dans l’esquisse XIV — et ailleurs : « et notre vrai moi qui depuis si longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. » Qu’est-ce donc que cet être extra temporel, qui vit en dehors du temps, sinon une impression d’être délivré de son corps ?
5) O. Isakower, article cité, p. 199, lignes 5 sqq : « Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe. » Confusion qui se retrouve également chez le Narrateur : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé] mais en moi. » Mais où chercher « quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher » ?
6) O. Isakower, article cité, p. 199, ligne 23 : « Étudions […] le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. » C’est également le comportement du Narrateur, les exemples ne manquent pas ; citons seulement : « Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. » (I, 45 ; Du côté…, p. 102)
7) O. Isakower, art. cit., p. 198, lignes 4, 18 : « une sensation que je n’arrive pas à décrire » dit un patient ; un autre, un peu plus loin, dit : « en tout cas c’est rond, mais c’est seulement une impression car je n’ai pas la moindre idée de son aspect réel. » Et cette sensation est si bizarre que même Proust avoue avoir du mal à la décrire : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir » (Esquisse XIII ; I, 696)
8) O. Isakower, p. 199, ligne -16 : « De nombreuses personnes décrivent [le phénomène] de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » Comme on le sait, ce fut également le cas pour Proust :
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. […] Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé5. »
9) O. Isakower, 199, ligne
19 : « Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet
état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment
que l’on serait capable de le faire. » C’est aussi ce que fait le
Narrateur, il essaye de reproduire ce qu’il vient de ressentir (Esquisse xiv) : « Je
veux essayer de le faire réapparaître
[cet état inconnu]. Je me remets dans l’état où j’étais au moment où je
pris la première cuillerée de thé. Je demande à mon esprit un effort de plus,
de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. »
Ajoutons un extrait d’un article de Max Stern sur le phénomène d’Isakower :
« To induce the hallucinations the patient often actively repeats some condition associated with it. He may assume a certain posture, like lying down, or he may tense his muscles, lie motionless, etc., obviously attempts at reparative mastery6. »
Cet extrait de Stern est comme un écho de la scène avec Madeleine où le Narrateur va faire, lui aussi, plusieurs essais afin de tenter de faire revenir la sensation agréable qu’il vient de percevoir.
Nous le disons tout bas, pour ne pas faire de peine aux proustiens qui seraient dans les parages, mais nous ne pensons pas qu’il ait réussi à faire revenir une seule récurrence de son phénomène. Comme l’a bien senti Beckett : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle7. » C’est exactement ça.
Néanmoins les proustiens pourront toujours arguer d’un trait particulier, souligné par Isakower, trait qui eut sûrement une grande importance lors de l’écriture de la Recherche : « cet état [ce phénomène] est très souvent immédiatement revécu avec la plus grande intensité dès que la personne concernée commence à le décrire8. » Entendons-nous : ce ne sont pas les réminiscences qui reviennent, puisqu’elles sont involontaires (« mémoire involontaire »), c’est-à-dire non contrôlables par la personne, indépendantes de son vouloir ; mais il n’empêche, parler d’elles rend plus vivaces les souvenirs qu’on peut avoir de ces « résurrections » ; cela peut faire remonter le souvenir de la réminiscence, mais pas la réminiscence proprement dite, laquelle est hors de notre contrôle. Proust le dit lui-même : « On peut rester des heures à tâcher de se répéter l’impression première, le signe insaisissable qui était sur elle et qui disait : approfondis-moi sans s’en rapprocher, sans la faire venir à soi. » (Carnet, op. cit. p. 101) Sur ce point, l’avis d’autres isakowériens serait intéressant.
Lors de la réminiscence du chalet de nécessité en bas des Champs-Élysées (dont nous parlerons chap. 21), le Narrateur nous dit que le plaisir qu’il y éprouva n’était pas de même espèce que les autres, « lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder9 ». Autrement dit, il ne put pas reproduire cet état lors des précédentes réminiscences. Le put-il lors de la réminiscence des Champs-Élysées ? Pas plus : la tenancière arriva, Françoise ressortit du chalet de nécessité, et il retourna jouer avec Gilberte.
10) O. Isakower, p. 205, ligne 13, il s’agit du témoignage du jeune Autrichien qu’on a évoqué plus haut :
Il « était à Vienne loin de sa famille, et, sa mère s’étant montrée imprévoyante, il se trouva sans argent et fut obligé de rester vingt-quatre heures sans manger. “Tout me parut ratatiné et desséché. J’empruntai un schilling à ma propriétaire et entrai dans une laiterie : dès que j’eus avalé un verre de lait et mangé un petit pain beurré, je me sentis comblé ; à l’instant même, tout me parut moelleux : le monde tout autour de moi et jusqu’aux choses que je ne voyais pas, mais que je savais être là, tout me parut plus savoureux. Délicieuse impression qui vous fait voir la vie en rose. On se sent en sécurité : quoi qu’on fasse, il ne peut rien vous arriver de fâcheux.” »
La sensation de sécurité décrite par ce témoignage fait penser à ce fameux être extra-temporel à qui, également, rien de fâcheux ne pouvait arriver : « Et que celui-là pourrait-il craindre de l’avenir10 ? » Dans LeTemps retrouvé l’auteur explique que cet être-là étant intemporel, il était « par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » (IV, 450 ; Folio, 178).
Le Lait. Proust prenait-il du lait dans son thé ? La question n’est pas anodine car pour Isakower, et la majorité des chercheurs, les symptômes qu’ils ont recueillis auprès de leurs patients sont « des images mentales qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture11. » Il est très probable que Proust, qui buvait tous les jours du café au lait, prenait aussi du lait avec le thé, quand il en buvait12. On sait que lors de son premier séjour à Balbec, sa grand-mère lui apportait du lait dans sa chambre le matin de bonne heure13 ; et, en se rendant seul en train à Balbec, il s’éprit passagèrement d’une jeune marchande de café lait qui était sur le quai d’une gare : « La vie m’aurait paru délicieuse, écrit-il, si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée14. » On le verra à Balbec, lors de son deuxième séjour à l’hôtel, tremper des croissants dans son lait en présence de Céleste15. Bref, a priori il n’avait rien contre le lait et tout porte à croire que chez les Proust l’usage était de boire le thé avec du lait. Le lait lui était d’ailleurs servi quotidiennement lors de sa cure chez Sollier (cure dont on parlera). Dans son traité d’hygiène, le professeur Adrien Proust, le père de notre héros, grand spécialiste de l’hygiène publique, souligne p. 745 : « Le lait constitue l’aliment exclusif normal des nouveau-nés et joue un rôle important dans l’alimentation de l’adulte. » Et p. 799 on peut lire que dans la quantité moyenne des divers éléments d’une ration alimentaire et quotidienne du Parisien adulte, il lui est recommandé de prendre 125 gr de lait par jour. Le professeur Proust conseillait dans un autre de ses livres d’hygiène, de composer le premier repas de la journée « de préférence de lait pur (1/4 de litre) ou additionné, suivant le goût du malade, de thé, de café ou de cacao, d’un œuf frais très peu cuit, d’un peu de pain grillé légèrement enduit de beurre très frais. » On sait également qu’à Réveillon le thé était servi pour tout le monde avec du lait, sauf exception, mais qui ne concernait pas Marcel Proust. Lorsqu’il était enfant le Narrateur eut une crise d’étouffement ; on fit venir le Dr Cottard qui donna sa prescription : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. » (Jeunes filles, Folio p. 69 ; I, 489) Etc., etc.
Si nous venons d’insister un peu lourdement sur le lait, c’est qu’il n’est jamais question de lait dans la célèbre scène où sa mère — ou Françoise, ou la vieille cuisinière — lui proposa du thé ; ni plus tard, lorsque l’auteur évoquera cette scène. Madeleine a disparu avec son lait ; le pain grillé aussi, remplacé par une madeleine. Le lait n’apparaît dans aucun des avant-textes ou variantes alors qu’il est évident qu’il était très certainement présent. Étrange absence. L’étrange présence, l’être extratremporel, qui était là dans des avant-textes, a également disparu.
11) O. Isakower, article cité, p. 197, ligne -6 : Un patient : « J’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus. » Dans la version définitive de la scène de la Madeleine, le Narrateur parlait d’un « insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; » Isakower ne s’attarde pas trop sur ce mouvement tourbillonnaire. Or, beaucoup de témoins mentionnent cet étrange tourbillon. Gert Heilbrunn, un psychanalyste qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, parle d’une masse qui se rapproche et dont le centre a la forme d’un tourbillon16 ; on reviendra plus tard sur son témoignage et sur d’autres cas de tourbillons (chap. 7). Le Narrateur vient de parler de quelque chose de « désancré », qui se rapproche de lui avec un tourbillon. Ce tourbillon n’apparaît pas dans tous les témoignages de patients, mais il est néanmoins typique, on l’a dit, de certains phénomènes d’Isakower. On retrouve également l’évocation de ce tourbillon à propos de la réminiscence des pavés, mais cette fois-ci Proust a biffé le mot sur l’Esquisse XXIV du Temps retrouvé pour le remplacer par un autre : « je restais un pied sur un des pavés, un pied sur l’autre, refaisant le même pas que j’avais fait pour qu’il fît renaître encore une fois les tourbillons l’insaisissable frôlement des visions indistinctes qui proposaient impérieusement à mon esprit l’énigme de leur bonheur. » (IV, 804). On retrouvera également plus tard, dans la réminiscence des trois arbres et celle des trois clochers, ce mouvement tourbillonnaire des trois arbres : la ronde des nornes ; et celui des trois clochers qui « virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. » (cf. chap. 15).
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Il y a cependant quelque chose qui cloche dans la scène que l’on vient d’analyser. En effet, selon George Painter, la réminiscence de la madeleine eut lieu aux environ du premier janvier 1909, alors que Proust rentrait tard dans la nuit ; Céline, recommanda avec insistance à son maître qu’il prît une tasse de thé pour se réchauffer17. Proust avait environ trente-huit ans. Or on sait que le phénomène d’Isakower advient lorsque le sujet est encore enfant, ou adolescent. Comment faut-il comprendre ? Faut-il comprendre qu’en 1909 l’auteur de la Recherche a reconstitué (retrouvé dans sa mémoire) pour la décrire une réminiscence ressentie dans son enfance ? On sait également que selon certains chercheurs, Maurice Bardèche, puis Florence Callu, la réminiscence des pavés eut lieu avant celle de la madeleine18. Pour nous, une chose est sûre : la scène dite de la madeleine est un phénomène d’Isakower. Quand eut-elle vraiment lieu ? mystère et boules de gomme.
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Pour faciliter sa démonstration, Isakower a précisé qu’il avait réuni en un seul phénomène, plusieurs phénomènes pas toujours identiques. C’est pourquoi on va citer au chapitre suivant d’autres témoignages de notre phénomène, que n’a pas connus Isakower. On verra également (chap. 7) un dessin en couleur de ce fameux tourbillon.
(À suivre: 7. D’autres phénomène d’Isakower que n’a pas connus Isakower)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Le Temps perdu [1912], éd. Jean-Marc Quaranta, Bouquins éditions, Paris, 2021, p. 613. – Pléiade, I, p 699 (Esquisse XIV). ↩︎
Cf.Traité d’Hygiène, A. Proust, A. Netter, H. Bourges, Paris, 3e éd. Masson, 1903 (en ligne sur Gallica). – Cf. L’Hygiène du neurasthénique, A. Proust & G. Ballet, Paris, Masson, 1897, p. 192 (en ligne sur Gallica). – Cf.Jean Santeuil, éd. P. Clarac et Y. Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, p. 316. ↩︎
II, 29 (éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 237). ↩︎
Citons maintenant, pour consolider notre thèse (les réminiscences proustiennes sont un phénomène d’Isakower), quatre nouveaux témoignages qui ne proviennent pas de l’article d’Isakower et comparons-les avec la scène de la madeleine.
Témoin no 2 (le témoin no 1 s’appelait Proust, Marcel ; cf. chap. 6).
Le témoin no 2 est un homme de vingt ans licencié en philosophie. Son témoignage est tiré d’un ouvrage du docteur Eugène Bernard-Leroy (1898)1 qui étudia les phénomènes de déjà vu, qu’on appelait alors plus souvent « fausse reconnaissance », bien que le terme « déjà vu » existât déjà. Pour étayer son point de vue, il recueillit environ quatre-vingt-dix témoignages de sensations de déjà vu. Notre témoin n° 2 y est désigné par les initiales A. D. Après avoir raconté quelques rêves dans lesquels apparaissaient des sensations de déjà vu, le témoin poursuit :
« D’autre part, j’éprouve quelquefois en rêve une impression très étrange : quelque chose comme un “tourbillon” indéfinissable, vient sur moi grondant d’une façon étrange, s’approche, et ne m’atteint jamais (je ne puis exprimer ce que j’éprouve que d’une façon très vague). Ce rêve était assez fréquent dans mon enfance de 7 à 11 ans, à peu près. Depuis cette époque, je ne l’ai éprouvé que très rarement ; dans ces quatre dernières [sic], je n’ai eu ce rêve une seule fois [sic] (il y a un an environ). Il survient quand je suis à demi éveillé, je sais alors très nettement que je l’ai déjà eu, mais comme il est absolument indéfinissable et inexprimable, l’impression de souvenir que j’ai alors, n’est nullement intellectuelle, elle est pour ainsi dire purement organique, purement émotive, il n’y a pas d’image ancienne nettement différenciée de l’état actuel, ni s’opposant à lui. Cet état ressemble assez à la fausse reconnaissance. » (souligné par Bernard-Leroy)
S’il commence par parler d’un rêve, le témoin précise plus bas que ce rêve survient lorsqu’il est à demi-éveillé. Il s’agit donc plutôt d’un phénomène hypnagogique et non pas vraiment d’un rêve (bien que certains rêves puissent produire notre phénomène) ; en l’occurrence, c’est un phénomène d’Isakower. L’ « insaisissable tourbillon » du Narrateur est décrit ici avec des mots à peu près semblables : un « tourbillon indéfinissable ». Dans les deux cas, il se rapproche de l’observateur mais ne l’atteint pas, puis il disparaît. Dans les deux cas ce tourbillon est accompagné d’une sensation auditive. Le Narrateur parlait d’une rumeur tandis que selon le témoin no 2 le tourbillon se « déplace en grondant d’une façon étrange ». Dans les deux cas également, l’arrivée du tourbillon est accompagnée d’une émotion qui n’a rien d’intellectuelle. Chez le Narrateur ça se traduisait par un « plaisir délicieux » qui lui avait rendu la brièveté de la vie illusoire, « de la même façon qu’opère l’amour, en [l]e remplissant d’une essence précieuse. » Le témoin no 2, lui, parle aussi d’une « sensation purement émotive », qui n’est nullement intellectuelle. Autre similitude : les deux témoins pensent spontanément que cette sensation prend sa source dans leur passé. Le Narrateur parle d’un « instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter » ; ou bien encore, à propos de la réminiscence des trois arbres et du dessin qu’ils formaient, d’« un dessin que je ne voyais pas pour la première fois. » Quant au témoin no 2, il précise, lui aussi, que lorsque survenait le phénomène il le reconnaissait car il l’avait déjà ressenti : « je sais alors très nettement que je l’ai déjà eu ». Enfin, dans ces deux témoignages, le phénomène est éprouvé comme quelque chose d’étrange mais cependant familier. Bref, les points de contact de ces deux effets Isakower ne manquent pas.
Ce témoignage de A. D. nous rappelle les avions géants que le Narrateur voyait parfois fondre sur lui dans ses rêves :
« N’avais-je pas vu souvent en une nuit, en une minute d’une nuit, des temps bien lointains, relégués à des distances énormes où nous ne pouvons plus rien distinguer des sentiments que nous y éprouvions, fondre à toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s’ils avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles que nous croyions, nous faire revoir tout ce qu’ils avaient contenu pour nous, nous donnant l’émotion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui ont repris, une fois qu’on est réveillé, la distance qu’ils avaient miraculeusement franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs, qu’ils étaient un des modes pour retrouver le Temps perdu ? » (IV, 490-491)
Sont-ce des rêves ou des phénomènes hypnagogiques de type isakowérien ? Les deux ; selon plusieurs auteurs le phénomène d’Isakower peut également survenir, on l’a évoqué, dans des rêves2. Un des symptômes courant du phénomène d’Isakower, c’est justement de voir une forme indéterminée se diriger droit sur soi, souvent accompagnée d’un tourbillon (ici l’hélice) et d’un bourdonnement (le moteur). De plus, les patients d’Isakower, de même que Proust, relient toujours cette chose qui s’approche à « des temps bien lointains ».
Nous faisons une digression. Proust vient de dire que le rêve n’est pas, selon lui, un moyen pour retrouver le temps perdu ; ce serait donc une impasse. On sait que pour un certain neurologue viennois, au contraire, le rêve est la voie royale. Quand on parle du loup… Dans une confidence faite à Marie Bonaparte, le 14 janvier 1926, Freud racontait combien avait été décevante pour lui la lecture de Du Côté de chez Swann : « Je ne crois pas que l’œuvre de Proust puisse être durable. Et ce style ! Il veut toujours aller vers les profondeurs et ne termine jamais ses phrases3… » Un partout, balle au centre.
Si seulement Proust avait relaté son expérience de façon rigoureuse, sans la tronçonner, sans interpolations, peut-être Freud y eût-il alors trouvé quelques idées à ruminer. Et le phénomène d’Isakower se serait peut-être appelé, qui sait ? le phénomène de Proust. Fin de la digression.
Témoin no 3.
Le témoin no 3 est une femme qui a tenu un blog, « La fille dans le coin de sa bulle », de 2008 à 2015, sous le pseudonyme de Sheernin. Nous la remercions pour nous avoir gentiment autorisé à reprendre des passages de son blog. Un de ses nombreux billets portait sur le phénomène d’Isakower qu’elle a éprouvé dans son enfance4 :
« Toute petite, j’ai connu “ça” et j’étais bien évidemment dans la plus totale incapacité de mettre des mots dessus. Et “ça” a duré quelques années, vers l’âge de 3 à 7 ans peut-être. C’est “quelque chose” qui ressemble à cette image, même si ici, il manque le relief » :
Le témoin ajoute que cette illustration ne reflète que très vaguement ce « ça ». Cette image pourrait ressembler à ce que le Narrateur décrit, ce « reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ». Et lui aussi disait, dans l’Esquisse XIII, on l’a vu, qu’il avait du mal à décrire ce qu’il avait vu : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir » (I, 696). C’est également ce que disait, on l’a lu, le témoin no 2, pour qui cette sensation était « absolument indéfinissable et inexprimable. » Le témoin n° 3 décrit :
« Un monde de l’indicible, celui de la sensation confuse et pourtant bien réelle d’être en présence d’une matière qui ne se définit pas5. Impression de la voir et de la toucher SANS la voir vraiment ni la toucher non plus. Être devant elle, autour d’elle. À moins qu’elle ne soit simplement en nous ou autour de nous…6 ? »
Cette interrogation rappelle également les paroles du Narrateur lors de la scène avec Madeleine : « […] en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi7. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé], mais en moi8. » De même que pour les témoins nos 1 et 2, le témoin no 3 semble avoir perçu un « son absolument indéfinissable ».
Sheernin fit cette description sur son blog comme on met un message dans une bouteille qu’on jette à la mer, espérant que quelqu’un ayant fait la même expérience trouverait la bouteille et viendrait en discuter.
Témoin no 4
Le témoin numéro quatre, Dorian Gray, l’auteur de ces lignes, est tombé deux ans plus tard sur la bouteille et a lu son message ; il a raconté son phénomène d’Isakower sur le blog du témoin no 3. Il s’en est suivi une série d’échanges entre eux deux. Dans son premier commentaire Gray a également mentionné ce tourbillon9 :
« Le phénomène d’Isakower m’a longtemps captivé. C’est la sensation la plus étrange que j’aie jamais rencontrée.Comme vous, “tout petit, j’ai connu ça”. Il me revenait périodiquement. […] À chaque fois que le phénomène d’Isakower m’apparaissait, j’étais sur mon lit, allongé. Sur le point de m’endormir, mais sur le point seulement (c’est une certitude, le phénomène d’Isakower n’est pas un rêve). La bouche est la zone de mon corps la plus impliquée dans le phénomène. Quand la sensation en question arrive, je vois “quelque chose” venir de loin et qui se rapproche. Quelque chose de sombre, une masse brunâtre et peut-être ronde, se dirige vers moi. Je sens que je perds le contrôle sur moi. Je suis contraint de me laisser faire et d’assister en spectateur. Au début, tout ça m’inquiète un peu, mais ce n’est qu’une inquiétude passagère. La masse sombre et indéfinie se rapproche lentement, puis plus vite, par saccades régulières, comme les battements du cœur. Elle semble accompagnée d’une espèce de tourbillon. Une lutte se passe dans ma bouche. Je m’évertue à maintenir ma bouche bien close et prends plaisir à repousser cette chose. Au moment de la rencontre devenue inévitable, il y a comme un conflit entre moi qui repousse, et “quelque chose” (quelqu’un ?) d’extérieur à moi et qui voudrait approcher. Les saccades régulières animent aussi ma bouche fermée. Comme s’il s’agissait d’une succion alors que paradoxalement il est important que ma bouche soit hermétiquement close. Rien ne doit entrer. Il semble que j’agisse, et pourtant ce n’est pas moi qui agis. Un murmure ou des bribes de phrases semblent accompagner la scène […]. Puis le phénomène perd de son intensité et décroît progressivement pour disparaître aussi mystérieusement qu’il était arrivé. Volatilisé. Puis je reprends mes esprits. Plus étrange encore est ceci : durant tout le déroulement du phénomène, le temps était aboli et j’avais l’impression d’avoir réellement un ou deux ans. Voire moins. »
Là encore, on retrouve la même atmosphère étrange, cette espèce de chose indéfinie qui s’approche accompagnée d’un tourbillon, puis disparaît sans qu’on la voie vraiment disparaître. Autre facteur commun : une sensation auditive accompagne souvent le déroulement du phénomène ; ici il s’agit d’un murmure. Après avoir lu que Gray parlait d’une abolition du temps durant le déroulement de son phénomène, Sheernin, témoin no 3, s’est alors souvenue qu’elle aussi avait ressenti ce qu’elle a appelé une « abolition/disparition de la notion de temps ». Nul besoin de souligner que le Narrateur mentionne également une abolition du temps lors de ses résurrections ; c’est exactement ça. On sait que lors des réminiscences Proust parlait, comme certains isakowériens, de la sensation d’une présence, laquelle sera assimilée, dès les esquisses de la scène de la Madeleine, ainsi que dans LeTemps retrouvé, à un être extra-temporel. On vient de le voir, Sheernin dit se trouver « en présence d’une matière qui ne se définit pas. » Dorian Gray, lui, parle d’une partie de son être qui lui semble être emportée par le phénomène d’Isakower. Cela fait penser, bien sûr, à la résurrection des trois arbres, aperçus par le Narrateur depuis la calèche de Mme de Villeparisis lors d’une promenade dans les environs de Balbec. Ces arbres semblaient dire au Narrateur : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant10. » Dorian Gray eut l’impression de retourner littéralement dans son enfance, « comme si elle s’était trouvée là, à portée de main ». Dans la réminiscence des trois arbres, le Narrateur évoque « des chers fantômes du passé, de chers compagnons de [s]on enfance11 ».
Gray est revenu, lors d’un autre commentaire, sur une récurrence de son phénomène qui ressemble étonnamment à ce que dit le Narrateur lorsqu’il parlait d’un « souvenir oublié qui cherche à se montrer […] à faire surface » :
« Une fois que tout a disjoncté, qu’on est étendu sans pouvoir agir, le cerveau peut faire ses petites affaires. Je donnerais cher pour savoir ce qu’il peut bien trafiquer pendant la panne. Toutes les écoutilles fermées, il n’y a plus de repère, le passé peut devenir le présent. Un souvenir oublié cherche à se montrer. L’ancien conflit, toujours aussi neuf, essaie de faire surface. Si, pour l’état civil, je vieillis, le conflit, lui, n’a pas pris une ride. Il a trois ans et demi. C’est ce qui est difficile de faire comprendre à quelqu’un : On a douze ans, le phénomène survient, et pendant tout le temps qu’il est là, on a trois ans et demi. On a réellement trois ans et demi12. »
Sheernin a répondu en ajoutant deux jours plus tard à la suite
de ce commentaire de Dorian Gray :
« Oui, oui et oui ! C’est une immersion plus qu’un flash-back. C’est davantage que, par exemple, une odeur croisée au hasard qui vous ramène à de lointains souvenirs, à un événement oublié. Il s’agit d’une manifestation qui nous remet en situation. En tout cas voilà mon ressenti, car à chaque fois que le phénomène me revenait, ce n’était pas « du » souvenir, il s’agissait de replonger dans « ça », toujours le même ça. Avec des intensités différentes mais sans qu’il s’agisse de variation13. »
En lisant les lignes de ces deux témoins, on pense évidemment à l’expression célèbre de Proust extraite de l’Esquisse XIV de la scène de Madeleine et le thé au lait : « Une minute extratemporelle a recréé pour la sentir l’homme extratemporel14. » La phrase sera reprise à peu près à l’identique dans Le Temps retrouvé. Une minute, c’est à peu près le temps que semble durer la récurrence d’un phénomène d’Isakower. Un point important souligné par Sheernin au cours de ces entretiens avec Dorian Gray : le tourbillon et la fameuse « masse informe » qui s’avancent, sont une seule et même chose ; ce qu’approuva Gray. N’oublions pas de rappeler ce passage du Côté de Guermantes qui parle, lui aussi, de ce retour du moi, à des années d’intervalle, et qui n’a pas grandi15 : « ce « moi » que je ne retrouvais qu’à des années d’intervalle, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, depuis ma première arrivée à Balbec,».
Voir également en Annexe (chap.23) où nous avons rajouté deux autres descriptions dudit phénomène éprouvé par Dorian Gray.
Témoin no 5
Le cinquième témoin, Gert Heilbrunn, est le psychanalyste dont on a brièvement parlé plus haut. Alors qu’il assistait à une conférence de Bertram D. Lewin sur le phénomène d’Isakower, il reconnut soudain la description du phénomène qu’il avait ressenti dans son enfance mais qu’il avait complètement oublié. Et pourtant Heilbrunn avait suivi une psychanalyse didactique, c’est-à-dire qu’il avait consulté pendant probablement deux ou trois ans un psychanalyste à raison de deux ou trois séances la semaine. Jamais il ne parla à son analyste de cette étrange sensation, car jamais elle ne lui revint en mémoire durant son analyse didactique… À la demande de Lewin, qu’il alla voir à la fin de la conférence pour lui exprimer sa surprise de retrouver cet étrange compagnon de son enfance, il a raconté son expérience dans Psychoanalytic Quarterly16 :
« The Isakower phenomenon was characterized in my experience by the typical amorphous mass which, accompanied by moderate but ominous roaring, moved rapidly toward me from an immense distance. The mass was grayish or light tan in color. My attention was anxiously and forced upon its center which was either somewhat elevated, depressed, or whirl-shaped. My anxiety would rise as the round mass, now of gigantic proportions, rushed toward my face with the threat of annihilation. I would get up in my bed and scream for mother, […]. Somehow connected with the nightmare was a flat taste which, in keeping with Isakower description, was inseparably linked to a peculiar lingual sensation of long vertical furrows and corresponding vertical ridges. »
Les deux dernières lignes de ce témoignage ne sont pas sans rappeler la valve rainurée d’une certaine coquille de Saint-Jacques. Le tourbillon que décrit Heilbrunn ressemble étonnement au dessin de Sheernin. Le psychanalyste évoque également une sensation auditive, laquelle n’a rien d’un doux murmure mais ressemble plutôt à un rugissement menaçant. La suite du déroulement de son phénomène est tout aussi angoissante. Il est pendant quelques instants incapable de reconnaître ni les gens ni le lieu où il se trouve. Les mêmes symptômes qu’on a déjà vus se retrouvent ici : le tourbillon, une masse informe qui se déplace vers l’observateur, et une impression auditive qui accompagne la survenue du phénomène. Heilbrunn poursuit :
« The last component of the phenomenon occurred alone several times in my later life, approximatively ten to fifteen minutes after drinking a glass of milk which had left a strangely familiar flat taste in my mouth. It was always pleasant in character, devoid of anxiety, and had, of course, each time aroused my curiosity about its nature and origin. »
Le phénomène de Heilbrunn a évolué dans le temps ; pour faire court : il était terrifiant au début puis est devenu progressivement agréable. Isakower a souligné le rôle prépondérant de la bouche dans la perception de ce phénomène et aussi dans son déclenchement. Elle joua un rôle important également chez les témoins 1, 4 et 5 ; chez ce dernier, ainsi que chez un patient d’Isakower, un verre de lait, on l’a vu, pouvait déclencher la sensation. La littérature scientifique parue depuis l’article d’Isakower a toujours confirmé la prépondérance des sensations buccales lors du déroulement du phénomène. On sait que pour le Narrateur c’est également dans la bouche que commença le phénomène :
« au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur17 ; »
Arrivé au terme de cette première série de comparaisons, on constate des similitudes évidentes entre ces cinq témoignages. Si les symptômes du témoin no 1, le Narrateur, semblent moins prononcés que ceux des autres témoins, c’est probablement parce qu’il n’était pas toujours, comme les autres, en état hypnagogique, ainsi qu’on l’a évoqué plus haut, mais debout ou assis. Néanmoins, même moins apparents, ils seront, je pense, tout de même repérables en filigrane par certains isakowériens. Il sera intéressant d’avoir leur avis sur le phénomène décrit par Proust. Ont-ils relevé des similitudes avec le leur ? ou des dissemblances ?
L’épisode de la Madeleine et du thé au lait étant, selon le Narrateur, un phénomène de mémoire involontaire, force est d’admettre que cette mémoire involontaire repose sur un phénomène d’Isakower.
Angel Garma, « Vicissitudes of the Dreamscreen and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, no 24, 1955, p. 378. Voir aussi Max Stern, « Blank hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 214, col. 2 : « In adults, blank hallucinations [which include the Isakower phenomenon] occur in situations of stress, when falling asleep, and in dreams. Their occurrence points to a specific pathology stemming from excessive oral traumata. » ↩︎
Élisabeth Roudinesco, Sigmond Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Le Seuil, 2014, p. 127. ↩︎
Cf. Le blog « La fille dans le coin de sa bulle », 3 juin 2008 : http://sheernin.over-blog.com/article-20133714.html (Lien valide en septembre 2017). – Malheureusement la société qui héberge ce blog a chamboulé l’ordre des rubriques en introduisant de la publicité sans prévenir, ce qui en complique un peu la consultation. ↩︎
Faisons une longue digression. Il n’est pas impossible que Proust ait déjà lu la description d’un phénomène d’Isakower. On sait qu’il s’était beaucoup renseigné sur tout ce qui touchait à la psychothérapie, au dédoublement de la conscience, etc1. Il a également sûrement feuilleté le livre d’Eugène Bernard-Leroy dans lequel se trouve le récit de notre témoin no 2, A. D (cf. notre chap. 7). Ce livre s’est trouvé à coup sûr dans la bibliothèque de son père, le professeur Adrien Proust, hygiéniste renommé, qui faisait également des recherches dans le domaine de la psychologie expérimentale. L’auteur de la Recherche avait de bonnes raisons pour y jeter un œil et s’y intéresser car Fernand Gregh, le poète et académicien, son ami et cadet de deux ans, qui lui aussi fréquenta le cours de philosophie d’Alphonse Darlu au lycée Condorcet, répondit au questionnaire de Bernard-Leroy. Le témoignage de Gregh se trouve en page 179 de l’enquête sur la fausse reconnaissance. La manifestation du phénomène qu’il décrit avait lieu dans sa jeunesse, de façon récurrente, toujours accompagnée d’un vertige, et à chaque fois produisait sur lui une sensation « horrible », une angoisse indicible à laquelle venait se joindre l’impression de devenir fou2. (Cela ne nous semble pas être un phénomène d’Isakower, mais nous pouvons nous tromper.) Il l’appelait une « montée de souvenirs inconscients. » On sait que Darlu avait une grosse influence sur le jeune Proust, à qui il donnait des leçons particulières3. Ce dernier lui confia par écrit, dès les premiers cours, qu’il ressentait comme une espèce de dédoublement de la personnalité4. Il se trouve qu’un « M. Darlu, agrégé de philosophie », a, lui aussi, témoigné dans le livre de Bernard-Leroy5 ; il pourrait bien s’agir du professeur de Marcel Proust. Il y est venu rapporter un cas de fausse reconnaissance que lui avait décrit une femme de quarante ans. Visiblement, du côté de Condorcet le thème de la double conscience était dans l’air, et le futur auteur de la Recherche a sûrement été au courant de cette enquête. D’autant plus que Henri Bergson, qui était un parent des Proust, avait publié en 1908 un ouvrage intitulé Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance6. Luc Fraisse a signalé que le Journal des Débats du 10 mars 1898 (en ligne sur Gallica) a rendu compte d’une conférence de Bernard-Leroy à la Société d’Hypnologie et de Psychologie. Ce journal était régulièrement consulté par Proust. Le conférencier parla de dédoublements de la personnalité ; un patient signale notamment : « Il y a en moi un être nouveau à côté de l’ancien ». Pourquoi l’auteur de la Recherche n’a-t-il pas témoigné lui aussi dans le livre de Bernard-Leroy ? Sans doute parce qu’il n’a pas voulu parler de ses propres recherches et laisser s’envoler aux quatre vents une expérience si intime. À l’époque de la parution de L’Illusion de fausse reconnaissance (1898), il avait déjà un peu abordé le sujet de ses réminiscences dans Jean Santeuil. Notons en passant que le Narrateur ne confie à aucun des personnages de la Recherche ses interrogations sur ses résurrections. Devant aucun d’eux il n’évoquera la scène de la madeleine, ou celle des trois arbres, ou celle des pavés. S’en est-il ouvert à sa mère ? on ne sait pas.
Certaines phrases de Fernand Gregh, citées dans l’enquête sur la fausse reconnaissance, sont vraiment étonnantes : « J’agissais comme un automate conscient ; tout ce que je faisais ou pensais, m’apparaissait aussitôt comme ayant pu être prévu d’avance ; ma vie se déroulait seconde par seconde, j’étais un revenant qui recommençais à vivre en se souvenant de sa première existence, j’assistais en simple spectateur à ma propre vie7. » Une des occurrences de ce phénomène lui était venue un matin de Pâques, au son des cloches : « Toujours est-il qu’il s’est produit, j’ai senti se produire en moi une sorte de déclenchement qui a supprimé tout le passé entre cette minute d’autrefois et la minute où j’étais8. » Gregh fut un des amis intimes de Proust ; c’est donc probablement lui qui en savait le plus sur les faits concrets du phénomène d’Isakower de ce dernier (hormis le Dr. Sollier, bien sûr, qui en bon professionnel sera muet comme une tombe). En 1903, Proust offrit à Gregh, qui séjourna dans la clinique du docteur Dubois à Berne, un ouvrage de ce même Dubois, De l’influence de l’esprit sur le corps (1901)9. Proust avait lui-même pensé un moment faire un séjour chez « Dubois de Berne ». En juin 1910, il écrivit à Gregh : « Mais quand tu liras ce livre [la Recherche] (si jamais j’arrive à l’écrire tout à fait) que j’ai commencé à mettre en ordre, tu verras à quel point, par des chemins absolument différents, nous arrivons à nous poser des questions identiques. »
Avant de retourner au cœur de notre sujet, faisons une digression dans la digression, qui intéressera (concernera ?) peut-être des isakowériens, si tant est qu’ils soient nombreux. Nous avons parlé à l’instant d’une lettre écrite par Marcel Proust à son professeur de philosophie ; la voici :
« Monsieur,
Ce matin vous nous parliez en classe des jeunes gens qui trop tôt prennent de fâcheuses habitudes d’esprit, se dédoublent, pour ainsi dire, très vite, qui ne peuvent rien faire ou rien penser sans que leur conscience n’étudie et n’analyse ces actes et ces pensées. Je crois que vous voudrez bien m’excuser si je prends la liberté, moi, votre élève de deux jours seulement, de vous demander pour ainsi dire une consultation morale10. J’ai conçu une si grande admiration pour vous depuis ces deux jours, que j’ai un irrésistible besoin de vous demander un grand conseil, avant de commencer l’étude de la philosophie. Vous parliez si bien de cette maladie, que, n’eût été la présence de mes camarades, je n’aurais presque pas pu m’empêcher de vous demander où est le remède.
« Mais ma souffrance, pour avoir changé presque entièrement de caractère n’en est pas moins vive. Elle s’est intellectualisée. Je ne peux plus trouver de plaisir complet à ce qui autrefois était ma joie suprême, les œuvres littéraires. Quand je lis par exemple un poème de Lecomte (sic) de Lisle, tandis que j’y goûte les voluptés infinies d’autrefois, l’autre moi me considère, s’amuse à considérer les causes de mon plaisir, les voit dans un certain rapport entre moi et l’œuvre, par là détruit la certitude de la beauté propre de l’œuvre, surtout imagine immédiatement des conditions de beauté opposées, tue enfin presque tout mon plaisir. Littérairement je ne peux plus rien juger depuis plus d’un an, je suis dévoré du besoin d’avoir des règles fixes d’après lesquelles je puisse juger avec certitude les œuvres d’art. Mais alors, pour me guérir, je ne puis qu’anéantir ma vie intérieure, ou plutôt ce regard sans cesse ouvert sur ma vie intérieure, et ceci me paraît effroyable. C’est certainement “un cas” qui doit se présenter fréquemment chez les jeunes gens de mon âge, et que des souffrances physiques ont habitué autrefois à vivre beaucoup avec eux-mêmes. Vous savez certainement quelle manière de réfléchir peut vous en débarasser (sic), et vous guérir, si c’est un mal.
« Vous pardonnerez, Monsieur, je l’espère à mon extrême admiration et à mon infini désir de savoir ce que vous pensez de ceci, la bizarrerie et peut’être l’indiscrétion qu’il y a à faire des confidences aussi intimes à un presque inconnu.
« Mais je crois déjà vous connaître par le peu que je vous ai entendu prononcer. Je vous supplie, Monsieur, de ne pas faire la moindre allusion en classe à cette lettre qui, pour moi, est surtout comme une sorte de confession.
On a parfois dit, à propos de cette lettre, que Proust parlait d’une division du moi. Un moi qui surveille un autre moi, comme c’est le cas ici, ça ressemble plutôt à un surmoi. Mais, bon… nous ne sommes pas du bâtiment, alors laissons cela à ceux dont c’est la profession. Cette lettre date d’octobre 1888 ; Marcel Proust a dix-sept ans. La même année le professeur Adrien Proust, son père, faisait des recherches sur… le dédoublement de la conscience. Il présentera le résultat de ses observations sur le cas « Émile X… » à l’Académie des sciences morales en début d’année 189012. Dans une lettre du 23 septembre 1890, alors qu’il est sous les drapeaux, il confie à son père : « Mais j’ai une difficulté extrême à fixer mon attention, à lire, à apprendre par cœur, à retenir13. » Dans le livre déjà cité, Edward Bizub a mis en évidence des corrélations entre les expériences dont fait état la Recherche et les préoccupations des médecins et savants de l’époque, les Binet, Janet, Sollier, Dubois, Ribot, Charcot et bien d’autres. Selon E. Bizub : « Freud, comme Proust, sera l’héritier de cette époque d’effervescence qui a ouvert un pensable permettant aux deux hommes d’esquisser une œuvre à la fois parallèle et différente14. » Fin des digressions.
Cf. Edward Bizub, Proust et le moi divisé…, op. cit., chap. IV – Voir aussi l’article du même auteur : « Paul Sollier, le psychothérapeute de Proust », article cité (« Recherches proustiennes », 2015). ↩︎
Cf. E. Bernard-Leroy, L’illusion de fausse reconnaissance, Paris, Alcan, 1898 p. 179-184. – F. Gregh a également raconté son expérience dans un article intitulé « Mystères » paru dans La Revue blanche, t. XI, no 79, 15 sept. 1896, p. 259-263. Son cas a été repris par Bergson dans un article de la Revue philosophique de déc. 1908, puis repris dans L’Énergie spirituelle en 1919, intitulé « Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance » (réédité sous le même titre dans la coll. Quadrige-PUF en 2012 ; éd. critique de Élie During).- https://archive.org/details/lillusiondefaus00lerogoog/page/n9/mode/2up↩︎
Fernand Gregh, Mon amitié avec Marcel Proust, Paris, Grasset, 1958, p. 25. ↩︎
Henri Bonnet, AlphonseDarlu, le maître de philosophie de Marcel Proust, Paris, Nizet, 1961, p. 61-63. ↩︎
E. Bernard-Leroy, L’Illusion de fausse reconnaissance, op. cit., p. 232. ↩︎
Bergson, Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance, PUF, Paris, 2O12. ↩︎
Ibid., p. 183. – Sur les similitudes entre l’expérience de Gregh et celle de Proust, voir l’article de René de Messières : « Un document probable sur le premier état de la pensée de Proust », dans The Romanic Review, vol. XXXIII, 1942, p. 113-131. ↩︎
J.-Y. Tadié, Marcel Proust t. I, op. cit., p. 55, n. 1. ↩︎
Edward Bizub rappelle qu’à cette époque les sciences morales avaient trait à l’esprit, et donc à la psychologie ; cf. E. Bizub, Proust et le moi divisé ; La Recherche : creuset de la psychologie expérimentale (1874-1914), Genève, Droz, 2006, p. 113. ↩︎
Retour au phénomène d’Isakower. Citons d’autres témoignages pour les comparer, eux aussi, à l’expérience vécue par Proust lors de la scène du thé au lait avec Madeleine, dite parfois scène de la madeleine : « Il [un patient d’Isakower] lui semble aussi avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure. On peut y dessiner avec le doigt, comme on le ferait dans un morceau de pâte1 [a lump of dough2]. »
A lump of dough, dit la version originale, c’est-à-dire de la pâte pâtissière ou de la pâte à pain. « Il [me] semble avoir dans la bouche une masse qui fond doucement » vient de dire ce patient. Est-ce vraiment si différent du récit de l’auteur du Contre Sainte-Beuve ? : « Je fis trempé le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche, et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble [etc] » et quelques lignes plus bas, Proust continue : « Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes […] allèrent se blottir. »
Voyons maintenant un témoignage extrait d’un livre d’une psychanalyste étasunienne, Sylvia Brody, dans lequel un enfant de douze ans et demi, Alan, qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, décrit la sensation ressentie dans sa bouche (le palais), laquelle sensation fut suivie d’un tourbillon ressemblant à celui décrit par le Narrateur :
« The colors collide, get mixed up like a marble cake, all swirled, confused, moving, like a big conflict of two colors, one pure and one not so pure. It moved, fought, sort of dominated the other color3. »
Le « tourbillon des couleurs remuées », dont parlait Proust, est bien là, mais à la place d’une madeleine on a un gâteau marbré (a marble cake) ! « Like a big conflict » dit Alan. Dorian Gray, témoin no 4, parlait lui aussi d’un conflit : « Une lutte se passe dans ma bouche. » Le Narrateur mentionne également un affrontement lors du passage de la réminiscence : « Toujours, dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’était accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; » (IV, 453 ; TR, Folio, 181). Alan décrit d’autres occurrences de son effet Isakower (qu’il appelle dreamlike sensations) ; dont celle-ci :
« It happens at night, like a dizzy or sick feeling. I couldn’t walk. I went straight to the bathroom, my head spinning. Maybe it was a frightening feeling in the beginning. Later it became more pleasant. Then they were colors, mixed, like a marble dough – or a roll of cookies ? It was round, or not quite – a blob – and then suddenly, there was a kind of peace4. »
Faisons l’inventaire des pâtisseries que nous avons vues passer :
– De la pâte pâtissière et de la pâte à pain, venant de différents patients d’Isakower ;
– Le gâteau marbré et le rouleau de gâteau d’Alan (qui peut également se traduire par « oublie », celui-là même avec lequel on fait les hosties), auxquels il faut ajouter la pâte à gâteau marbré (a marble dough) ;
– La biscotte de Proust, un morceau de madeleine et un morceau de Madeleine (Le Temps perdu) ;
– Le petit pain beurré du jeune Autrichien dont on a parlé tout à l’heure (cf. rubrique : 6. Le phénomène et la scène du thé.) ;
– Gert Heilbrunn a parlé d’une forme ronde ressemblant à un mamelon5. Il est clair que son témoignage a été induit par la conférence de Lewin à laquelle il a assisté ! Lewin y expliquait en effet que selon lui cette forme indéterminée que le sujet voit venir sur lui est une sorte d’image rémanente d’un sein vu par un nourrisson. Je ne tiens donc pas compte du témoignage de Heilbrunn.
Une remarque ressort de cet inventaire : Hormis le jeune Autrichien, ces enfants n’ont fait que comparer à une appétissante pâtisserie la sensation agréable ressentie dans leur bouche lors du déroulement du phénomène. En fonction de la couleur du tourbillon engendré par le phénomène, de sa forme ou de sa texture, ils lui ont associé l’image de tel ou tel gâteau. Dans le cas de Proust, c’est, on peut le penser, une Madeleine qui a déterminé le choix de la madeleine. Revenons au dessin de Sheernin, témoin no 3, la seule illustration connue de ce phénomène si peu connu :
L’analogie entre cette illustration et la description d’Alan (version marble cake) est frappante. Et pourtant, la sensation perçue par Sheernin n’était pas dans la bouche mais sur le corps : « il s’agissait de quelque chose de dur et rugueux, mi-roche, mi-métal, un peu comme du mâchefer ou de la lave refroidie6. » Bien qu’ici la bouche ne soit pas concernée, la forme de la madeleine peut se deviner dans le dessin sans trop d’efforts d’imagination. Cela pourrait suggérer qu’il existe une certaine uniformité des tourbillons engendrés par cet archaïsme.
Voici un dernier témoignage, recueilli par un psychanalyste, Austin Silber, illustrant la sensation orale qui accompagne souvent notre phénomène. Il se manifesta chez un de ses patients adultes au cours d’une séance de psychothérapie. Le patient fait remonter ce « rêve », comme l’appelle Silber, à l’âge de cinq ans, c’est-à-dire à la naissance de sa sœur. Comme les autres témoins, il éprouva plusieurs occurrences de ce phénomène durant son enfance. Le patient partage son rêve en trois parties :
« 1. There are two huge balls — they are brown and look like some kind of gigantic cup-cake. They soundlessly move past each other. What is most striking is the motion. There also may be some sensation in my mouth, having to do with the texture of chocolate7. »
C’était la première partie du rêve. Dans la deuxième partie, le patient mentionne un bruit continu et rythmé qui accompagne le phénomène ; dans la troisième partie, son corps se transforme en un gyroscope qui peut passer par-dessus un bâtiment et redescendre de l’autre côté. Bien que Silber ne mentionne pas le phénomène d’Isakower dans son article, ce « rêve » en a visiblement les caractéristiques. En évoquant ce témoignage, le psychiatre et psychanalyste étasunien Jules Glenn l’estampillera « phénomène d’Isakower »8. On note, là encore, que le patient y associe le plaisir oral.
Comme on sait, les cupcakes dont parle ce dernier patient, sont des gâteaux un peu plus gros que les Petites Madeleines, cuits dans des moules individuels. Le « plissage sévère et dévot » de leurs moules en papier contraste délicieusement avec leur aspect « si grassement sensuel » et pourrait faire penser à un certain « petit coquillage de pâtisserie » décrit par un romancier dans une célèbre scène où le jeune héros se réchauffait en buvant un thé au lait un soir d’hiver. On aura remarqué que l’on retrouve chez le patient de Silber, comme chez le Narrateur, un tourbillon et un bourdonnement ainsi qu’une agréable sensation buccale qui accompagnent la pâtisserie.
Je rajoute donc à l’inventaire établi plus haut : un cupcake et du chocolat. Soulignons que les patients d’Isakower ainsi que celui de Silber, mais aussi Alan et Gert Heilbrunn, ont tous eu l’impression d’avoir une pâtisserie dans la bouche. Mais ce n’était qu’une impression car aucun d’eux n’était en train de manger lors de l’irruption de l’effet Isakower. Ils ont halluciné une pâtisserie. (« Il faut qu’il y ait presque hallucination… » écrivait Proust dans ses carnets, à propos de ces instants particuliers.) Pour les patients que l’on vient de voir, c’est l’apparition du phénomène d’Isakower qui a induit l’image d’une pâtisserie, et non la pâtisserie qui a déclenché le phénomène. Chez le Narrateur ce fut l’inverse : le pain grillé trempé dans le thé au lait, amolli, déclencha le phénomène en touchant le palais et en fondant dans la bouche. Pour le jeune Autrichien (petit pain beurré et lait) ce fut comme pour le Narrateur ; la pâtisserie, et peut-être le lait aussi, déclenchèrent le phénomène ; sans doute cela fut-il également le cas pour d’autres personnes ayant éprouvé ce phénomène. Ce que l’on a vu ici en examinant tous ces récits, c’est que la pâtisserie, hallucinée ou pas, est régulièrement présente dans notre phénomène lorsque la bouche est concernée. Autrement dit, l’apparition d’une madeleine au cours du récit d’un phénomène d’Isakower est tout ce qu’il y a de plus banal ; la madeleine de Proust est conforme à la statistique.
Revenons sur ce que disait plus haut Alan : il voyait des couleurs qui se mélangeaient comme de la pâte pâtissière pour gâteau marbré, ou peut-être pour un gâteau roulé (une oublie ?). C’était rond, mais pas vraiment, ça avait une forme indéterminée (a blob). Le Narrateur aussi a vu un blob : « je ne peux distinguer la forme », dit-il à propos du reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées. Après son « blob », Alan dit avoir ressenti soudainement une sorte de paix intérieure ; même chose pour le Narrateur : bien que n’ayant pas pu distinguer la forme de ce qu’il voyait, soudainement il fut atteint d’un sentiment de calme et de plénitude : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparut. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin… » etc.
Signalons enfin que selon Isakower, lors du déroulement de ce phénomène, dans certains cas peut surgir un souvenir qui est manifestement d’origine sexuelle9. Par exemple, voici ce que ressentait un de ses patients :
« Il avait l’impression de flotter dans l’espace, couché sur le dos, et il percevait avec angoisse, à côté de lui, un petit objet qui devenait gigantesque ; tandis que ce phénomène se produisait (le petit objet n’ayant pas encore complètement disparu), il éprouvait une agréable sensation de chatouillement derrière les dents du haut et du bas, au niveau du palais, et au fond de la bouche. Il avait l’impression de boire quelque chose de bon ; point très important : la température du “breuvage” était exactement celle de sa bouche. L’impression générale rappelait “celle du coït” – il n’y avait plus que lui et l’univers – “rien d’autre que lui et quelque chose d’immensément grand” – il se sentait “à l’intérieur”. Pendant cette expérience, ses lèvres frémissaient de plaisir, et il avait l’impression que sa lèvre inférieure était creusée de fossettes10. »
Cette sensation fut déclenchée chez le patient par un accident domestique : âgé de six ans il grimpa sur un meuble pour atteindre une bouteille de calmant car il avait mal aux dents (les adultes discutaient à table, indifférents à son sort, qu’ils n’avaient pas remarqué). Il tomba emportant dans sa chute l’argenterie du buffet et une bouteille de lait qui se renversa entièrement sur lui.
On peut dire de cette histoire de biscotte amollie dans la bouche, qu’elle est également d’origine sexuelle. On sait en effet que pour Freud le suçotement fait partie intégrante de la sexualité : « Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui pose une revendication libidinale au psychisme, est, dès la naissance, la bouche. Toute l’activité psychique se concentre d’abord sur la satisfaction des besoins de cette zone […] puisque le besoin de suçoter tend à engendrer le plaisir, il peut et doit être qualifié de sexuel11. »
À propos de la coquille de Saint-Jacques dont parle le Narrateur:
Lisons d’abord le témoignage d’un patiente tiré de l’article originel de O. Isakower, p. 331 : « When I’m feverish, I get a curious sensation in my palate […] It’s as if I were lying on something crumpled, but this crumpled feeling’s in my mouth at the same time ; the whole thing begins in the palate ». Un peu plus loin (p. 332) la patiente qualifie ce phénomène, qu’elle vient à nouveau de ressentir, de « crumpled and jagged »12. Relisons maintenant la dernière ligne de la description qu’a faite Heilbrunn de son phénomène (Psychoanal. Q. 1953, no 22, p. 200-204) : « Somehow connected with the nightmare was a flat taste which, in keeping with Isakower’s description, was inseparably linked to a peculiar lingual sensation of long vertical furrows and corresponding vertical ridges. » (Question de vocabulaire : Dans le dictionnaire Harrap’s (1983), « crumpled » se traduit « friper, froisser, se mettre en accordéon » » et « jagged » est traduit : « déchiqueté » (une robe), « entaillé, ébréché » (un couteau). Ajoutons que « crumple » signifie « pli ». Dans le Chambers (1983) on trouve : « to crumple = to winkle = to contract into wrinkles or furrows ».)
Comment ne pas penser ici, dans les deux extraits ci-dessus, surtout le second, aux rainures de la coquille de Saint-Jacques du Narrateur ?
(À suivre : 10. Le passé présent.)
NOTES :
*dorian.grey02@yahoo.fr
O. Isakower, 1972, art. cité, p. 199, ligne 17. ↩︎
A. Silber, «A Tic, a Dream and the Primal Scene », International Journal of Psycho-Analysis, 1981, vol. 62, p. 261, col. 2. ↩︎
J. Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, no 4, p. 1118. ↩︎
Pour introduire cette rubrique, prenons le thé. Un thé au lait servi à température ambiante. Soit deux tasses ; dans l’une des deux mettons quelques miettes de biscotte (de madeleine ou de baba au rhum, peu importe). Tout en la buvant, on est forcé de remuer ses lèvres comme un bébé qui tète afin d’absorber les petits morceaux de gâteau amollis. L’autre tasse est servie sans miettes ; cette fois, on n’a pas eu besoin de remuer les lèvres pour la boire. Le phénomène d’Isakower étant une expérience psychosomatique, on peut imaginer que cette scène de la madelaine pouvait, plus qu’une autre, faciliter la résurgence d’un souvenir lié à une expérience buccale ancienne. En effet, le rugueux du pain grillé, qui fond dans la bouche et se transforme en une nourriture molle, presque liquide, chaude, et qui fond dans le palais pendant que les lèvres font les mouvements de succion, auxquels s’ajoute la déglutition que ferait un bébé au sein, toute cette manducation, ou plutôt tétée, aura pu jouer un rôle important dans cette mystérieuse conjonction de circonstances favorables à l’irruption d’un phénomène qui a permis le retour de l’« instant ancien ». Rappelons seulement une phrase d’Isakower à propos d’un patient : « Il lui semble aussi parfois avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure1. »
Si des isakowériens arrivent sur ce blog, c’est qu’ils connaissent peut-être le nom d’Otto Isakower ; ils connaissent donc l’origine de ce phénomène. On va quand même rappeler les faits. Pour la majorité des spécialistes la régression induite par le phénomène serait relative, on l’a évoqué brièvement plus haut, aux premières interactions de l’enfant et de sa mère, et plus particulièrement elle serait liée au nourrissage, en l’occurrence à l’allaitement. De là vient que la bouche est prédominante dans ce phénomène (la main et la peau le sont parfois également)2. Une patiente d’Isakower faisait remarquer : « je sentais ma bouche toute remplie de quelque chose qui ne provenait pourtant pas de l’extérieur… »3 ; « Je suis tout entier bouche » disaient d’autres4. On connaît la jouissance du manger, vécue ou imaginée, chez Proust. On mange en effet beaucoup dans la Recherche, et l’art culinaire y tient de la place ; et puis il y a le baiser à la mère, celui à Albertine : « je croyais qu’il est une connaissance par les lèvres » (II, 659 sq) ; du côté de Carqueville, dans la calèche de Mme de Villeparisis, le Narrateur déclarait : « Pour les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme. Et l’univers m’avait paru plus intéressant. » (II, 72). Il y aurait encore tant d’autres passages à citer, comme celui sur les aubépines et leurs épines rouges, associées à des fraises écrasées dans du fromage blanc ; etc.5 Bref, nul besoin de s’étendre plus sur la prédominance de la bouche chez l’auteur de la Recherche.
Très souvent certains patients parlent, on l’a dit, de « quelque chose de froissé, de déchiqueté, sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier6. » Pour Isakower, la sécheresse dans la bouche, comme celle ressentie sur le corps, serait à mettre en relation avec la sécheresse de la bouche du nourrisson ou avec la rugosité du corps de sa mère, sensations déplaisantes et peu familières (puisque pendant la vie intra-utérine, il n’a jamais eu l’occasion d’expérimenter quoi que ce soit de comparable)7. Y aurait-t-il une relation entre ces sensations sèches ou rugueuses et la scène avec Madeleine et le thé au lait ? Le pain rassis grillé, ou la biscotte, aurait-t-il quelque chose à voir avec l’élément rugueux que mentionnent beaucoup de témoins de notre phénomène ? Dans notre propre cas il n’y avait pas cette sensation de sable dans la bouche, mais celle d’une certaine sécheresse. Le sable nous fut, si l’on peut dire, servi à part : je me souviens encore du jour où ma maîtresse à la maternelle (sans doute vers trois ans et demi, quatre ans) m’apprit le mot « rugueux » en me faisant toucher du papier de verre, ce sable sur papier. Ça m’avait réjoui au plus haut point d’apprendre qu’il y avait un mot pour désigner cette sensation que je trouvais vraiment fascinante. Plus tard, adolescent, je me suis souvent étonné de cette attirance enfantine pour le mot « rugueux ». Ce n’est que bien des années plus tard, lorsque j’ai entendu parler du phénomène d’Isakower, que j’ai pu faire le lien entre un morceau de papier de verre et le plaisir qu’il m’avait procuré. Et c’est en repensant à cette histoire de rugosité dans la bouche que nous nous sommes souvenu de la biscotte de Proust.
La plupart des témoignages venant de la communauté isakowérienne s’accordent à affirmer que cette étrange expérience donne l’impression de retourner réellement au temps de son enfance. En effet, nous confirmons ; le plus extraordinaire est que l’on y retourne vraiment, et non pas en imagination ou comme si c’était juste un souvenir qui nous revient en mémoire. Selon Sheernin, témoin no 3, on l’a citée plus haut, « il s’agit d’une manifestation qui nous remet en situation. » Proust dit la même chose lorsqu’il parle de « ce passé vraiment revécu »8 ou bien lorsqu’il écrit : « Le moi que j’étais alors et qui avait disparu si longtemps, était de nouveau si près de moi qu’il me semblais entendre encore ses paroles. » (III, 154) Le phénomène d’Isakower étant une expérience psychosomatique, c’est le corps tout entier qui retourne en enfance, ce n’est pas juste une idée ; et c’est cela le plus incroyable. Comment expliquer ça à ceux qui ne l’ont pas vécu ? Cette expérience paraît tellement étrange et incommunicable que nous serions tenté de leur dire, à l’instar de je ne sais plus qui : « Si vous comprenez ce que j’ai essayé d’expliquer, alors c’est que je me suis mal exprimé ! »
Les sensations concernant le temps, ce passé qui soudainement devient du présent, cette spectaculaire régression du moi qui survient d’un seul coup sans que l’on puisse s’y opposer, cette sensation d’une présence, toutes ces impressions sont typiques de ce que l’on ressent souvent lors du passage du noyau dur du phénomène, c’est-à-dire de cette chose informe qui se déplace accompagnée d’un tourbillon et qui, dans la Recherche, fut ressentie par le Narrateur dès l’épisode de la biscotte trempée dans le thé au lait, comme le montrent les avant-textes (cf. chap. 5). Proust explique cette présence par le fait que selon lui un être se trouverait en nous qui ne peut vivre « que de l’essence des choses, laquelle ne peut être saisie qu’en dehors du temps9. » On l’a vu, selon Sheernin et Dorian Gray, le tourbillon et la masse informe sont plus ou moins la même chose. C’est d’ailleurs bien visible sur le dessin de Sheernin (cf. chap. 7). Là encore, l’avis d’autres isakowériens, sur ce point important serait intéressant. Ensuite, lorsque la chose informe, venue d’on ne sait où, est arrivée au plus près de nous, elle se volatilise. Selon Isakower, elle ne se volatilise pas mais repart comme elle est venue. L’ennui, c’est qu’il ne cite pas de témoignage qui pourrait aller dans ce sens, alors que d’habitude, pour chaque symptôme il donne en général les dires d’un patient pour l’illustrer ; or, sur ce point important il n’en cite aucun. Le tourbillon/masse informe repart-il vraiment comme il est venu ? Ne pourrait-on pas dire plutôt qu’il se volatilise ? — C’est notre opinion. Sans doute des isakowériens auront-ils des remarques personnelles à faire ici. Peut-être ne voient-ils pas les choses de la même façon que nous. Et le Narrateur, l’a-t-il vu repartir ? — Non. Arrivera-t-il à la surface de ma claire conscience ? se demandait-il, et il poursuit : « Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être10 ; » Autrement dit, il ne l’a pas vu repartir, puisqu’il ne sait pas où il est passé. Il s’est volatilisé. Les « avions », dont on a parlé plus haut, que dans ses rêves il voyait se diriger sur lui, il ne les voyait pas non plus retourner d’où ils venaient.
Cette sensationnelle expérience, où le passé semble être remonté à la surface, intact, est tellement incroyable que l’on évite d’en parler autour de soi de peur de ne pas être cru, voire de passer pour un fou. Et pourtant, si fol il y a, c’est celui qui croit que Proust a inventé ces histoires de résurrections (certains critiques l’ont jadis affirmé). Certes, il ne raconte pas les choses exactement comme elles se sont passées, il y a une part de romanesque. D’ailleurs, on l’a vu plus haut, il a avoué lui-même avoir parfois mêlé des souvenirs volontaires à de la mémoire involontaire (IV, 817, Esquisse XXIV). Mais la part du romanesque n’est pas si grande que ça ; il s’appuie sur des sensations qu’il a vraiment ressenties. Cette plongée dans le temps de l’enfance dure peut-être une dizaine de secondes, même si elle donne l’impression de durer plus longtemps ; disons une minute. Sans doute ne dure-t-elle pas plus longtemps qu’un rêve, mais comment savoir exactement, puisque dans ces moments-là on n’a plus aucune notion du temps ? Lorsque survient l’effet Isakower, le mot temps ne veut plus rien dire. On vit une espèce de passé présent. Les récurrences de ce que l’on pourrait appeler le chrono-phénomène d’Isakower, se produisent à l’identique. Quand il arrive après une absence d’une ou deux années, on le reconnaît immédiatement et avec certitude ; c’est comme quelque chose qui nous est propre, familier, et surtout intime ; quelque chose qui fait partie de notre moi. C’est une sorte d’ADN psychique. Cela n’a rien à voir avec une impression de « déjà vu ». Proust connaissait cette impression-là qu’on appelait à l’époque la « fausse reconnaissance ». Or il ne l’utilise jamais pour décrire ce « chrono-phénomène »11. Le moi régresse jusqu’à un âge d’environ trois ans, quel que soit notre âge pour l’état civil, cinq ans, sept ans, dix ans, quinze ou plus. Après vingt ans, il est rare que la résurgence survienne. Là encore des témoignages de personnes concernées seraient intéressants.
Passé et présent se confondent alors, ou plutôt, le passé devient le présent. C’est comme si le temps s’était contracté. Est-ce le passé qui remonte à la surface ou bien le présent qui fait une plongée dans le passé ? On ne sait pas ; le temps est aboli. Mais chose plus étrange encore est cette impression, au moment le plus fort du déroulement du phénomène, de se trouver en présence de quelque chose de vivant. Est-ce une personne ? Est-ce une partie de nous-même ? On l’a vu, Sheernin parlait d’une matière qui ne se définit pas ; et Dorian Gray de « la sensation d’une présence étrangère » :
« Pour ce qui me concerne, il n’est pas possible de faire revenir le phénomène. Il se déroule hors de mon contrôle. C’est bien pour cela qu’il est étrange. Il est étranger à moi. Il y a la sensation d’une présence qui a sa propre loi. Quand le phénomène arrivait je n’étais plus maître chez moi. Il faisait ce qu’il voulait. Je ne pouvais pas m’y opposer. Et inversement, on ne peut pas le faire revenir. Bien sûr, je peux, moi aussi, avec ma bouche et en me concentrant sur certaines images, faire revenir le souvenir du phénomène. Le souvenir, mais pas le phénomène12. »
Plus tard, D. Gray est revenu sur cette espèce de présence, après la lecture d’un livre d’Alexandra David-Neel. Il cite un extrait du livre sur le blog de Sheernin:
« Il y a aussi l’aspect ethnographique du phénomène d’Isakower qui serait intéressant à connaître. Par exemple, je lisais hier ces lignes d’une exploratrice : “Les Tibétains ne peuvent guère se résoudre à voir, dans les maladies qui les affligent, l’effet de causes naturelles ; toutes, pensent-ils sont l’œuvre de personnages invisibles appartenant aux autres mondes. (…) Ces personnages, s’ils trouvaient une proie à leur portée, dans la personne d’un malade, ils ne manqueraient pas de s’en saisir.” (Ça nous renvoie à la grippe et à la fièvre.) Dans toutes les cultures se trouvent des croyances de ce genre. Le phénomène d’Isakower a sans doute été à l’origine de pas mal de vocations de shamans… Comment interpréter, dans certaines civilisations, cette espèce de présence qui semble venir vous visiter de temps en temps, autrement que comme une possession démoniaque ? On peut imaginer que des isakowériens eurent même recours à l’exorcisme. Et peut-être même que des isakowériennes finirent sur le bûcher pour sorcellerie13. »
Les récurrences de cette expérience extraordinaire font partie de ce que Marcel Proust appelle la mémoire involontaire. Elles peuvent se produire cinq ou six fois dans une vie (cf. notre rubrique : « 3. Fréquence des réminiscences…. ») Le Narrateur, on l’a vu au chapitre 3, parle d’intervalles souvent longs de plusieurs années entre les occurrences de son phénomène14. On sait que l’auteur de la Recherche avait prévu un moment de donner pour titre général à son œuvre « Les Intermittences du cœur »15. Isakower, lui, évoquant les intermittences de ce phénomène, parle de « vagues intermittentes d’énergie libidinales »16.
(À suivre : 11. Le caractère énigmatique du phénomène.)
Pour avoir connu les deux phénomènes, nous les différencierions sommairement ainsi : Dans le déjà vu, l’affectivité n’est pas concernée ; et on ne ressent pas ce retour du climat de l’enfance ; le déjà vu nous fait voir des images à chaque fois différentes qui n’ont apparemment pas de facteur commun, alors que notre phénomène nous ramène toujours sur le même lieu familier ; et surtout, il est clairement psychosomatique, ce que n’est pas le déjà vu. ↩︎
Le Temps retrouvé, IV, Esquisse XXIV, p. 803 : « Cette félicité qui était en effet aussi différente de tout ce que je connaissais que l’est la musique, spéciale comme une sorte de thème mélodique d’un bonheur ineffable et que j’avais déjà entendue dans la campagne près de Querqueville au cours d’une promenade avec Mme de Villeparisis, à Rivebelle aussi devant le morceau de toile verte et qui cette fois-là avaient éveillé en moi un souvenir que je n’avais pas revu. Quelques autres fois encore à des intervalles souvent longs de plusieurs années, tout d’un coup dans ma vie cette musique je l’avais encore entendue quand Mme de » [le texte s’interrompt ici] ↩︎
Sur ce sujet voir Ed. Bizub, Saisis-moi si tu peux, p. 123. ↩︎
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