Par Dorian Gray*

BnF EST

Les témoins de ce phénomène attestent en général qu’ils l’ont ressenti plusieurs fois, peut-être quatre ou cinq fois au cours de leur enfance ; moins fréquemment à la puberté ; certains l’ont parfois éprouvé alors qu’ils étaient jeunes adultes, puis ces occurrences cessèrent. Que dit Proust de la fréquence de ses propres réminiscences ?

« Arbres vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus, mon œil constate froidement la ligne qui vous divise en partie d’ombre et de lumière, ce seront les hommes qui m’inspireront maintenant, l’autre partie de ma vie où je vous aurais chantés ne reviendra jamais1. » 

Il parle ici des arbres qui accompagnaient souvent certaines de ses réminiscences, comme par exemple lors de la scène des trois arbres, et qui semblaient lui proposer une énigme à résoudre. Marcel Proust écrivit ces lignes dans un carnet en 1908 à l’âge de trente-sept ans. Il avait donc remarqué, depuis plusieurs années déjà, que ce phénomène de résurgence ne se produisait plus. Ainsi, pour lui comme pour les autres témoins de cette étrange expérience, les réminiscences finirent un beau jour par disparaître et ne revinrent plus jamais. Concernant l’intervalle entre les occurrences de ses résurrections, Proust parle dans une esquisse du Temps retrouvé d’intervalles souvent longs de plusieurs années2:

Dans un des premiers états de Du côté de chez Swann3, l’auteur décrit une réminiscence provoquée par le bruit inattendu du choc de son couteau contre une assiette alors qu’il pique-niquait dans les bois de Combray avec son institutrice. Comme il a intégré le lycée Condorcet à partir de la classe de cinquième, à onze ans4, on peut penser qu’il avait une dizaine d’années lors de cette réminiscence. Celle-ci ne fut d’ailleurs pas la première. Il parle en effet, à ce propos, d’une vérité dont il était depuis un moment « le dépositaire enivré5 ». Beaucoup de patients font remonter la première occurrence de leur phénomène à l’âge de trois ou quatre ans. Dans Jean Santeuil, roman antérieur à la Recherche mais non publié de son vivant, Proust écrira que la joie caractéristique qui accompagne les réminiscences apparaîtra plus tard à Jean (c’est-à-dire à Marcel Proust) : « Mais elle n’était pas née alors. Alors la tristesse régnait seule sur sa pauvre enfance6. » L’auteur décrit là son état d’esprit lorsqu’il semble avoir environ sept ans. On peut donc imaginer que ses premières réminiscences apparurent vers l’âge de huit ou dix ans ; je dis cela sous réserve car les faits décrits par Proust sont très difficiles à dater.

L’intervalle entre chacune de ses réminiscences ressemble à peu près à ce que disent généralement ceux qui ont vécu cette expérience. Ainsi, dans Le Côté de Guermantes, alors que le Narrateur s’apprête à coucher à l’hôtel, à Balbec :

« […] ce « moi » que je ne retrouvais qu‘à des années d’intervalles, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, pleurant sans pouvoir être consolé, sur le coin d’une malle défaite. 7»

Dans Contre Sainte-Beuve, Proust déclare qu’il n’a plus ressenti ces « sensations » après l’âge de dix ans (op. cit., p. 53) :

« D’autres fois je me promenais en dormant dans ces jours de notre enfance, j’éprouvais sans effort ces sensations qui ont à jamais disparu avec la dixième année et que dans leur insignifiance nous voudrions tant connaître de nouveau, comme quelqu’un qui saurait ne plus jamais revoir l’été aurait la nostalgie même du bruit des mouches dans la chambre [etc.]. »

Mais parle-t-il ici de sa mémoire involontaire ? Qu’il appelle également « résurrections » ? « Certes ces moments-là sont rares mais ils dominent toute la vie8 » écrit-il à trente-sept ans. Dans le Temps retrouvé il confirmera l’importance qu’eurent pour lui ces rares instants, lesquels lui « avaient été plus précieux pour [son] renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes et métaphysiques9. » C’est également ce que pourraient dire certains isakowériens – personnes ayant éprouvé notre phénomène –, mais pas tous, car si pour certains cette expérience fut agréable, pour d’autres, on l’a dit, elle restera un mauvais souvenir ; mais peut-être domine-t-il également toute leur vie. Proust utilisera l’expression « mémoire involontaire » pour décrire le retour irrépressible et toujours inattendu de ses résurrections. En 1913 il confie à un correspondant : « Mon œuvre est dominée par la distinction entre mémoire involontaire et mémoire volontaire10 ». C’est dire l’importance qu’il attache à son phénomène d’Isakower, lequel, inconnu à son époque, n’avait bien sûr pas encore de nom. Samuel Beckett a donné une bonne définition de cette sorte de mémoire : « La mémoire involontaire est une magicienne rebelle qui ne se laissera pas dicter sa conduite ; elle seule choisit l’heure et le lieu où s’accomplira son miracle. Je ne sais combien de fois ce miracle s’accomplit chez Proust. Je dirais environ douze ou treize fois11. »


(À suivre : 4. Proust en état hypnagogique)


NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Marcel Proust, Carnets, édition critique établie et présentée par Florence Callu et Antoine Compagnon, Paris Gallimard, 2002, p. 38. (Carnet 1, fo 4 et 5.) ↩︎
  2. Le Temps retrouvé, IV, Esquisse XXIV, p. 803.  ↩︎
  3. Cf. Cahiers Marcel Proust 3 (Textes retrouvés, recueillis et présentés par Philip Kolb), Gallimard, 1928, p. 244. ↩︎
  4. André Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Paris Gallimard, 1959, p. 49. ↩︎
  5. Cahiers Marcel Proust, nouvelle série no 3, textes recueillis et présentés par Ph. Kolb, « Un des premiers états de “Swann” », [1908-1909], p. 244-246. ↩︎
  6. M. Proust, Jean Santeuil, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre [1971], compléments de J.-Y. Tadié, Paris Gallimard, coll. Quarto, 2001, p. 79. ↩︎
  7. Le Côté de Guermantes I, éd. Folio, Paris Gallimard, [1988] 2016, p. 75. ↩︎
  8. Marcel Proust, Carnets, éd. Callu & Compagnon, op. cit., p. 130. ↩︎
  9. IV, 461. ↩︎
  10. Le Temps, 13 novembre 1913, « À la recherche du temps perdu », p. 4. Article de Élie-Joseph Bois (en ligne sur Gallica). ↩︎
  11. Samuel Beckett, Proust, Paris, Les Éditions de Minuit, 1990, p. 44 (traduit et présenté par Édith Fournier). ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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