Par Dorian Gray*

Nous n’avions pas l’intention de commenter la réminiscence survenue dans le chalet de nécessité, car nous n’avions pas suffisamment de renseignements sur elle. La publication récente (2022) du Temps perdu apporte des éclaircissements inattendus sur cette scène en particulier et sur les réminiscences proustiennes en général.

Photographie BnF EST (Gallica)

Pour résumer grossièrement, disons que Le Temps perdu est une version première d’où seront tirés Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Son tapuscrit fut présenté en 1912-13 à Grasset. Il va être maintenant question de la comparaison entre les réminiscences décrites dans Le Temps perdu et ces mêmes réminiscences racontées dans la Recherche ; en se focalisant sur ce chalet de nécessité situé sur les Champs-Élysées.

Dans le Temps perdu, l’irruption de la mémoire involontaire dans le psychisme du Narrateur était souvent accompagnée d’une odeur particulière ; une odeur de moisi, ou de renfermé et d’humidité. Cette odeur a disparu, comme on va le montrer, de la plupart de ces mêmes réminiscences exposées dans la version définitive de la Recherche. Pourquoi cette disparition ? C’est ce que l’on va examiner.

Revenons sur le phénomène d’Isakower. Bien qu’une telle odeur de renfermé accompagnant l’irruption de notre phénomène ait déjà été signalée dans la littérature scientifique, elle n’en est pas, semble-t-il, l’un des traits caractéristiques ; comme le sont par exemple les sensations éprouvées dans la bouche ou sur la peau ; ou les impressions de tourbillons, de déséquilibre, ou le sentiment d’être sur un disque qui tournerait lentement, etc.

Voici un extrait d’un article du psychiatre états-unien William M. Easson1 sur le phénomène d’Isakower ; il signale que des consommateurs de stupéfiants peuvent parfois retrouver des sensations telles que l’odeur de la sueur de la personne qui les allaitait lorsqu’ils étaient bébés :

« In his original paper, Isakower states that these memory traces are more often recognized in febrile patients. […] When they recall such drug experiences, these adolescents and young adults often remember very clearly and quite specifically having had then the feeling of being nursed at the breast. They may recognize directly that they have been perceiving once more the sensations that they once had while they were being breast-fed. Often they can recall in vivid detail not only the phenomenon that Isakower describes but they can add to this complex of the remembered sensations. As they remember what they experienced under the effect of the drugs, they may be able to tell how the milk tasted and how much they drank. They may recognize the few straggling hairs on the breast mass around and above them and they remember the smell of the maternal sweat. Sometimes they recall only part of the nursing experience; frequently they recall the whole memory but only in a fleeting fashion and almost lost in the tumult of other vivid memories from their past lives. » (C’est nous qui avons graissé certains passages, ici comme infra.)

Pour illustrer le sujet, voyons maintenant deux exemples tirés de l’article de Easson cité à l’instant ; il s’agit de la description de notre phénomène par un patient qui a pris du LSD :

« I was sucking. Sucking at my mother’s breast, I suppose. I had her big tits in my mouth and it felt like a cushion in my face. I could smell her stinking sweat. It was tickling my nostrils. Still I felt good. It was peaceful… And then I was floating, swirling. Floating all over the universe. I was all over. Not happy, not sad. Just being –all over ».

Deuxième témoignage, tiré du même article (p. 66) mais d’un patient différent :

« One week later, Michael again experienced the Isakower sensation but this time it occured at home as he was almost falling asleep. From time to time he was able to re-experience the Isakower phenomenon at will and add to his experiencing. He now realized that the center mass had brownishreddish color. He could tell that he was drinking a slightly salty liquid. He could feel a rather stale, ‘almost sweaty’ smell. Only for fleeting moments, however, did Michael re-experience the sensation of floating or swirling. Somehow he was unable to recall his feelings voluntarily because  as he said, ‘they  were too far away. They just slipped out of my fingers. I could not hold on them’»

Si, comme le pensent beaucoup de spécialistes, l’effet Isakower est en lien avec l’allaitement, alors on peut raisonnablement imaginer que l’odeur que se remémorent ces deux patients pourrait être, en effet, celle de la femme qui leur donnait le sein.

Allons donc dans le Temps perdu, à la recherche de l’odeur de Mme Proust (si tant est que l’équation : odeur de renfermé = mère soit juste). On va comparer les réminiscences décrites dans le Temps perdu à celles décrites dans la Recherche. On verra que les odeurs de moisi émanant du Temps perdu n’ont pas été reprises dans la Recherche ; hormis celles du cabinet de nécessité.

On reconnaitra ci-dessous l’épisode de la réminiscence des trois arbres, non loin d’Hudimesnil :

Le Temps perdu, p. 519 : « Une fois, comme nous prenions une route de traverse qui descendait sur Couliville [qui deviendra Hudimesnil dans la Recherche], je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas ressenti qu’une fois en respirant l’odeur humide du petit pavillon des Champs-Élysées, depuis ces promenades autour de Combray où il me saisissait si souvent. Du strapontin où j’étais assis en face de ma grand’mère et de Mme de Villeparisis, je venais d’apercevoir en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions trois arbres qui devaient être l’entrée d’une allée couverte et formaient un dessin que je sentis en même temps qu’il passait devant mes yeux, palpiter dans mon cœur.  Dans ces lieux que je voyais pour la première fois ils intercalaient un fragment du site que je n’avais pas reconnu mais que je sentais si bien m’avoir été familier autrefois que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Bricquebec [deviendra Balbec] vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction [etc.]2. »

On pourra comparer avec le texte de la Recherche cité dans notre chapitre 15 intitulé Réminiscence des trois arbres. Soulignons seulement que « l’odeur humide du petit pavillon des Champs-Élysées » disparaîtra complètement de la version définitive des trois arbres dans la Recherche ; pas de mention d’une quelque autre odeur.

Ce « bonheur profond » dont parle l’auteur est pourtant explicitement en lien avec le chalet de nécessité des Champs-Élysées ; il a un trait commun avec lui : l’odeur. Mais on ne pouvait pas le deviner dans la version définitive de la Recherche car Proust a censuré cette odeur humide. Pourquoi ? On avancera plus loin une explication.

Une phrase qui figurait dans la scène des trois arbres sur le plateau de Couliville (Le Temps perdu) a également été modifiée dans sa version définitive de la Recherche. Avant cette modification, on pouvait deviner un lien entre l’épisode des trois arbres et la scène de la madeleine. En effet, dans la version définitive des trois arbres, on lit : « Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. » Alors que cette dernière phrase était, dans Le Temps perdu (p. 521) : « Comme les ombres autour d’Énée ils semblaient me demander de les emmener avec moi, [etc.]. »

On se souvient que la descente d’Énée aux enfers était déjà évoquée dans l’esquisse XIII de l’épisode avec Madeleine (Cf. début de notre chap. 5) ; puis elle avait été retirée de la version définitive. Même chose ici, Énée aux enfers sera ôté de la version définitive des trois arbres. Idem pour l’odeur d’humidité : elle disparaîtra. Était-ce l’odeur méphitique des gorges de l’Averne, signalée par Virgile, et où se trouve l’entrée des enfers qui indisposait3 ? On se souvient également du lapsus memoriæ de Proust confondant, dans l’Esquisse XIII de la scène avec Madeleine (I, 696-697), la descente d’Énée aux enfers avec celle d’Ulysse (cf. la fin de notre chap. 5).

Continuons la comparaison des réminiscences dans le Temps perdu et dans la Recherche :

Voici donc, dans la version définitive de la Recherche, la réminiscence du chalet de nécessité. Le Narrateur vient d’apprendre que les parents de Gilberte, dont il est amoureux et avec qui il joue dans les jardins des Champs-Élysées, n’apprécient pas qu’il fréquente leur fille. Ils viennent juste de le lui faire savoir. On retrouve donc à nouveau de la frustration en toile de fond d’une réminiscence (peu importe si cela ne s’est pas exactement passé comme ça, ce qui compte, c’est que Proust ait choisi de parler de frustration à cet endroit) :

La Recherche (I, 483 sqq ; éd. Folio, Jeunes filles en fleurs, p. 63) : « Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris et dans lequel étaient installés depuis peu ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra non pas d’un plaisir de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. »

Faisons une hypothèse (en forme de digression) : Cette réminiscence aux Champs-Élysées étant la plus consistante, probablement la plus proche chronologiquement de la source de son phénomène d’Isakower, supposons, puisqu’elle semble la plus « riche d’une vérité durable », la plus intense, etc., supposons qu’elle soit advenue en réalité avant la réminiscence de la madeleine. Pour respecter la chronologie des faits tels qu’ils se sont réellement produits, elle aurait alors dû se trouver au début de Du côté de chez Swann, et la réminiscence de la rôtie, la fameuse « scène de la madeleine », eût alors été six cents pages plus loin, dans Les Jeunes filles en fleurs. Mais si Proust avait respecté cette chronologie, imaginons alors la réponse d’un potentiel éditeur : « Vous êtes bien gentil M. Proust, mais déjà que votre style n’est pas facile, si en plus vous bâtissez votre histoire sur des odeurs de toilettes publiques… Non, vraiment, tout ça n’est pas exactement dans la ligne éditoriale de notre Maison. Repassez quand vous aurez autre chose. » C’est sûr qu’avec une madeleine au début, ça passe mieux… Moi je dis ça, je dis rien, hein.

Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Comment ça je délire ? Eh bien, allons feuilleter la préface du Contre Sainte-Beuve. On y trouve toutes les réminiscences importantes sauf une, celle qui justement est jugée la plus importante par celui-là même en qui elles sont apparues, celle des toilettes publiques des Champs-Élysées. Comment expliquer cela ? [Argument à bémoliser car la réminiscence des trois clochers n’est pas non plus dans CSB]. La réminiscence des W.-C. est pourtant celle que l’auteur vient de décrire comme étant la plus riche d’une vérité durable, et qui l’invitait à descendre dans une réalité qu’elle lui laissait deviner, etc. Elle est d’autant plus importante que c’est la seule résurrection, on va le voir plus bas dans Le Temps perdu, qui déclenchera (ou sera associée à) une crise d’asthme. Mais peut-être, et ceci nous paraît plausible, cette réminiscence ne lui était-elle jamais revenue en mémoire avant qu’il ne commençât la rédaction de la Recherche. Isakower signale en effet que le fait de parler de ses réminiscences permet souvent de raviver leur souvenir ; on pense également au psychanalyste Gert Heilbrunn (cf. notre chap. 7, témoin n° 5) qui avait complètement oublié qu’il avait eu un isakower dans sa jeunesse, lequel lui est soudainement revenu en mémoire alors qu’il assistait à une conférence sur… le phénomène d’Isakower. Et si notre hypothèse du lecteur de la maison d’édition refusant le manuscrit ne convainc pas, peu importe, Proust peut très bien avoir décidé seul d’inverser l’ordre d’apparition de ses réminiscences. Signalons aussi que dans une esquisse (XXIV, p. 878 sqq) de la matinée Guermantes, la réminiscence de la madeleine n’est même pas mentionnée : comme si elle n’avait jamais existé ! La réminiscence des toilettes publiques ne figure pas non plus dans l’esquisse XXIV.

Ajoutons que selon Maurice Bardèche, ainsi que Florence Callu, la réminiscence liée aux pavés semble être antérieure à celle liée à l’incident de la tasse de thé et de la madeleine4. Ceci coïncide avec notre hypothèse. Argument supplémentaire : Lors de son séjour à Venise le Narrateur n’évoque aucun phénomène d’Isakower par lui ressenti alors qu’il marchait avec sa mère sur les dalles du baptistère de Saint-Marc (Cf. Chap. 17a sur la réminiscence des pavés, où l’on montre qu’elle n’eut pas lieu à Venise).

De toute façon, si Proust avait joué au bonneteau avec ses réminiscences, plaçant dans son texte celle-ci avant celle-là, pour ce qui concerne notre sujet cela ne change rien car elles ont toutes une même origine. Chaque récurrence d’un phénomène d’Isakower nous renvoie toujours sur le même lieu, toujours à la même époque, lieu que l’on connaît bien, semble-t-il, mais que l’on ne reconnaît pas. Et pourtant ce lieu est en nous-même. Il apparaît cependant que la première réminiscence marque plus que les suivantes (ajouté plus tard : pas si sûr que ça). Mais peut-être des isakowériens passant par là auront-ils un mot à dire là-dessus ? Fin de la digression.

Continuons la description de l’épisode des Champs-Élysées rapportée dans l’édition définitive de la Recherche (J.F. en fleurs, Folio, p. 64 ; I, 483). Françoise assurait que la tenancière du petit pavillon où elle venait d’entrer avec le jeune Narrateur était une marquise.

« Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : “Vous ne voulez pas entrer ? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.’’ Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache, quand nous venions faire une commande, m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait, hélas ! d’accepter ; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses “jardinières’’ et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la “marquise’’ avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins d’espérance à les corrompre que le plaisir qu’on éprouve à se montrer vaguement prodigue envers ce qu’on aime, car je n’ai jamais vu auprès d’elle d’autre visiteur qu’un vieux garde forestier du jardin. Un instant après je prenais congé de la “marquise’’, accompagné de Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de Gilberte. »

Des cubes de pierre ? Tiens, tiens… Comme deux pavés, en quelque sorte ? On aura compris qu’il s’agit de W.-C. à la turque. Maurice Duplay, un ami de Proust, nous apprend que ce dernier rendait de fréquentes visites à la tenancière dudit chalet5. Signalons en passant que selon certains spécialistes le phénomène d’Isakower pourrait être en lien avec l’analité, ou la masturbation6.

Reprenons le récit de Proust. Peu après être passé par ces toilettes publiques, on va voir que le jeune Narrateur eut quelque chose comme une vague éjaculation en jouant avec Gilberte. (Eh bien, Mesdames les duègnes, on dort ?)

Finissons le récit de la version définitive de la Recherche.

Ensuite, le Narrateur chahute avec Gilberte : elle est assise sur une chaise et tient dans sa main, qu’elle cache dans son dos, une lettre que le Narrateur, par jeu, essaye d’attraper. « Elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste auquel j’aurais voulu grimper. » Pendant cette lutte il a une éjaculation précoce à peine perceptible — « comme quelques gouttes de sueur » — ; il est rassuré : Gilberte n’a rien remarqué. (Selon Painter, Proust déclara plus tard qu’il n’avait jamais eu avec Gilberte (Mlle de Benardaky) « que les rapports les plus convenables7. ») Puis ils se séparent. Arrivé chez lui, l’origine de l’odeur du pavillon des Champs-Élysées lui revient en mémoire :

(JF en fleurs, éd. Folio, p. 65 ; I, 483) : « En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois : j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple “joueur de flûte’’ [Bergotte] et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi. »

Voici maintenant la même scène des W.-C. publics racontée cette fois dans Le Temps perdu (p. 334-335), ouvrage, rappelons-le, antérieur à la Recherche :

Le Temps perdu, p. 334 : « Un jour, aux Champs Élysées, je me sentis saisi par une impression délicieuse qui aussitôt abolit tous mes ennuis. Ce fut en entrant par une chaude après-midi dans un petit pavillon frais et treillissé de vert, où étaient placés, en contrebas de l’allée où je jouais, les water-closets, et où je dus attendre Françoise qui avait eu besoin de s’y arrêter. Il devait être un ancien bureau d’octroi du vieux Paris. Ses murs dégageaient une odeur — c’était une odeur de renfermé dont je ne savais pas l’origine — dans la zone de laquelle je ne fus pas plutôt entré que je me sentis enveloppé non d’un plaisir comme ils le sont tous et au milieu desquels on se sent plus instable, plus bref et plus fragile, mais d’une félicité qui semblait au contraire me rendre plus vaste, m’étendre, m’appuyer à elle, si bien que je m’aventurais dans la zone aromatique avec une ivresse inexpliquée et tranquille, comme si j’avais traversé un monde soudain plus durable et plus vrai. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, quand j’étais saisi par le charme d’une impression que je ne pénétrais pas, rester immobile à respirer cette odeur, non pas pour en jouir, car, comme toutes les choses précieuses elle me proposait comme but non pas le plaisir qu’elle donnait par surcroît, mais de tâcher de descendre dans les profondeurs qu’elle n’avait pas encore dévoilées. Je la respirais en cherchant à distinguer une image insaisissable dont elle me caressait, mais la tenancière de l’établissement [lui adressa la parole et lui proposa un cabinet gratis]. »

L’image insaisissable, et son attirance inexplicable, présente lors des autres expériences de mémoire involontaire, se trouve maintenant dans l’odeur de ce pavillon vert et l’invite également à descendre dans les profondeurs de son être. Le Narrateur questionna la préposée sur l’origine de l’odeur :

 Le Temps perdu :  « Elle répondit pourtant à ma question que cette odeur venait de l’humidité du bois ancien. Mais toutes nos impressions sont susceptibles d’une explication matérielle qui satisfait notre raison mais laisse entière leur cause profonde. Et quand, rentré à la maison, un peu de bière que je pris pour prévenir ma crise d’étouffement que je redoutais eut rapproché ma pensée comme un instrument d’optique grossit les nuages lointains que je n’avais pas pu apercevoir au fond de la zone embaumée et m’eut permis de reconnaître la petite pièce de mon oncle Charles à Combray qu’exhalait en effet la même odeur d’humidité, cette cause particulière de mon plaisir ainsi reconnue ne me renseigna pas sur sa raison plus générale. Si un peu de poésie se trouvait parfois se produire en moi au contact de la réalité quotidienne, c’était à mon insu, comme malgré moi, et en me rendant plus heureux que je n’étais jamais, mais sans que je sache pourquoi. »

On l’a dit plus haut : C’est la seule résurrection qui fût suivie d’une crise d’asthme. On ne retrouve pas cette crise dans la version définitive de la Recherche.

L’oncle Adolphe (dans la Recherche) à remplacé l’oncle Charles (du Temps perdu) ; en fait, il semblerait plutôt qu’il s’agît de son grand-père, Louis Weil. C’est ce que dit une note de bas de page de la Recherche (éd. Folio p. 135) ; la scène a été reprise dans l’édition définitive. Plus loin dans le texte, on en apprend un peu plus sur cette odeur : c’est en passant devant le petite pièce de l’oncle Charles [en fait, son grand-père] qu’il la ressentait :

Le Temps perdu, p. 389 : « Le hasard voulut qu’à un moment je me souvins de cette petite pièce de mon oncle Charles de Combray devant laquelle je passais après le déjeuner pour monter lire du Bergotte, et d’où s’échappait, comme elle était plus basse que le jardin, cette odeur humide et renfermée, qui m’avait enveloppé d’une telle atmosphère de joie quand je l’avais retrouvée sans la reconnaître d’abord, dans le petit pavillon des water-closets aux Champs-Élysées. »

En résumé : Comme on vient de le dire, il s’agissait certainement de la petite pièce de son grand-père ; c’est important de le préciser car on se souvient que la réminiscence dite de la madeleine, ravivait le souvenir de la biscotte que lui tendait son grand-père, qu’il était descendu voir dans sa chambre à son réveil, touchait son palais (Cf. CSB, op. cit., p. 44). Ainsi, l’odeur de renfermé ou de moisi, que l’on retrouve dans les autres réminiscences, a peut-être été présente dans l’édition princeps de la scène avec Madeleine. (cf. début de notre chap. 5).

« He could feel a rather stale, ‘almost sweaty’ smell… » Était-ce l’odeur de Madeleine ? de Mme Proust ? Allez savoir…

On a vu que lorsqu’il passait devant la petite pièce de son oncle Charles, le jeune Proust montait lire du Bergotte. Dans la Recherche, ce cabinet de repos « dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés» (I, 71 ; éd. Folio, p. 135). On sait que pour lire tranquillement, ou rêver sans être dérangé, le jeune Proust s’installait parfois dans les water-closets de la maison de ses parents à Combray (Cf. Le Temps perdu, p. 13). Il n’y faisait d’ailleurs pas que lire, nous explique-t-il dans Contre Sainte-Beuve (préface B. de Fallois) :

CS-B, op. cit, p. 54 et suiv. : « Mais à douze ans, quand j’allais m’enfermer pour la première fois dans le cabinet qui était en haut de notre maison à Combray, où des colliers de graines d’iris étaient suspendus, ce que je venais chercher, c’était un plaisir inconnu, original, qui n’était pas la substitution d’un autre. C’était pour un cabinet une très grande pièce. Elle fermait parfaitement à clef, mais la fenêtre en était toujours ouverte, laissant passage à un jeune lilas qui avait poussé sur le mur extérieur et avait passé par l’entrebâillement sa tête odorante. Si haut (dans les combles du château), j’étais absolument seul, mais cette apparence d’être en plein air ajoutait un trouble délicieux au sentiment de sécurité que de solides verrous donnaient à ma solitude. L’exploration que je fis alors en moi-même, à la recherche d’un plaisir que je ne connaissais pas, ne m’aurait pas donné plus d’effroi s’il s’était agi pour moi de pratiquer à même ma moelle et mon cerveau une opération chirurgicale. » […]

Venons-en à l’apogée de son plaisir :

« A ce moment je sentis comme une tendresse qui m’entourait. C’était l’odeur du lilas que dans mon exaltation j’avais cessé de percevoir et qui venait à moi. Mais une odeur âcre, une odeur de sève s’y mêlait, comme si j’eusse cassé la branche. J’avais seulement laissé sur la feuille une trace argentée et naturelle […] Malgré cette odeur de branche cassée, de linge mouillé, ce qui surnageait, c’était la tendre odeur des lilas. » (On trouve également cette scène dans l’Esquisse III, Pléiade, I, 645.)

L’épisode sera repris dans la Recherche, mais les odeurs de sève, de branche cassée, de linge humide, auront elles aussi disparu. Quelques minutes avant la scène d’onanisme, le Narrateur disait qu’il ressentait dans les W.-C. de Combray un trouble délicieux qui venait de l’apparence d’y être en plein air. Et lorsque le soleil fit son entrée par la fenêtre, il lui dit : « Ôte-toi de là mon petit que je m’y mette ». On pense évidement à la célèbre réplique de Diogène face à Alexandre venu le voir ; mais aussi à la non moins célèbre prière de Diogène se masturbant en public : « Plût au ciel qu’il suffît également de se frotter le ventre pour apaiser sa faim. » Des contemporains de Diogène prétendirent qu’il mourut d’étouffement (cf. Diogène Laërce).

Continuons : Le renfermé dans Jean Santeuil. La réminiscence la plus importante de l’ouvrage avoisine une odeur de bois. C’est elle, on l’aura deviné, qui déclenchera l’effet Isakower.

On ne sera pas étonné d’apprendre que cette dernière réminiscence, comme celles de la Recherche, eut lieu en soirée : « C’était la fin de l’après-midi, l’heure où l’on partait pour les promenades à Réveillon. » (JS, op. cit. p. 461).

Jean Santeuil, op. cit, p. 462 sqq : « Ce sont là les belles heures de la vie du poète, celles où le hasard met sur son chemin une sensation qui enferme un passé et qui permette à son imagination de faire connaissance avec le passé qu’elle n’avait pas connu, qui n’était pas tombé sous son regard et que l’intelligence, l’effort, le désir, rien ne pouvait lui faire connaître. Il lui fallait le souvenir, non pas précisément le souvenir, mais la transmutation du souvenir en une réalité directement sentie. Cette odeur que je sens tout d’un coup en entrant dans cette maison où certes je ne venais pas chercher de la beauté, mais je la reconnais ! C’est l’odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois où dès que je rentrais je sentais cette odeur spéciale, et où j’ai été si triste, où tout me présentait si peu de beauté. Mais elle enveloppait ma vie de son arôme peu agréable. Dès que, ayant poussé la petite porte et traversé le petit jardinet du bord de mer, j’entrais dans la maison, c’est accueilli par cette odeur, suivi par elle, que je montais les marches de bois qui craquait sous mes pieds, que je changeais mes vêtements dans ma chambre. […] « Aussi en la sentant ai-je senti toute une vie remonter, que mon imagination n’avait pas connue, qu’elle recueille en cet instant, la goûtant » [etc.].

Ici on pense évidement à la frustration de l’enfant à Combray, montant l’escalier détesté (côté Swann…, Folio, p. 80 ; I, 27) où il s’engageait toujours si tristement, et qui exhalait une odeur de vernis, laquelle avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin. On devine là que cette frustration est liée à la scène du baiser (ou plutôt de l’absence de baiser). En d’autres termes, cette réminiscence décrite par Proust dans Jean Santeuil renvoie elle aussi à un traumatisme oral.

Alors que tout Jean Santeuil est écrit à la 3e personne du singulier, l’auteur ici bascule soudainement vers la première personne pour mieux décrire sa réminiscence. Il reprendra la 3e personne juste après, et ce jusqu’à la fin du roman (voir notre chap. 20, Jean Santeuil et les réminiscences). Cette résurrection, déclenchée par une odeur, et dont il continue la description pendant plus d’une page, l’amènera à envisager, quelques pages plus loin, l’idée d’une possible vie extra-temporelle. Parmi les effets de cette réminiscence  : elle donne la primauté à l’imagination sur l’intelligence,

« en nous montrant à nous-mêmes si heureux dès lors que nous sommes dégagés du présent, comme si notre vraie nature était hors du temps, faite pour goûter l’éternel et, mécontente du présent, attristée du passé, tressaillait tout à coup quand du choc du présent et du passé jaillissait quelque chose qui n’est ni aujourd’hui ni hier, cet aujourd’hui conservé sans modification de substance, mais hors du temps, essence réelle de notre vie. »

Hors du temps, est-ce à dire : En un lieu où Proust ne pourra pas (re)voir le traumatisme oral ? Quoiqu’il en soit, si « l’être extra-temporel » n’est pas encore nommé, il est ici clairement en gestation dans sa tête.

Que reste-t-il des odeurs de moisi, de renfermé, etc., dans la version définitive de la Recherche ? Rien ou quasiment rien. Refoulées, censurées. Elles subsisteront seulement dans l’épisode du petit pavillon vert des Champs-Élysées. Proust ne publia ni Jean Santeuil ni Le Temps perdu ni Contre Sainte-Beuve, c’est-à-dire tous les textes où se trouvaient ces odeurs. Et pourtant, ces effluves de renfermé sont le dénominateur commun aux expériences de mémoire involontaire de l’auteur. Qui plus est, il suffit de relire les textes de Proust cités ici sur cette page, et de les comparer à ce que l’auteur dit des autres résurgences de son effet d’Isakower pour comprendre que ce qui se passa en lui au chalet de nécessité fut la plus intense des réminiscences, la plus pleine d’une vérité sur laquelle il pouvait s’appuyer, comme il le dit lui-même. 

Pourquoi Proust fit-il disparaître ces effluves de la Recherche ? Peut-être parce qu’il eut l’idée, entre temps, de rattacher ses réminiscences, ainsi que l’être extratemporel, au baptistère de Saint-Marc à Venise, comme on l’a déjà signalé dans nos chap. 16 et 17, afin de leur donner une origine spirituelle. On sait qu’il avait visité le baptistère avec sa mère. Le Repos de Saint-Marc, sorte de guide touristique que Proust avait à la main en visitant la cité italienne, décrit ses fonts baptismaux. Ruskin, l’auteur du « guide », n’était pas un inconnu pour Proust puisque ce dernier avait traduit en français deux de ses ouvrages avec sa mère.

Le Repos de Saint-Marc : « Comme vous le voyez ce lieu [le baptistère] consiste essentiellement en deux parties surmontées toutes deux d’une coupole ; dans l’une se trouvent les fonts baptismaux et dans l’autre l’Autel. L’une signifie le Baptême des eaux de la Repentance, l’autre la Résurrection, à une vie nouvelle ; le baptême de l’eau où meurent les convoitises de la chair, le baptême de l’Esprit où naît la vie nouvelle pour ce monde et pour la vie éternelle9. »

Et pour bien montrer qu’il reconnaît l’être extra-temporel comme conforme à l’enseignement dispensé par les murs du baptistère, Proust utilisera parfois le terme « résurrection » [en fait, Sollier aussi, ainsi que d’autres, l’utilisaient déjà] à propos de ses réminiscences. Ainsi écrira-t-il dans Le Temps retrouvé : « car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales [etc.]. » ; on trouvera également : « De sorte que ce que l’être par trois et quatre fois ressuscité en moi venait de goûter [etc.]. » ; ou bien : « L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette [etc.]. » En choisissant un baptistère pour évoquer l’être extratemporel, il assigne à ce dernier une origine céleste ; cet être apparaît au Narrateur comme un sauveur ; que l’on se souvienne seulement de la phrase qui introduit la matinée Guermantes :

« Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l‘avertissement [le phénomène] arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre. »

Peut-être l’auteur chassa-t-il les susdits effluves car le moisi et le renfermé des W.-C. publics n’étaient pas vraiment le parfum qui pût convenir, pensait-il, à un personnage de la qualité de l’ « être extra-temporel » ; surtout si, dorénavant, il allait lui attribuer une origine quasi religieuse, et donc une odeur de sainteté ! Ainsi, lors de la matinée Guermantes, alors que se manifesta longuement en lui la présence de cet être si particulier, Proust mentionna seulement une grande chaleur, « mêlée d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier ». Mais la phrase n’est pas sans rappeler celle que l’on a citée supra, lorsque le Narrateur passait devant le cabinet de son grand-père pour rejoindre un autre cabinet et lire du Bergotte ou y rêver :  « ce cabinet [du grand-père]dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés» (Côté Swann… éd. Folio, p. 135). 

Dans Le Temps perdu, l’auteur évoque une journée au cours de laquelle il joua avec Gilberte alors qu’il se sentait malade ; il avait caché son état à ses parents craignant qu’ils lui interdissent d’aller aux Champs-Élysées. Le soir, on fit venir le docteur Cottard ; il diagnostiqua une « congestion pulmonaire ». La convalescence fut longue ; le jeune Narrateur eut presque chaque jour de « longues crises d’étouffement » (Le Temps perdu, p. 402). Dans la Recherche, ce passage concernant son indisposition, ses étouffements et sa convalescence, est situé juste après la réminiscence du chalet de nécessité. Celle-ci pourrait bien être la réminiscence princeps de Proust ; entendons par là : la première apparue dans la vie de l’auteur. Les réminiscences ont la même source, on l’a vu au chap. 17, la scène du coucher. On s’aperçoit maintenant qu’elles ont aussi toutes la même odeur, l’odeur de moisi. D’où vient cette odeur ?

Que dit l’ordonnance du Dr Cottard ? « Chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. » Les parents ne suivirent aucune de ces prescriptions qu’ils trouvèrent sans rapport avec son cas. Mais son état s’aggravant, ils décidèrent de suivre à la lettre l’ordonnance du Dr Cottard ! On devine là des problèmes intestinaux liés aux réminiscences.

Nous en étions là de notre étude lorsque nous tombâmes sur un texte de Roland Barthes ; plus exactement, il s’agit d’un entretien qu’il eut avec un journaliste de France Culture au cours duquel il décrivit un comportement curieux de Marcel Proust. Après lecture à l’antenne du passage concernant le fameux chalet de nécessité, Barthes fait ce commentaire :

« Ici, c’est dit avec légèreté et bien sûr ça paraît un peu bizarre que ce soit finalement l’espèce d’atmosphère renfermée d’un lavabo public qui puisse procurer au narrateur cette sensation, mais c’est vrai, c’est comme ça que Proust vivait ces endroits-là et on sait qu’il a toujours accordé beaucoup d’importance à l’espèce de sensation très énigmatique qu’il trouvait dans ce qu’on appelle les cabinets, et on sait que pratiquement, dans la vie pratique, Proust, quand il allait par hasard voir un ami chez lui, demandait toujours à aller aux cabinets — c’est une des premières choses qu’il demandait à faire — et il y restait très longtemps, un quart d’heure, parce qu’en réalité — là, on touche aux marges, aux excentricités de la personnalité proustienne — il est certain que pour cet homme — nous en reparlerons — l’odorat a été un drame de toute la vie puisque c’est ça qui lui donnait des crises d’asthme, mais il avait aussi une sensibilité extrême de l’odorat, et il y avait tout un monde de souvenirs, de sensations qui touchaient peut-être au fond à des zones de folie de la personnalité proustienne qui venaient à travers ce type de sensation10. »

Ce commentaire confirme ce que l’on pouvait deviner : la réminiscence du chalet de nécessité fut bien plus importante pour Proust que celle de la madeleine. Citons à nouveau ces lignes de la Recherche lorsque le Narrateur entra dans les W.-C. des Champs-Élysées : « une fraîche odeur de renfermé […] me pénétra non pas d’un plaisir de la même espèce que les autres […] mais au contraire un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. » Restons sur la citation de Roland Barthes. Pourquoi Proust demandait-il toujours à aller aux cabinets en arrivant chez un ami ? Tout simplement parce qu’il souffrait parfois de problème gastrique, comme le confirme sa correspondance avec sa mère ou avec des proches, et il se soignait avec des laxatifs. Ainsi notre hypothèse se vérifie. Lors d’une consultation avec le Dr Linossier, il déclara : « Je vais beaucoup — et mal — à la garde-robe, et toujours en beaucoup de fois. […] Une fois par quinzaine, à peu près, je prends à dîner, au milieu du dîner, une pilule de Cascarine Leprince qui me fait aller sept ou huit fois à la garde-robe ou plus, dans mes vingt-quatre heures suivantes. […] Je ne fais jamais de grand lavages parce qu’ils me donnent des transpirations insupportables11. » Dans une lettre à sa mère, le 8 septembre 1901, il se demande si son asthme ne viendrait pas des vers ; et si il ne devrait pas à tout hasard essayer quelque chose : Le Dr. Brissaud, dit-il, conseille (dans son livre) les lavements au mercure, etc. On pourrait multiplier les citations attestant les problèmes gastriques de Proust.

La réminiscence des toilettes publiques est également liée à sa rencontre avec Marie de Benardaky, une amie d’enfance qui faisait partie de la petite bande de camarades avec lesquels il jouait à peu près tous les jours dans les allées des Champs-Élysées. Marie de Benardaky aurait en partie servi de modèle au personnage de Gilberte. Proust tomba amoureux d’elle. Pour replacer l’irruption de cette « résurrection », remettons-la dans son contexte.

Allons donc voir sa rencontre avec Gilberte sur ce même lieu mais, cette fois, décrite dans Jean Santeuil (op. cit., p. 85) :

Jean Santeuil : « Aussi Jean [Marcel Proust] n’alla pas d’abord au collège et quand il était à Paris, les jambes nues pour se laisser brunir, il restait toute la journée aux Champs-Élysées sans que l’invitation des petits garçons, les avances des petites filles, ou les menaces de la bonne pussent le décider à rompre son silence désespéré et à quitter le banc où il se réfugiait la tête contre l’appui. Puis tout changea. Il avait fait la connaissance d’une jeune fille russe avec de grands cheveux noirs, des yeux clairs et moqueurs, des joues roses, et qui brillait de cette santé, de cette vie, de cette joie qui manquaient à Jean. Bientôt, depuis le matin il ne pensait plus qu’au moment où il allait la voir sourire et jouer. Et pendant tout le temps qu’elle était là, il restait près d’elle, jouant aux barres, à cache-cache, à glisser. Quand elle arrivait aux Champs-Élysées vers trois heures avec sa gouvernante et sa sœur, il recevait un tel coup au cœur qu’il manquait à chaque fois de tomber et restait quelques instants blanc comme un linge à reprendre son équilibre. Il mesurait son plaisir à la voir par l’immensité de son désir de la voir et de son chagrin de la voir partir […] Chaque fois qu’elle lui parlait comme aux autres, il sautait de joie dans l’allée dans l’ivresse de se sentir aimé. Mais il remarquait tristement que sa gentillesse pour lui ne ressemblait pas à son amour pour elle, et qu’elle lui déclarait sans effroi : “S’il pleut demain, je ne viendrai pas. À après demain”. Mais heureusement il n’avait encore jamais plu. »

Plus tard, dans une lettre de 1918 à la princesse Soutzo, Proust écrira à propos de Marie de Benardaky : « Elle a été l’ivresse et le désespoir de mon enfance12. » Le désespoir vint de ce que les parents de Marie et ceux de Marcel ne voulurent pas, on l’a dit, que se prolongent ces amours enfantines. Après le coup de foudre, le coup de tonnerre : Ils ne furent plus autorisés à se voir. C’est par cette affreuse nouvelle que commence le passage concernant le petit pavillon des Champs-Élysées relaté dans la Recherche. Il semble que cette frustration amoureuse fut sans doute « capitalissime » dans la vie affective du jeune Proust. Peut-être renvoie-t-elle à une frustration affective antérieure et aussi mal supportée. Cette dernière serait-elle en relation avec une odeur de sueur, de moisi, ou de renfermé, « a rather stale, ‘almost sweaty’ smell » ?

Quel était l’idéal de vie du Narrateur enfant ? il renvoie aux toilettes publiques des Champs-Élysées ! Ainsi, alors qu’il conversait en voiture avec Bergotte, ce dernier lui vanta les plaisirs de l’intelligence. Tout en l’écoutant, le Narrateur se disait intérieurement :

« Hélas il disait cela mais comme je n’étais heureux que dans les moments de pure flânerie, quand j’éprouvais du bien-être ; combien ce que je désirais dans la vie était purement matériel, et avec quelle facilité je me passerais de l’intelligence. […] je pensai que j’avais une vie où j’aurais été lié avec la duchesse de Guermantes, et où j’aurais souvent senti comme dans les water-closets des Champs-Élysées, une odeur qui m’eût rappelé Combray. Dans cet idéal de vie que je n’osais lui confier, les plaisirs de l’intelligence ne tenaient aucune place. » (Le Temps perdu, p. 428)

Nous nous étions juste fixé pour tâche de montrer que les réminiscences proustiennes prenaient leur source à un phénomène d’Isakower, rien de plus. On s’arrêtera donc ici.

Fin de l’Origine des réminiscences proustiennes. Suivent une courte bibliographie sur le phénomène d’Isakower (chap. 22) et une Annexe (chap. 23).

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Easson, William, « The Earliest Ego Development, Primitive Memory Traces, and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, 1973, no 42, p. 6 ↩︎
  2. Proust, Le Temps perdu, éd. Jean-Marc Quaranta, Paris, Bouquins édition, 2021, p. 519. – La réminiscence des trois arbres dans la Recherche : Jeunes filles en fleurs, éd. Folio, p. 284 ; II, 75. ↩︎
  3. Cf. Énéide, VI, 183-217. ↩︎
  4. Proust, Carnets [de 1908], éd. F. Callu & A. Compagnon, Paris, Gallimard, 2002, p. 49. ↩︎
  5. Duplay, Mon ami Marcel Proust, op. cit., p. 11. ↩︎
  6. Jules Glenn et al., « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », JAPA, 1993, vol 41, n4, p. 1123-1134.
    ↩︎
  7. George D. Painter, Marcel Proust, trad. Cattaui & Vial, Paris, Mercure de France, 1992., p. 74. ↩︎
  8. Proust, Contre Sainte-Beuve, éd. Pierre Clarac, La Pléiade, Paris Gallimard, 1971, p. 211-212 ↩︎
  9. Ruskin, Le Repos de Saint-Marc, trad. K. Johnston, Paris, Librairie Hachette, 1908, p. 95. (En ligne sur Gallica) ↩︎
  10. Roland Barthes, Marcel Proust ; mélanges, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 109. ↩︎
  11. Christian Gury, Charlus (1860-1942) ou aux sources de la scatologie et de l’obscénité de Proust, Paris, éd. Kimé, 2002, p. 254. ↩︎
  12. Lettre citée par Jean-Yves Tadié, op. cit, I, p. 98. ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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