Par Dorian Gray*

BnF EST

La scène du coucher à Combray appartient au domaine de la mémoire volontaire de l’auteur ; a priori elle n’est donc pas concernée par notre étude, laquelle porte sur la « mémoire involontaire ». Et pourtant, toutes les résurrections renvoient à cette scène du baiser donné à sa maman, qu’il attend pour pouvoir s’endormir. Il faut donc l’examiner. Les réminiscences proustiennes sont liées à la désolation du soir et à la frustration orale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la scène dite de la madeleine (mémoire involontaire) est située dans le roman immédiatement après celle du coucher (mémoire volontaire) ; l’auteur a ainsi lié les deux scènes, volontairement ou pas.

Toutes les résurrections du héros eurent lieu à la même heure :

C’est en rentrant le soir que sa mère lui proposa un peu de thé1 ; dans la préface de Contre Sainte-Beuve, c’est également un soir, « étant rentré glacé par la neige » que sa vieille cuisinière lui proposa une tasse de thé2 ; c’est peu avant le coucher du soleil qu’eut lieu la réminiscence de Martinville-le-Sec3 ; lors du voyage en automobile avec Agostinelli dans la campagne caennaise, c’est « dans la lumière de cinq heures du soir » que les trois clochers tourbillonnèrent4 ; la réminiscence des trois arbres eut également lieu peu avant le coucher du soleil ; on sait d’après un avant-texte de la réception à l’hôtel Guermantes (Le Temps retrouvé) que cette scène, où eurent lieu plusieurs résurrections, avait été prévue à l’origine pour se dérouler en soirée5 ; c’est ce qu’attestent également les notes préparatoires du carnet no 36 ; si le terme « matinée » indique, au théâtre ou à une réception, que l’événement commencera en début d’après-midi, le texte de la scène du buffet mentionne que les réminiscences de la matinée Guermantes se passent le soir : « Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n’avais pas repensé et où dans ma petite enfance7, [etc.] ». La réminiscence des bottines se passe juste avant que le Narrateur ne se mette au lit ; une variante de cette scène la fait commencer à l’heure du dîner et continuer alors que la nuit est déjà tombée (III, 1431). Enfin, selon un des premiers états de la Recherche retrouvés par Philip Kolb, c’est vers cinq heures du soir que se produisit la réminiscence déclenchée par le bruit d’une cuillère contre une assiette lors d’un goûter du jeune Proust avec son institutrice8.

Bref, ces réminiscences ont la régularité d’une horloge. Cela montre bien que son phénomène d’Isakower est en lien avec son angoisse, la désolation du soir, c’est-à-dire en lien avec le baiser du soir (ou plutôt son absence). On note en passant que si pour l’inconscient le temps n’existe pas, il sait à l’occasion être ponctuel…

Et lorsqu’il essayait de se souvenir de Combray, c’était toujours l’image de l’escalier détesté qui lui revenait en mémoire (mémoire volontaire) ; toujours sous l’éclairage de sept heures du soir, jamais sous celui d’une autre heure9.

Cette scène du coucher est surtout caractérisée par l’intensité des sentiments exprimés par le Narrateur, lequel allait bientôt avoir sept ans. Il est impatient car il attend que sa mère monte le voir dans sa chambre pour l’embrasser (embrasser sa mère) avant qu’il ne s’endorme. Dans la Recherche, comme elle tarde à venir, il s’imagine sa mère dans le salon, en bas, avec des invités, participant à quelque fête inconcevable au sein de laquelle elle serait entraînée loin de lui par des tourbillons ennemis, pervers et délicieux ; sa propre mère allant jusqu’à rire de lui ! (Il lui avait fait passer un billet lui demandant de monter le voir, mais elle ne vint pas.) Sa mère qui ne l’aime plus et qui s’irrite de se sentir harcelée par lui ! Bref, sa jalousie exacerbée le mit hors de ses gonds. D’après Jean-Yves Tadié l’enfant avait sept ans et cette scène a dû se produire plusieurs fois. Finalement, comme on sait, la maman restera dormir dans la chambre de son fils et lui fera la lecture de François le Champi, de George Sand.

Selon les critiques, la version de Jean Santeuil de la scène du coucher renferme sans doute plus de vérité littérale que celle de la Recherche10. Dans Jean Santeuil, on apprend que la mère de Jean (ce dernier représente évidement Proust ; rappelons en passant que Jeanne est le prénom de la mère de Marcel) on apprend, disions nous, que la mère de Jean restait régulièrement dans sa chambre en attendant qu’il s’endorme. Ce soir-là, alors que sa mère allait quitter sa chambre et redescendre pour rejoindre son mari et un invité, Jean tente de la retenir :

« […] Jean, sentant qu’elle partait sans qu’il pût maintenant la faire revenir, irrévocable, n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Sa mère fâchée voulut partir, lui faire des reproches. Les sanglots redoublèrent. Il la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressée, poussant des cris, dépensant maintenant à consommer sa faute la violence que le remords exerçait contre lui11. »

Sa mère, attristée de son impuissance à guérir son fils, affligée par « ce retour en arrière », par la régression de son enfant qui ne peut décidément pas s’endormir sans elle, s’installa à son chevet. Elle répondit à Augustin, un domestique venu s’enquérir de ce qui se passait : « M. Jean ne sait pas lui-même ce qu’il a, ce qu’il veut, il souffre de ses nerfs. » Ces paroles firent « tant de plaisir à Jean, en soustrayant à sa volonté responsable, pour l’attribuer à un état nerveux involontaire, les cris et les sanglots dont il avait tant de remords, ces paroles lui causèrent plus qu’une joie momentanée, elles exercèrent sur sa vie une influence profonde12. » Son attitude continuera d’être jugée comme déplorable, « mais non plus comme coupable. […] au lieu du devoir d’éviter une faute il ne conçut plus que l’avantage de soigner une maladie. » On apprend dans Contre Sainte-Beuve que lorsque Proust était malade, sa mère couchait près de lui13.

Revenons à la Recherche. Selon George Painter, l’incident François le Champi eut lieu à Auteuil. L’enfant avait de la température, un médecin prescrivit des médicaments, sa mère n’en tint pas compte et lui offrit du lait (tiens, tiens…) en lui lisant François le Champi et La Petite Fadette14. Enfin, d’après Christian Péchenard, « la scène du baiser et presque tous les événements de l’enfance se sont passés à Auteuil, entouré de la seule famille de sa mère15. »

La scène du baiser du soir ne saurait être complète sans la lecture de notre chapitre 17a : la réminiscence des pavés. Nous fusionnerons sans doute ces deux chapitres un jour.

Un mot sur François le Champi, livre qui a tant marqué l’auteur de la Recherche. Un soir d’automne, à la brune, George Sand décida de raconter à un ami une histoire qu’elle avait entendue la veille, contée alternativement par un chanvreur et la servante du curé, à l’heure de la veillée. L’histoire reprend le thème de la séparation d’avec la mère, mais aussi celui du désir de fusion avec elle. Ce champi est un petit bâtard, un enfant trouvé dans les champs — d’où son nom — dont on ignore le père, et qui eut quatre mères ; il a donc vécu quatre séparations maternelles, ce qui a sûrement impressionné le jeune Proust. En effet, la mère biologique de François est morte en couches, ou peu après ; la seconde mère fut sa nourrice ; dont George Sand dit par ailleurs que ce personnage, si bien nommé, est la « mère véritable dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse »16. La troisième mère fut la Zabelle, qui avait l’âge d’être sa grand-mère et pour qui l’enfant éprouvait un véritable amour (on pense évidemment à la grand-mère de Proust) ; il la considérait comme sa vraie mère bien qu’il fût élevé depuis l’âge de six ans par Madeleine Blanchet, la meunière. À la mort de Zabelle, Madeleine devint désormais sa vraie mère (la quatrième) ; un jour qu’elle l’embrassa, il se jeta à son cou, devint tout pâle et en pleura de bonheur. Là encore, la fiction rejoint la réalité car ces embrassades ne plurent pas à tout le monde. Une servante déclara que « ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille17 » ; de même, le père du Narrateur voulait faire cesser ses embrassades avec sa mère, trouvant ces manifestations sentimentales ridicules. On lit en effet dans L’Hygiène du neurasthénique, ouvrage co-écrit par les professeurs Ballet et Adrien Proust, père de Marcel (le père du Narrateur était directeur dans un ministère), qu’il faut séparer de son entourage le sujet atteint de nervosisme lorsque l’on découvre entre lui et une autre personne de son entourage une « tendresse exagérée »18. Il fallait, toujours selon ce même traité, tenir à l’écart les émotions de l’enfant, les « étouffer »19. La maman, obéissante, conformément au Code civil, continuera dans la direction imposée par le père : elle sautera tous les passages de François le Champi où il est question d’amour afin que tout émoi soit étouffé. Là encore, fiction et réalité se mélangent, car dans le conte relaté par Sand, lorsque Madeleine faisait la lecture à son fils François, elle arrangeait certains passages afin qu’il les pût mieux comprendre.

Cadet Blanchet, le mari de Madeleine, éloigna le champi de sa femme ; François travailla alors dans un autre moulin, trop loin pour revoir Madeleine, ne serait-ce même seulement de temps en temps. Ce fut la quatrième séparation d’avec une mère. Son nouveau patron l’invita à épouser sa fille, mais François déclina la proposition. Apprenant la mort de Cadet Blanchet, le champi retourna auprès de Madeleine.

Tout fut bien qui finit bien : Le jeune homme épousa sa maman, Madeleine, en l’église de Mers. « Et Madeleine […] comprit mieux que par des paroles que ce n’était plus son enfant le champi, mais son amoureux François, qui se promenait à son côté. » Ils furent heureux, mais, prudente, – sans doute à cause de la censure – George Sand ne nous dit pas s’ils eurent beaucoup d’enfants.

 (À suivre : 13. Réminiscence des trois arbres et des trois clochers)


NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Du côté de chez Swann, I, 44. ↩︎
  2. Contre Sainte-Beuve, La Pléiade, op. cit., 1971, p. 211. ↩︎
  3. La Recherche, I, 177 sqq. ↩︎
  4. Mélanges (dans le vol. du Contre Sainte-Beuve), La Pléiade, p. 64 sqq. ↩︎
  5. Cf. Marcel Proust, Matinée chez la Princesse de Guermantes, éd. critique de Henri Bonnet et Bernard Brun, Cahiers du Temps retrouvé, Paris Gallimard, 1982, p. 31. ↩︎
  6. Cf. M. Proust, Carnets, op. cit., p. 301. (Carnet 3, f. 31, verso.) Au fo 35 Proust parle d’une soirée Guermantes. ↩︎
  7. Le Temps retrouvé (I, 459). ↩︎
  8. Voir : Cahiers Marcel Proust, Gallimard, N.R.F., nouvelle série  no 3, Ph. Kolb, « Un des premiers états de Swann », [1908-1909], 1971, p. 244-246. ↩︎
  9. Du côté de chez Swann, (I, 43).
    ↩︎
  10. George D. Painter, Marcel Proust, op. cit., p. 33. ↩︎
  11. M. Proust, Jean Santeuil, op. cit., p. 75-76. ↩︎
  12. M. Proust, Jean Santeuil, op. cit., p. 78. ↩︎
  13. C.S-B, Éd. Bernard de Fallois, Gallimard, Paris 1954 [2019], p. 60. ↩︎
  14. G. D. Painter, op. cit., p. 34. ↩︎
  15. Ch. Péchenard, Proust et les autres, op.cit., p. 267. ↩︎
  16. G. Sand, Jeanne, éd. établie, présentée, annotée par Pierre Laforgue, Joué-lès-Tours, La Simarre, 2013, p. 70. ↩︎
  17. G. Sand, François le Champi, Paris, Hachette, 1855, p. 56. (En ligne sur Gallica, lien valide en août 2017.)
    ↩︎
  18. A. Proust et G. Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, Paris, Masson, 1897, p. 170. (En ligne sur Gallica ; lien valide en septembre 2017.) ↩︎
  19. idem, p. 128, 152 sqq. ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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