17. Réminiscence des bottines

Par Dorian Gray*

BnF EST

(Message de service : Des clients de l’enseigne commerciale Réminiscence, qui vend des bottines, atterrissent parfois, en périodes de soldes, sur cette page. Nous nous excusons auprès de Réminiscence de cette fâcheuse interférence. La Direction.)

Nous aurions pu nous arrêter ici ; l’argumentaire démontrant que les réminiscences décrites par Proust dans la Recherche proviennent d’un phénomène d’Isakower est assez copieux. Nous ignorons s’il est possible convaincre une personne n’ayant pas éprouvé cette expérience (parfois même nous en doutons) mais nous ne pensons pas que celles qui l’ont vécue nous contrediront : Un phénomène d’Isakower est bel et bien à l’origine des réminiscences dites proustiennes.

Nous ne pouvions partir sans signaler à l’attention des isakowériens la réminiscence des bottines, laquelle les intéressera sans doute, vu qu’il y est à nouveau question de cette étrange présence que certains (beaucoup ?) d’entre nous ont pu ressentir. Autant le dire tout de suite, selon nous la « réminiscence des bottines » n’est pas un phénomène d’Isakower, donc pas une réminiscence. On n’y retrouve pas l’atmosphère de notre phénomène. C’est une scène reconstituée. On verra plus bas que Céleste, la femme de chambre de l’auteur de la Recherche, relate dans son livre, Monsieur Proust, une scène qui ressemble en tous points à celle décrite dans la Recherche ; Céleste, à l’instar de la grand-mère du jeune Marcel, s’agenouillera à son tour aux pieds de Proust pour l’aider, non à ôter mais à chausser ses bottines. Un passage de Mon ami Marcel Proust (p. 24 sqq) nous fait également douter de cette « réminiscence » : Maurice Duplay y décrit le futur auteur de la Recherche ahanant à chacun des boutons de ses bottines qu’il arrivait péniblement à fermer à cause de son asthme, tout en discutant ; le tout durant dix minutes environ.

Proust a situé cette reconstitution dans le cadre de son second séjour à Balbec, soit un an après le décès (1933) de sa grand-mère.  Le Narrateur est parti seul à Balbec ; il séjourne au Grand-Hôtel où sa mère doit le rejoindre dans deux jours. Le texte suivant se trouve dans Sodome et Gomorrhe II, chap. I (Pléiade : III, 152-153 ; et dans l’édition Le Livre de poche, 1993, p. 228-229) :

« Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée ; le visage de ma grand-mère, non pas de celle que je m’étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n’avait d’elle que le nom, mais de ma grand-mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu une attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous des grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant – plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d’apprendre qu’elle était morte. J’avais souvent parlé d’elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n’y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand-mère, parce que, dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu’à l’état virtuel le souvenir de ce qu’elle avait été. À n’importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n’a qu’une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu’il s’agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l’imagination, et pour moi par exemple tout autant que de l’ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. C’est sans doute l’existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent. En tout cas si elles restent en nous, c’est la plupart du temps dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d’ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre des sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. »

Selon une variante de cet épisode  (III, 1431), la scène commence à l’heure du dîner et se poursuit alors que la nuit est déjà tombée. Elle nous ramène donc, elle aussi, à Combray, à la désolation crépusculaire et à ce que le Narrateur appelait le drame de son déshabillage. Implicitement, elle est donc liée à la frustration du baiser du soir, ou plutôt à l’absence du baiser donné à sa mère. Cette scène des bottines se passe lorsque Proust a dix-neuf ans1 ; mais les indications rapportées par l’auteur sont-elles exactes ? Dix-neuf ans ça fait peut-être un peu vieux pour ressentir un phénomène d’Isakower.

Mais ce qui nous fait douter de l’authenticité de cette réminiscence, c’est que l’on ne retrouve pas tellement d’éléments de notre phénomène dans cette scène. D’ailleurs, Proust lui-même parle à son sujet de souvenir involontaire et non de mémoire involontaire ou de résurrection. Il a transposé ici l’évocation de cet être fantomatique (« qui était moi et plus que moi ») qui fait écho à celui de la scène de la madeleine et du thé au lait, mais il manque ce spectaculaire retour en enfance si caractéristique des récurrences de notre phénomène. Nous entendons bien qu’il y a dans cette scène un retour en arrière d’une dizaine d’années (son premier séjour à Balbec avec sa grand-mère où advint une scène similaire, citée ci-dessous, mais rien ne nous évoque vraiment l’atmosphère d’un effet Isakower.)

La scène que l’on vient de voir, bien que recomposée, apporte une phrase essentielle : « Aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. » Ce qui est en jeu dans l’effet Isakower, c’est l’affectivité du sujet, ce qu’il a de plus intime. Dans la scène de la madeleine, le Narrateur rapproche la sensation qu’il a ressentie de celle procurée par l’amour :

« Il [un plaisir délicieux] m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. »

On trouvait déjà cette idée-là dans une esquisse de cette même scène :

« Notre volonté habituelle serait pour cela peu de chose si de tels états n’avaient en eux-mêmes un charme qui nous empêche de nous plaire à autre chose. C’est comme un amour, mais un amour sans trouble et qui rompt – pour un moment hélas – les liens jusque-là si forts. Un effort encore. Et tout d’un coup je me souviens Ce goût de thé [etc.]2. »

Un charme qui nous empêche de nous plaire à autre chose, vient de dire le Narrateur à propos des réminiscences. Idée qu’il reprendra plus tard : « La vie la plus heureuse serait celle où de tels moments pourraient se renouveler le plus souvent possible »3. C’est également ce qu’écrivait Dorian Gray à Sheernin à propos de son propre phénomène : « Et pourtant malgré les drames qui peut-être sont cachés derrière le phénomène d’Isakower, s’il m’était donné de revivre quelques minutes de mon existence, je choisirais sans hésitation les minutes passées en présence du phénomène d’Isakower »4. On l’a déjà dit, mais rappelons-le quand même, les effets Isakower ne se ressemblent pas tous, et pour certains d’entre nous ces résurgences n’étaient pas trop agréables, voire carrément désagréables ; ces personnes ne souhaiteront pas forcément les revivre. 

Quelque temps après avoir mis cette page en ligne, nous tombâmes sur le texte suivant, tiré du livre de Céleste Albaret, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, Paris, Robert Laffont, 1973. Céleste y raconte une scène (p. 115) dans laquelle elle aide Proust à enfiler ses bottines :

« Une seule fois, vers la fin, un soir où il était très fatigué et où il avait décidé de sortir malgré tout, je le revois, il était affalé dans son fauteuil, tout habillé, et, comme il m’avait appelée pour autre chose et que je me trouvais là de ce fait, il m’a dit : « Veuillez avoir la gentillesse de me donner mes bottines, Céleste, pour que je puisse me chausser. » Je lui tends les bottines ; il les prend et les enfile ; mais avant qu’il ait eu le temps de finir, me voilà à genoux comme une gamine, et tac, tac, tac, en train de les boutonner, sans même lui demander son avis. Il s’est presque rejeté en arrière et il a dit avec une souffrance dans la voix : « Oh, non, non, pas cela, Céleste ! » Et moi, tout allègrement : « Mais si, Monsieur, c’est tout de suite fait, pourquoi voudriez-vous que cela me gêne ? Quand je me suis relevée, il avait presque les larmes aux yeux, et je l’entendrai toujours, du fond de sa douceur : « Ah, Céleste comme je vous aime ! » Parce que, ce qu’il y avait de beau chez lui, c’était qu’il y avait des instants où je me sentais comme sa mère, et d’autres, comme son enfant. »

Nous avions déjà un gros doute quant à la réalité de la réminiscence des bottines avec sa grand-mère ; les dires de Céleste ont renforcé notre perplexité. Mais, bon…, chacun jugera. Légère différence avec la scène racontée par Proust : Céleste l’aide à enfiler ses bottines pour sortir, alors que sa grand-mère l’aidait à les retirer pour se coucher ; mais elle se passe à la même heure.

Avant d’expliquer l’origine de la réminiscence des pavés (chap. 17a), voyons des extraits de la première scène des bottines qui eut lieu, elle aussi, au Grand-Hôtel de Balbec. Proust avait alors huit ou neuf ans. C’est sa première nuit à Balbec ; donc sans sa mère. (Avec nos excuses pour avoir tronçonné une scène très émouvante.)

(Jeunes filles, p. 236-237 ; II, 28-29) « N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand-mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis.
Elle portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était malade […] je savais, quand j’étais avec ma grand-mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une piété plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand-mère, étayé sur un désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que j’avais moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. […] je me jetai dans les bras de ma grand-mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tète. Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fut, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité et de calme pour mes membres fatigués, quelque
chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et à me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.
« Oh, je t’en prie me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand-mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien et la cloison est très mince » »

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. « Plus d’une année après son enterrement », dit le Narrateur à propos de sa grand-mère. Elle est morte le 3 janvier 1890. Mais on sait que Proust et le Narrateur mènent parfois des vies un peu différentes… ↩︎
  2. Du côté de chez Swann, Esquisse XIII (I, 697). ↩︎
  3. Esquisse XXIV (I, 806) (Esquisse de l’Adoration perpétuelle.) ↩︎
  4. Cf : « La fille dans le coin de sa bulle », 25 octobre 2010 http://sheernin.over-blog.com/article-a-dorian-gray-59560405.html ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel