12. À la recherche du sein perdu ?

Par Dorian Gray*

BnF EST

Cette vision de quelqu’un qui semble vous frôler est une des sensations que l’on peut effectivement ressentir lors du déroulement d’un phénomène d’Isakower. Mais dans ces moments-là, il semble difficile de faire la différence entre le moi et le monde extérieur, comme on l’a évoqué. Pour les chercheurs, disions nous, cette confusion serait un écho lointain des sensations perçues par le nourrisson qui ne fait pas encore la différence entre son corps et le corps de la personne qui le nourrit et s’occupe de lui.

Lors de la scène avec Madeleine, le Narrateur s’interroge sur l’âge du souvenir visuel qu’il sent palpiter en lui, « de quelles circonstances particulières, de quelle époque du passé il s’agit » ? (I, 46 ; Côté Swann…, p. 103). Si l’origine de notre phénomène remonte aux premiers échanges entre le nourrisson et sa mère, comme l’estiment la majorité des chercheurs, et si, comme d’autres parfois le pensent, son origine pourrait remonter à la vie intra-utérine, serait-ce alors vers ces moments-là qu’il faudrait situer « les jours anciens », le « Temps perdu », la chose désancrée et son tourbillon ?

Revenons à l’article d’Isakower :

« D’après les données dont nous disposons, ce n’est pas n’importe quelle partie du corps qui est concernée : la zone orale, ou plus exactement la cavité orale (parfois représentée par les voies respiratoires ou la fonction respiratoire) est prédominante, alors que, dans la majorité des cas, on ne mentionne pas d’autres parties du corps, à l’importante exception de la main. Nous pouvons avancer que la structure du moi corporel à cette phase est comparable à celle du moi post-natal. Les sensations au niveau de la cavité buccale, qui, à ce moment de l’existence, sont probablement les plus intenses et les plus importantes pour la vie, sont diffusées sur toute la peau, cette extrême frontière du corps qui, lui-même, est à peine reconnu en tant que tel, et peut-être tout juste perçu comme partie du monde extérieur. Dans tous les cas, c’est par cette surface qu’est établi le contact avec le monde. Les expériences tactiles et kinesthésiques de la zone orale sont alors vraisemblablement à ce stade les plus importantes de toutes. C’est pourquoi toutes les expériences concertant d’autres zones, telles que la peau, sont d’abord et sans hésitation identifiées aux expériences les plus familières (à savoir : les expériences orales) : les deux zones se trouvent ainsi amalgamées, un surinvestissement de la zone orale s’établit : “Je suis tout entier bouche”1. »

Que sait-on de cette période de la vie ?

Selon Freud :

« À l’origine, tout était ça. Le moi s’est développé à partir du ça sous l’influence persistante du monde extérieur. Durant ce lent développement, certains contenus du ça passèrent à l’état préconscient, prenant place ainsi dans le moi. D’autres demeurèrent inchangés dans le ça en en constituant le noyau difficile d’accès. Mais durant ce développement, le moi jeune et faible a repoussé dans l’inconscient, éliminé, certains contenus qu’il avait déjà acceptés et s’est comporté de la même façon à l’égard de nombre d’impressions nouvelles qu’il aurait pu recueillir, de sorte que ces dernières, rejetées, n’ont pu laisser de traces que dans le ça. C’est à cette partie du ça que nous donnons, eu égard à son origine, le nom de refoulé2. »

Peut-on répondre plus précisément à la question que se pose le Narrateur : Quel est l’âge de cette chose informe qui se déplaçait, et qui tentait de faire surface ? « De quelle époque du passé il s’agit ? » se demandait-il.

Selon Jules Glenn (1993), un syndrome d’Isakower pourrait remonter à un âge situé entre deux ou cinq mois3. Il cite également les avis de certains de ses confrères : Pour Spitz (1955), notre phénomène concernerait un bébé plus âgé mais encore au sein ; Spitz pense que les éléments tactiles et visuels qui apparaissent lors du déroulement du phénomène pourraient représenter le sein, mais aussi, et c’est pour lui le plus important, le visage de la mère que l’enfant regarde4. Pour Isakower cela pourrait dater du premier mois de la vie, ou des premiers mois ; dans certains cas, selon lui, cela remonterait à la vie intra-utérine :

« Il est indéniable que les fantasmes plus tardifs concernant la vie intra-utérine, la naissance ou le sein maternel, sont également impliqués dans ce mouvement de régression et qu’ils émergent sous forme des sensations que nous avons décrites5. »

Ici nous reviennent en mémoire les observations du psychanalyste étasunien Milton Miller, pour qui le symbolisme de l’œuvre proustienne est centré sur quelques thèmes essentiels, particulièrement les symboles intra-utérins qui se rattachent à l’eau, à l’air, aux chambres et aux vêtements6.

Pour Easson (1973), notre phénomène serait en relation avec l’allaitement7. Selon lui, ainsi que selon Isakower et beaucoup d’autres, cette masse informe accompagnée d’un tourbillon (la masse est elle-même le tourbillon ; quand tourbillon il y a) et que de nombreux témoins voient venir à leur rencontre, pourrait représenter le sein perçu par le nourrisson dont la vue n’est pas encore bien développée. Ce phénomène surgissant lors de l’endormissement serait ainsi à mettre en relation avec la gratification orale du nourrisson s’endormant repu après la tétée. Otto E. Sperling (1957, 1961) suggère que la régression a été vécue entre deux et six ans, mais pas avant la fin de la première année8. À chaque isakowérien d’examiner l’hypothèse qui semble le mieux lui correspondre. 

Les impressions d’enfance que nous-même avons ressenties durant le déroulement du phénomène, c’est-à-dire lors de la régression qui l’accompagne, semblaient se rapporter, à chaque récurrence, à un âge de trois ou quatre ans. Ceci est compatible avec ce que dit Sperling. C’est aussi, répétons-le, ce que déclarent spontanément la majorité des patients d’Isakower : « On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance »9. Pour le Narrateur, cette chose informe, accompagnée de « l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées », et qui palpite au fond de lui, « ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à [lui]. » (I, 45 ; Côté Swann…, éd. Folio, p. 102) Ce doit être l’image, dit-il, mais il ne la voit pas ; c’est donc qu’elle est refoulée. Nous serions enclin à penser que cette chose imprécise, le fameux « blob« , comme disait le jeune Alan (Cf. chap. 9), pouvant ressembler parfois à un tourbillon, serait la trace d’un refoulement (affirmation sans garantie du gouvernement ; nous la maintenons toujours en 2025). Mais selon notre propre expérience, l’« image » ne nous semble pas être un objet physique, comme par exemple un sein ou un visage. Ceci dit, même si cette forme indéfinie, cet archaïsme, n’était qu’une sorte de trace d’un refoulement, cela n’empêcherait pas qu’il y ait quand même de l’oralité là-dessous ; car faut bien en convenir, de nombreux témoignages, y compris le nôtre, peuvent faire penser au nourrissage. Quoiqu’il en soit, si l’on souscrit à l’opinion la plus largement représentée chez les spécialistes, ces impressions remonteraient donc à un âge où l’auteur de la Recherche ne possédait pas encore le langage :

« Et celui-là [c’est-à-dire l’être extra-temporel], on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de “mort” n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? » (IV, 451 ; TR, éd. Folio, p. 179).

Avant l’acquisition du langage, Proust était un mammifère comme un autre, soumis à « d’obscures volitions ». La mort n’avait pour lui aucun sens puisqu’il ne possédait pas le langage. Et là où le mot « mort » n’existe pas se trouve la vie éternelle. Malheureusement ou heureusement (rayer la mention inutile), en acquérant le langage on accède à l’humanité. Le mammifère humain devient ainsi une espèce de singe parleur ; et dès lors la langue, la syntaxe et le verbe, avec son passé, son présent et son futur, vont créer la notion de temps et donner vie au mot « mort »10. Sans langage la mort n’existe pas. On comprend alors que les réminiscences isakowériennes, ces plongées du moi, ces retours dans les temps anciens du sujet sans langage, puissent, chez certains, donner l’impression d’un paradis perdu :

« il [le souvenir, la mémoire involontaire] nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. » (IV, 449 ; TR, éd. Folio, p. 177)

Et même une fois le langage acquis, la petite enfance portera encore longtemps ce sentiment d’éternité. Quels mots utiliser pour parler d’une époque où les mots, la pensée, et donc le temps, n’existaient pas encore pour nous ? Est-ce pour cela qu’il est si difficile de décrire un phénomène d’Isakower ? Sans doute est-ce plutôt à cause du refoulement : Sans ce dernier, on saurait exactement de quoi il retourne et on pourrait donc en parler plus précisément ; mais sans lui, à notre avis, il n’y aurait pas de phénomène d’Isakower.

Et si on n’adhère pas à l’opinion courante, mais plutôt, comme c’est notre cas, à la thèse de Sperling, à savoir : la première occurrence d’un phénomène d’Isakower remonterait à l’âge d’environ trois ans, cela ne change pas grand-chose concernant ce sentiment d’immortalité perçu par le Narrateur et d’autres. En effet, à l’âge de trois ou quatre ans on n’a généralement aucune appréhension devant la vie, on baigne dans l’insouciance, on est dans l’impossibilité d’imaginer sérieusement qu’on aura un jour trente ans…

Lors de la régression induite par le phénomène, le sujet retrouve réellement les sensations qu’il avait à l’âge d’environ trois ans, et il rejoint donc la sensation d’immortalité propre à sa petite enfance. L’adulte, ou plutôt l’adolescent, qu’il est au moment de la récurrence du phénomène, renoue également avec l’insouciance de l’enfance face à l’avenir, et c’est de là que vient, selon nous, cette joie si particulière. « L’être que j’avais été, dit le Narrateur, était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. » Mais malheureusement la régression d’un phénomène d’Isakower ne dure peut-être qu’une vingtaine de secondes. Il faudra attendre quelques années avant son retour ; si il veut bien revenir.

Et Isakower de finir son article sur les paradis perdus chers à Proust :

« Freud l’a démontré : “La condition préalable à la mise en place de la fonction d’épreuve de réalité est que les objets qui furent jadis source de satisfaction véritable aient été perdus. Dans les rêves, et dans le phénomène que nous avons décrits, nous trouvons les exemples les plus authentiques de la manière dont cette fonction peut être abandonnée afin que soient évoqués les objets perdus et les mondes engloutis”11. »

(À suivre : 13. Résistance)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. O. Isakower, 1972, p. 202-203. ↩︎
  2. Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, trad. Anne Berman, revue et corrigée par Jean Laplanche, Paris, PUF, 2006, p. 26.   ↩︎
  3. Jules Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, no 4, p. 1120. ↩︎
  4. René A. Spitz, « The primal Cavity: A Contribution to the Genesis of Perception and it’s Role for Psychoanalytical Theory », Psychoanalytic Study of the Child, 1955, no 10, p. 215-240. – Voir aussi : R. A. Spitz, De la naissance à la parole, trad. L. Flournoy [The First Year of Life, A Psychoanalytic Study…1965], 2002, PUF, p. 62. ↩︎
  5. O. Isakower, (1972) art. cité, p. 208, ligne-8. ↩︎
  6. M. Miller, Psychanalyse de Proust, trad. Marie Tadié, Paris, Fayard, 1977, p. 180. ↩︎
  7. « It is Easson’s thesis that Isakower and Isakower-like phenomena are often representative of memory traces, which may be defensive, of nursing at the breast. The affect associated with these phenomena is coloured by past experiences and fantaisies of oral pleasure or oral frustration. ». Cité par Dann dans « The Isakower Phenomenon Revisited… », art. cit., 1992, p. 482. [L’article de Sperling a paru dans le J. of Amer. Psychoanal. Assn., 1957, 5 p. 115-123.]  ↩︎
  8. Jules Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 41, no 4, p. 1119. Pour Sperling voir aussi : « A Psychoanalytic Study of Hypnagogic Hallucinations », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1957, n5, p. 115-123. – Enfin : O. Sperling, « Variety and Analyzability of Hypnagogic Hallucinations », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 216-223. ↩︎
  9. O. Isakower, (1972), art. cit. p. 199, ligne -16. ↩︎
  10. Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966, t. 1, p. 64 : « La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d’abord la condition de réalisation de la pensée. Nous ne saisissons la pensée que déjà appropriée aux cadres de la langue. Hors de cela, il n’y a que volition obscure, impulsions se déchargeant en gestes, mimique. » ↩︎
  11. O. Isakower, (1972), art. cit. p. 209. ↩︎

Reproduction partielle de cette page autorisée à condition de citer l’auteur et l’URL.

Laisser un commentaire

2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel