Par Dorian Gray*

BnF EST

Retour au phénomène d’Isakower. Citons d’autres témoignages pour les comparer, eux aussi, à l’expérience vécue par Proust lors de la scène du thé au lait avec Madeleine, dite parfois scène de la madeleine : « Il [un patient d’Isakower] lui semble aussi avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure. On peut y dessiner avec le doigt, comme on le ferait dans un morceau de pâte1 [a lump of dough2]. »

A lump of dough, dit la version originale, c’est-à-dire de la pâte pâtissière ou de la pâte à pain. « Il [me] semble avoir dans la bouche une masse qui fond doucement » vient de dire ce patient. Est-ce vraiment si différent du récit de l’auteur du Contre Sainte-Beuve ? : « Je fis trempé le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche, et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble [etc] » et quelques lignes plus bas, Proust continue : « Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes […] allèrent se blottir. »

Voyons maintenant un témoignage extrait d’un livre d’une psychanalyste étasunienne, Sylvia Brody, dans lequel un enfant de douze ans et demi, Alan, qui a éprouvé un phénomène d’Isakower, décrit la sensation ressentie dans sa bouche (le palais), laquelle sensation fut suivie d’un tourbillon ressemblant à celui décrit par le Narrateur :

« The colors collide, get mixed up like a marble cake, all swirled, confused, moving, like a big conflict of two colors, one pure and one not so pure. It moved, fought, sort of dominated the other color3. » 

Le « tourbillon des couleurs remuées », dont parlait Proust, est bien là, mais à la place d’une madeleine on a un gâteau marbré (a marble cake) ! « Like a big conflict » dit Alan. Dorian Gray, témoin no 4, parlait lui aussi d’un conflit : « Une lutte se passe dans ma bouche. » Le Narrateur mentionne également un affrontement lors du passage de la réminiscence : « Toujours, dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s’était accouplé un instant, comme un lutteur, au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; » (IV, 453 ; TR, Folio, 181). Alan décrit d’autres occurrences de son effet Isakower (qu’il appelle dreamlike sensations) ; dont celle-ci :

« It happens at night, like a dizzy or sick feeling. I couldn’t walk. I went straight to the bathroom, my head spinning. Maybe it was a frightening feeling in the beginning. Later it became more pleasant. Then they were colors, mixed, like a marble dough – or a roll of cookies ? It was round, or not quite – a blob – and then suddenly, there was a kind of peace4»

Faisons l’inventaire des pâtisseries que nous avons vues passer :

     – De la pâte pâtissière et de la pâte à pain, venant de différents patients d’Isakower ;

     – Le gâteau marbré et le rouleau de gâteau d’Alan (qui peut également se traduire par « oublie », celui-là même avec lequel on fait les hosties), auxquels il faut ajouter la pâte à gâteau marbré (a marble dough) ; 

     – La biscotte de Proust, un morceau de madeleine et un morceau de Madeleine (Le Temps perdu) ; 

    – Le petit pain beurré du jeune Autrichien dont on a parlé tout à l’heure (cf. rubrique : 6. Le phénomène et la scène du thé.) ; 

     – Gert Heilbrunn a parlé d’une forme ronde ressemblant à un mamelon5. Il est clair que son témoignage a été induit par la conférence de Lewin à laquelle il a assisté ! Lewin y expliquait en effet que selon lui cette forme indéterminée que le sujet voit venir sur lui est une sorte d’image rémanente d’un sein vu par un nourrisson. Je ne tiens donc pas compte du témoignage de Heilbrunn.

Une remarque ressort de cet inventaire : Hormis le jeune Autrichien, ces enfants n’ont fait que comparer à une appétissante pâtisserie la sensation agréable ressentie dans leur bouche lors du déroulement du phénomène. En fonction de la couleur du tourbillon engendré par le phénomène, de sa forme ou de sa texture, ils lui ont associé l’image de tel ou tel gâteau. Dans le cas de Proust, c’est, on peut le penser, une Madeleine qui a déterminé le choix de la madeleine. Revenons au dessin de Sheernin, témoin no 3, la seule illustration connue de ce phénomène si peu connu :

L’analogie entre cette illustration et la description d’Alan (version marble cake) est frappante. Et pourtant, la sensation perçue par Sheernin n’était pas dans la bouche mais sur le corps : « il s’agissait de quelque chose de dur et rugueux, mi-roche, mi-métal, un peu comme du mâchefer ou de la lave refroidie6. » Bien qu’ici la bouche ne soit pas concernée, la forme de la madeleine peut se deviner dans le dessin sans trop d’efforts d’imagination. Cela pourrait suggérer qu’il existe une certaine uniformité des tourbillons engendrés par cet archaïsme. 

 Voici un dernier témoignage, recueilli par un psychanalyste, Austin Silber, illustrant la sensation orale qui accompagne souvent notre phénomène. Il se manifesta chez un de ses patients adultes au cours d’une séance de psychothérapie. Le patient fait remonter ce « rêve », comme l’appelle Silber, à l’âge de cinq ans, c’est-à-dire à la naissance de sa sœur. Comme les autres témoins, il éprouva plusieurs occurrences de ce phénomène durant son enfance. Le patient partage son rêve en trois parties :

« 1. There are two huge balls­ — they are brown and look like some kind of gigantic cup-cake. They soundlessly move past each other. What is most striking is the motion. There also may be some sensation in my mouth, having to do with the texture of chocolate7. »

 C’était la première partie du rêve. Dans la deuxième partie, le patient mentionne un bruit continu et rythmé qui accompagne le phénomène ; dans la troisième partie, son corps se transforme en un gyroscope qui peut passer par-dessus un bâtiment et redescendre de l’autre côté. Bien que Silber ne mentionne pas le phénomène d’Isakower dans son article, ce « rêve » en a visiblement les caractéristiques. En évoquant ce témoignage, le psychiatre et psychanalyste étasunien Jules Glenn l’estampillera « phénomène d’Isakower »8. On note, là encore, que le patient y associe le plaisir oral.

Comme on sait, les cupcakes dont parle ce dernier patient, sont des gâteaux un peu plus gros que les Petites Madeleines, cuits dans des moules individuels. Le « plissage sévère et dévot » de leurs moules en papier contraste délicieusement avec leur aspect « si grassement sensuel » et pourrait faire penser à un certain « petit coquillage de pâtisserie » décrit par un romancier dans une célèbre scène où le jeune héros se réchauffait en buvant un thé au lait un soir d’hiver. On aura remarqué que l’on retrouve chez le patient de Silber, comme chez le Narrateur, un tourbillon et un bourdonnement ainsi qu’une agréable sensation buccale qui accompagnent la pâtisserie. 

Je rajoute donc à l’inventaire établi plus haut : un cupcake et du chocolat. Soulignons que les patients d’Isakower ainsi que celui de Silber, mais aussi Alan et Gert Heilbrunn, ont tous eu l’impression d’avoir une pâtisserie dans la bouche. Mais ce n’était qu’une impression car aucun d’eux n’était en train de manger lors de l’irruption de l’effet Isakower. Ils ont halluciné une pâtisserie. (« Il faut qu’il y ait presque hallucination… » écrivait Proust dans ses carnets, à propos de ces instants particuliers.) Pour les patients que l’on vient de voir, c’est l’apparition du phénomène d’Isakower qui a induit l’image d’une pâtisserie, et non la pâtisserie qui a déclenché le phénomène. Chez le Narrateur ce fut l’inverse : le pain grillé trempé dans le thé au lait, amolli, déclencha le phénomène en touchant le palais et en fondant dans la bouche.  Pour le jeune Autrichien (petit pain beurré et lait) ce fut comme pour le Narrateur ; la pâtisserie, et peut-être le lait aussi, déclenchèrent le phénomène ; sans doute cela fut-il également le cas pour d’autres personnes ayant éprouvé ce phénomène. Ce que l’on a vu ici en examinant tous ces récits, c’est que la pâtisserie, hallucinée ou pas, est régulièrement présente dans notre phénomène lorsque la bouche est concernée. Autrement dit, l’apparition d’une madeleine au cours du récit d’un phénomène d’Isakower est tout ce qu’il y a de plus banal ; la madeleine de Proust est conforme à la statistique. 

Revenons sur ce que disait plus haut Alan : il voyait des couleurs qui se mélangeaient comme de la pâte pâtissière pour gâteau marbré, ou peut-être pour un gâteau roulé (une oublie ?). C’était rond, mais pas vraiment, ça avait une forme indéterminée (a blob). Le Narrateur aussi a vu un blob : « je ne peux distinguer la forme », dit-il à propos du reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées. Après son « blob », Alan dit avoir ressenti soudainement une sorte de paix intérieure ; même chose pour le Narrateur : bien que n’ayant pas pu distinguer la forme de ce qu’il voyait, soudainement il fut atteint d’un sentiment de calme et de plénitude : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparut. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin… » etc.

Signalons enfin que selon Isakower, lors du déroulement de ce phénomène, dans certains cas peut surgir un souvenir qui est manifestement d’origine sexuelle9. Par exemple, voici ce que ressentait un de ses patients :

« Il avait l’impression de flotter dans l’espace, couché sur le dos, et il percevait avec angoisse, à côté de lui, un petit objet qui devenait gigantesque ; tandis que ce phénomène se produisait (le petit objet n’ayant pas encore complètement disparu), il éprouvait une agréable sensation de chatouillement derrière les dents du haut et du bas, au niveau du palais, et au fond de la bouche. Il avait l’impression de boire quelque chose de bon ; point très important : la température du “breuvage” était exactement celle de sa bouche. L’impression générale rappelait “celle du coït” – il n’y avait plus que lui et l’univers – “rien d’autre que lui et quelque chose d’immensément grand” – il se sentait “à l’intérieur”. Pendant cette expérience, ses lèvres frémissaient de plaisir, et il avait l’impression que sa lèvre inférieure était creusée de fossettes10. »

Cette sensation fut déclenchée chez le patient par un accident domestique : âgé de six ans il grimpa sur un meuble pour atteindre une bouteille de calmant car il avait mal aux dents (les adultes discutaient à table, indifférents à son sort, qu’ils n’avaient pas remarqué). Il tomba emportant dans sa chute l’argenterie du buffet et une bouteille de lait qui se renversa entièrement sur lui. 

On peut dire de cette histoire de biscotte amollie dans la bouche, qu’elle est également d’origine sexuelle. On sait en effet que pour Freud le suçotement fait partie intégrante de la sexualité : « Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui pose une revendication libidinale au psychisme, est, dès la naissance, la bouche. Toute l’activité psychique se concentre d’abord sur la satisfaction des besoins de cette zone […] puisque le besoin de suçoter tend à engendrer le plaisir, il peut et doit être qualifié de sexuel11. »

À propos de la coquille de Saint-Jacques dont parle le Narrateur :

Lisons d’abord le témoignage d’un patiente tiré de l’article originel de O. Isakower, p. 331 : « When I’m feverish, I get a curious sensation in my palate […] It’s as if I were lying on something crumpled, but this crumpled feeling’s in my mouth at the same time ; the whole thing begins in the palate ». Un peu plus loin (p. 332) la patiente qualifie ce phénomène, qu’elle vient à nouveau de ressentir, de « crumpled and jagged »12. Relisons maintenant la dernière ligne de la description qu’a faite Heilbrunn de son phénomène (Psychoanal. Q. 1953, no 22, p. 200-204) : « Somehow connected with the nightmare was a flat taste which, in keeping with Isakower’s description, was inseparably linked to a peculiar lingual sensation of long vertical furrows and corresponding vertical ridges. »
(Question de vocabulaire : Dans le dictionnaire Harrap’s (1983), « crumpled » se traduit « friper, froisser, se mettre en accordéon » » et « jagged » est traduit : « déchiqueté » (une robe), « entaillé, ébréché » (un couteau). Ajoutons que « crumple » signifie « pli ». Dans le Chambers (1983) on trouve : « to crumple = to winkle = to contract into wrinkles or furrows ».)


Comment ne pas penser ici, dans les deux extraits ci-dessus, surtout le second, aux rainures de la coquille de Saint-Jacques du Narrateur ?

(À suivre : 10. Le passé présent.)


NOTES :

*dorian.grey02@yahoo.fr

  1. O. Isakower, 1972, art. cité, p. 199, ligne 17. ↩︎
  2. O. Isakower, 1938 (version originale), p. 332. ↩︎
  3. S. Brody, Passivity. A Study of Its Development and Expression in Boys, New York, International University Press, Inc., 1964, p. 43.-https://archive.org/details/passivitystudyof0000brod/mode/2up ↩︎
  4. Ibid., p. 37.  ↩︎
  5. G. Heilbrunn, 1953, art. cité, p. 202 : « the amorphous round mass with the whirl-shaped nipplelike center ». ↩︎
  6. Cf. le blog « La fille dans le coin de sa bulle », 3 juin 2008 : http://sheernin.over-blog.com/article-20133714.html (Lien valide en novembre 2017.) ↩︎
  7. A. Silber, «A Tic, a Dream and the Primal Scene », International Journal of Psycho-Analysis, 1981, vol. 62, p. 261, col. 2. ↩︎
  8. J. Glenn, « Developmental Transformations: The Isakower Phenomenon as an Example », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, no 4, p. 1118. ↩︎
  9. Isakower, art. cité, p. 199, lignes -14 à -12. ↩︎
  10. O. Isakower, art. cit, p. 200, lignes 7 à 17. ↩︎
  11. S. Freud, Abrégé de Psychanalyse, trad. A. Berman, revue et corr. par J. Laplanche, Paris, PUF, 2006, p. 14. ↩︎
  12. O. Isakower, « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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