Par Dorian Gray*

Faisons une longue digression. Il n’est pas impossible que Proust ait déjà lu la description d’un phénomène d’Isakower. On sait qu’il s’était beaucoup renseigné sur tout ce qui touchait à la psychothérapie, au dédoublement de la conscience, etc1. Il a également sûrement feuilleté le livre d’Eugène Bernard-Leroy dans lequel se trouve le récit de notre témoin no 2, A. D (cf. notre chap. 7). Ce livre s’est trouvé à coup sûr dans la bibliothèque de son père, le professeur Adrien Proust, hygiéniste renommé, qui faisait également des recherches dans le domaine de la psychologie expérimentale. L’auteur de la Recherche avait de bonnes raisons pour y jeter un œil et s’y intéresser car Fernand Gregh, le poète et académicien, son ami et cadet de deux ans, qui lui aussi fréquenta le cours de philosophie d’Alphonse Darlu au lycée Condorcet, répondit au questionnaire de Bernard-Leroy. Le témoignage de Gregh se trouve en page 179 de l’enquête sur la fausse reconnaissance. La manifestation du phénomène qu’il décrit avait lieu dans sa jeunesse, de façon récurrente, toujours accompagnée d’un vertige, et à chaque fois produisait sur lui une sensation « horrible », une angoisse indicible à laquelle venait se joindre l’impression de devenir fou2. (Cela ne nous semble pas être un phénomène d’Isakower, mais nous pouvons nous tromper.) Il l’appelait une « montée de souvenirs inconscients. » On sait que Darlu avait une grosse influence sur le jeune Proust, à qui il donnait des leçons particulières3. Ce dernier lui confia par écrit, dès les premiers cours, qu’il ressentait comme une espèce de dédoublement de la personnalité4. Il se trouve qu’un « M. Darlu, agrégé de philosophie », a, lui aussi, témoigné dans le livre de Bernard-Leroy5 ; il pourrait bien s’agir du professeur de Marcel Proust. Il y est venu rapporter un cas de fausse reconnaissance que lui avait décrit une femme de quarante ans. Visiblement, du côté de Condorcet le thème de la double conscience était dans l’air, et le futur auteur de la Recherche a sûrement été au courant de cette enquête. D’autant plus que Henri Bergson, qui était un parent des Proust, avait publié en 1908 un ouvrage intitulé Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance6. Luc Fraisse a signalé que le Journal des Débats du 10 mars 1898 (en ligne sur Gallica) a rendu compte d’une conférence de Bernard-Leroy à la Société d’Hypnologie et de Psychologie. Ce journal était régulièrement consulté par Proust. Le conférencier parla de dédoublements de la personnalité ; un patient signale notamment : « Il y a en moi un être nouveau à côté de l’ancien ». Pourquoi l’auteur de la Recherche n’a-t-il pas témoigné lui aussi dans le livre de Bernard-Leroy ? Sans doute parce qu’il n’a pas voulu parler de ses propres recherches et laisser s’envoler aux quatre vents une expérience si intime. À l’époque de la parution de L’Illusion de fausse reconnaissance (1898), il avait déjà un peu abordé le sujet de ses réminiscences dans Jean Santeuil. Notons en passant que le Narrateur ne confie à aucun des personnages de la Recherche ses interrogations sur ses résurrections. Devant aucun d’eux il n’évoquera la scène de la madeleine, ou celle des trois arbres, ou celle des pavés. S’en est-il ouvert à sa mère ? on ne sait pas.
Certaines phrases de Fernand Gregh, citées dans l’enquête sur la fausse reconnaissance, sont vraiment étonnantes : « J’agissais comme un automate conscient ; tout ce que je faisais ou pensais, m’apparaissait aussitôt comme ayant pu être prévu d’avance ; ma vie se déroulait seconde par seconde, j’étais un revenant qui recommençais à vivre en se souvenant de sa première existence, j’assistais en simple spectateur à ma propre vie7. » Une des occurrences de ce phénomène lui était venue un matin de Pâques, au son des cloches : « Toujours est-il qu’il s’est produit, j’ai senti se produire en moi une sorte de déclenchement qui a supprimé tout le passé entre cette minute d’autrefois et la minute où j’étais8. » Gregh fut un des amis intimes de Proust ; c’est donc probablement lui qui en savait le plus sur les faits concrets du phénomène d’Isakower de ce dernier (hormis le Dr. Sollier, bien sûr, qui en bon professionnel sera muet comme une tombe). En 1903, Proust offrit à Gregh, qui séjourna dans la clinique du docteur Dubois à Berne, un ouvrage de ce même Dubois, De l’influence de l’esprit sur le corps (1901)9. Proust avait lui-même pensé un moment faire un séjour chez « Dubois de Berne ». En juin 1910, il écrivit à Gregh : « Mais quand tu liras ce livre [la Recherche] (si jamais j’arrive à l’écrire tout à fait) que j’ai commencé à mettre en ordre, tu verras à quel point, par des chemins absolument différents, nous arrivons à nous poser des questions identiques. »
Avant de retourner au cœur de notre sujet, faisons une digression dans la digression, qui intéressera (concernera ?) peut-être des isakowériens, si tant est qu’ils soient nombreux. Nous avons parlé à l’instant d’une lettre écrite par Marcel Proust à son professeur de philosophie ; la voici :
« Monsieur,
Ce matin vous nous parliez en classe des jeunes gens qui trop tôt prennent de fâcheuses habitudes d’esprit, se dédoublent, pour ainsi dire, très vite, qui ne peuvent rien faire ou rien penser sans que leur conscience n’étudie et n’analyse ces actes et ces pensées. Je crois que vous voudrez bien m’excuser si je prends la liberté, moi, votre élève de deux jours seulement, de vous demander pour ainsi dire une consultation morale10. J’ai conçu une si grande admiration pour vous depuis ces deux jours, que j’ai un irrésistible besoin de vous demander un grand conseil, avant de commencer l’étude de la philosophie. Vous parliez si bien de cette maladie, que, n’eût été la présence de mes camarades, je n’aurais presque pas pu m’empêcher de vous demander où est le remède.
« Mais ma souffrance, pour avoir changé presque entièrement de caractère n’en est pas moins vive. Elle s’est intellectualisée. Je ne peux plus trouver de plaisir complet à ce qui autrefois était ma joie suprême, les œuvres littéraires. Quand je lis par exemple un poème de Lecomte (sic) de Lisle, tandis que j’y goûte les voluptés infinies d’autrefois, l’autre moi me considère, s’amuse à considérer les causes de mon plaisir, les voit dans un certain rapport entre moi et l’œuvre, par là détruit la certitude de la beauté propre de l’œuvre, surtout imagine immédiatement des conditions de beauté opposées, tue enfin presque tout mon plaisir. Littérairement je ne peux plus rien juger depuis plus d’un an, je suis dévoré du besoin d’avoir des règles fixes d’après lesquelles je puisse juger avec certitude les œuvres d’art. Mais alors, pour me guérir, je ne puis qu’anéantir ma vie intérieure, ou plutôt ce regard sans cesse ouvert sur ma vie intérieure, et ceci me paraît effroyable. C’est certainement “un cas” qui doit se présenter fréquemment chez les jeunes gens de mon âge, et que des souffrances physiques ont habitué autrefois à vivre beaucoup avec eux-mêmes. Vous savez certainement quelle manière de réfléchir peut vous en débarasser (sic), et vous guérir, si c’est un mal.
« Vous pardonnerez, Monsieur, je l’espère à mon extrême admiration et à mon infini désir de savoir ce que vous pensez de ceci, la bizarrerie et peut’être l’indiscrétion qu’il y a à faire des confidences aussi intimes à un presque inconnu.
« Mais je crois déjà vous connaître par le peu que je vous ai entendu prononcer. Je vous supplie, Monsieur, de ne pas faire la moindre allusion en classe à cette lettre qui, pour moi, est surtout comme une sorte de confession.
« Votre élève et profond admirateur :
Marcel Proust11 »
On a parfois dit, à propos de cette lettre, que Proust parlait d’une division du moi. Un moi qui surveille un autre moi, comme c’est le cas ici, ça ressemble plutôt à un surmoi. Mais, bon… nous ne sommes pas du bâtiment, alors laissons cela à ceux dont c’est la profession. Cette lettre date d’octobre 1888 ; Marcel Proust a dix-sept ans. La même année le professeur Adrien Proust, son père, faisait des recherches sur… le dédoublement de la conscience. Il présentera le résultat de ses observations sur le cas « Émile X… » à l’Académie des sciences morales en début d’année 189012. Dans une lettre du 23 septembre 1890, alors qu’il est sous les drapeaux, il confie à son père : « Mais j’ai une difficulté extrême à fixer mon attention, à lire, à apprendre par cœur, à retenir13. » Dans le livre déjà cité, Edward Bizub a mis en évidence des corrélations entre les expériences dont fait état la Recherche et les préoccupations des médecins et savants de l’époque, les Binet, Janet, Sollier, Dubois, Ribot, Charcot et bien d’autres. Selon E. Bizub : « Freud, comme Proust, sera l’héritier de cette époque d’effervescence qui a ouvert un pensable permettant aux deux hommes d’esquisser une œuvre à la fois parallèle et différente14. » Fin des digressions.
(À suivre: 9. Biscottes, madeleines, gâteaux marbrés…)
NOTES :
*dorian.grey@yahoo.fr
- Cf. Edward Bizub, Proust et le moi divisé…, op. cit., chap. IV – Voir aussi l’article du même auteur : « Paul Sollier, le psychothérapeute de Proust », article cité (« Recherches proustiennes », 2015). ↩︎
- Cf. E. Bernard-Leroy, L’illusion de fausse reconnaissance, Paris, Alcan, 1898 p. 179-184. – F. Gregh a également raconté son expérience dans un article intitulé « Mystères » paru dans La Revue blanche, t. XI, no 79, 15 sept. 1896, p. 259-263. Son cas a été repris par Bergson dans un article de la Revue philosophique de déc. 1908, puis repris dans L’Énergie spirituelle en 1919, intitulé « Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance » (réédité sous le même titre dans la coll. Quadrige-PUF en 2012 ; éd. critique de Élie During).- https://archive.org/details/lillusiondefaus00lerogoog/page/n9/mode/2up ↩︎
- Fernand Gregh, Mon amitié avec Marcel Proust, Paris, Grasset, 1958, p. 25. ↩︎
- Henri Bonnet, AlphonseDarlu, le maître de philosophie de Marcel Proust, Paris, Nizet, 1961, p. 61-63. ↩︎
- E. Bernard-Leroy, L’Illusion de fausse reconnaissance, op. cit., p. 232. ↩︎
- Bergson, Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance, PUF, Paris, 2O12. ↩︎
- Ibid., p. 182. ↩︎
- Ibid., p. 183. – Sur les similitudes entre l’expérience de Gregh et celle de Proust, voir l’article de René de Messières : « Un document probable sur le premier état de la pensée de Proust », dans The Romanic Review, vol. XXXIII, 1942, p. 113-131. ↩︎
- J.-Y. Tadié, Marcel Proust t. I, op. cit., p. 55, n. 1. ↩︎
- Edward Bizub rappelle qu’à cette époque les sciences morales avaient trait à l’esprit, et donc à la psychologie ; cf. E. Bizub, Proust et le moi divisé ; La Recherche : creuset de la psychologie expérimentale (1874-1914), Genève, Droz, 2006, p. 113. ↩︎
- Bonnet, Alphonse Darlu…, op. cit., p. 61-63. ↩︎
- Edward Bizub, Proust et le moi divisé…, p. 114, n. 4. ↩︎
- Marcel Proust, Correspondance avec sa mère, Paris, Librairie Plon, Coll. 10/18, 2019[1953], p. 60. ↩︎
- Ibid., p. 45. ↩︎
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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel
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