Par Dorian Gray*

Citons maintenant, pour consolider notre thèse (les réminiscences proustiennes sont un phénomène d’Isakower), quatre nouveaux témoignages qui ne proviennent pas de l’article d’Isakower et comparons-les avec la scène de la madeleine.
Témoin no 2 (le témoin no 1 s’appelait Proust, Marcel ; cf. chap. 6).
Le témoin no 2 est un homme de vingt ans licencié en philosophie. Son témoignage est tiré d’un ouvrage du docteur Eugène Bernard-Leroy (1898)1 qui étudia les phénomènes de déjà vu, qu’on appelait alors plus souvent « fausse reconnaissance », bien que le terme « déjà vu » existât déjà. Pour étayer son point de vue, il recueillit environ quatre-vingt-dix témoignages de sensations de déjà vu. Notre témoin n° 2 y est désigné par les initiales A. D. Après avoir raconté quelques rêves dans lesquels apparaissaient des sensations de déjà vu, le témoin poursuit :
« D’autre part, j’éprouve quelquefois en rêve une impression très étrange : quelque chose comme un “tourbillon” indéfinissable, vient sur moi grondant d’une façon étrange, s’approche, et ne m’atteint jamais (je ne puis exprimer ce que j’éprouve que d’une façon très vague). Ce rêve était assez fréquent dans mon enfance de 7 à 11 ans, à peu près. Depuis cette époque, je ne l’ai éprouvé que très rarement ; dans ces quatre dernières [sic], je n’ai eu ce rêve une seule fois [sic] (il y a un an environ). Il survient quand je suis à demi éveillé, je sais alors très nettement que je l’ai déjà eu, mais comme il est absolument indéfinissable et inexprimable, l’impression de souvenir que j’ai alors, n’est nullement intellectuelle, elle est pour ainsi dire purement organique, purement émotive, il n’y a pas d’image ancienne nettement différenciée de l’état actuel, ni s’opposant à lui. Cet état ressemble assez à la fausse reconnaissance. » (souligné par Bernard-Leroy)
S’il commence par parler d’un rêve, le témoin précise plus bas que ce rêve survient lorsqu’il est à demi-éveillé. Il s’agit donc plutôt d’un phénomène hypnagogique et non pas vraiment d’un rêve (bien que certains rêves puissent produire notre phénomène) ; en l’occurrence, c’est un phénomène d’Isakower. L’ « insaisissable tourbillon » du Narrateur est décrit ici avec des mots à peu près semblables : un « tourbillon indéfinissable ». Dans les deux cas, il se rapproche de l’observateur mais ne l’atteint pas, puis il disparaît. Dans les deux cas ce tourbillon est accompagné d’une sensation auditive. Le Narrateur parlait d’une rumeur tandis que selon le témoin no 2 le tourbillon se « déplace en grondant d’une façon étrange ». Dans les deux cas également, l’arrivée du tourbillon est accompagnée d’une émotion qui n’a rien d’intellectuelle. Chez le Narrateur ça se traduisait par un « plaisir délicieux » qui lui avait rendu la brièveté de la vie illusoire, « de la même façon qu’opère l’amour, en [l]e remplissant d’une essence précieuse. » Le témoin no 2, lui, parle aussi d’une « sensation purement émotive », qui n’est nullement intellectuelle. Autre similitude : les deux témoins pensent spontanément que cette sensation prend sa source dans leur passé. Le Narrateur parle d’un « instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter » ; ou bien encore, à propos de la réminiscence des trois arbres et du dessin qu’ils formaient, d’« un dessin que je ne voyais pas pour la première fois. » Quant au témoin no 2, il précise, lui aussi, que lorsque survenait le phénomène il le reconnaissait car il l’avait déjà ressenti : « je sais alors très nettement que je l’ai déjà eu ». Enfin, dans ces deux témoignages, le phénomène est éprouvé comme quelque chose d’étrange mais cependant familier. Bref, les points de contact de ces deux effets Isakower ne manquent pas.
Ce témoignage de A. D. nous rappelle les avions géants que le Narrateur voyait parfois fondre sur lui dans ses rêves :
« N’avais-je pas vu souvent en une nuit, en une minute d’une nuit, des temps bien lointains, relégués à des distances énormes où nous ne pouvons plus rien distinguer des sentiments que nous y éprouvions, fondre à toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s’ils avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles que nous croyions, nous faire revoir tout ce qu’ils avaient contenu pour nous, nous donnant l’émotion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui ont repris, une fois qu’on est réveillé, la distance qu’ils avaient miraculeusement franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs, qu’ils étaient un des modes pour retrouver le Temps perdu ? » (IV, 490-491)
Sont-ce des rêves ou des phénomènes hypnagogiques de type isakowérien ? Les deux ; selon plusieurs auteurs le phénomène d’Isakower peut également survenir, on l’a évoqué, dans des rêves2. Un des symptômes courant du phénomène d’Isakower, c’est justement de voir une forme indéterminée se diriger droit sur soi, souvent accompagnée d’un tourbillon (ici l’hélice) et d’un bourdonnement (le moteur). De plus, les patients d’Isakower, de même que Proust, relient toujours cette chose qui s’approche à « des temps bien lointains ».
Nous faisons une digression. Proust vient de dire que le rêve n’est pas, selon lui, un moyen pour retrouver le temps perdu ; ce serait donc une impasse. On sait que pour un certain neurologue viennois, au contraire, le rêve est la voie royale. Quand on parle du loup… Dans une confidence faite à Marie Bonaparte, le 14 janvier 1926, Freud racontait combien avait été décevante pour lui la lecture de Du Côté de chez Swann : « Je ne crois pas que l’œuvre de Proust puisse être durable. Et ce style ! Il veut toujours aller vers les profondeurs et ne termine jamais ses phrases3… » Un partout, balle au centre.
Si seulement Proust avait relaté son expérience de façon rigoureuse, sans la tronçonner, sans interpolations, peut-être Freud y eût-il alors trouvé quelques idées à ruminer. Et le phénomène d’Isakower se serait peut-être appelé, qui sait ? le phénomène de Proust. Fin de la digression.
Témoin no 3.
Le témoin no 3 est une femme qui a tenu un blog, « La fille dans le coin de sa bulle », de 2008 à 2015, sous le pseudonyme de Sheernin. Nous la remercions pour nous avoir gentiment autorisé à reprendre des passages de son blog. Un de ses nombreux billets portait sur le phénomène d’Isakower qu’elle a éprouvé dans son enfance4 :
« Toute petite, j’ai connu “ça” et j’étais bien évidemment dans la plus totale incapacité de mettre des mots dessus. Et “ça” a duré quelques années, vers l’âge de 3 à 7 ans peut-être. C’est “quelque chose” qui ressemble à cette image, même si ici, il manque le relief » :

Le témoin ajoute que cette illustration ne reflète que très vaguement ce « ça ». Cette image pourrait ressembler à ce que le Narrateur décrit, ce « reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ». Et lui aussi disait, dans l’Esquisse XIII, on l’a vu, qu’il avait du mal à décrire ce qu’il avait vu : « Cette sensation aussi obscure qu’elle était puissante et que j’aurais été bien embarrassé de nommer, définir, même d’apercevoir » (I, 696). C’est également ce que disait, on l’a lu, le témoin no 2, pour qui cette sensation était « absolument indéfinissable et inexprimable. » Le témoin n° 3 décrit :
« Un monde de l’indicible, celui de la sensation confuse et pourtant bien réelle d’être en présence d’une matière qui ne se définit pas5. Impression de la voir et de la toucher SANS la voir vraiment ni la toucher non plus. Être devant elle, autour d’elle. À moins qu’elle ne soit simplement en nous ou autour de nous…6 ? »
Cette interrogation rappelle également les paroles du Narrateur lors de la scène avec Madeleine : « […] en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi7. » Ou encore : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le thé], mais en moi8. » De même que pour les témoins nos 1 et 2, le témoin no 3 semble avoir perçu un « son absolument indéfinissable ».
Sheernin fit cette description sur son blog comme on met un message dans une bouteille qu’on jette à la mer, espérant que quelqu’un ayant fait la même expérience trouverait la bouteille et viendrait en discuter.
Témoin no 4
Le témoin numéro quatre, Dorian Gray, l’auteur de ces lignes, est tombé deux ans plus tard sur la bouteille et a lu son message ; il a raconté son phénomène d’Isakower sur le blog du témoin no 3. Il s’en est suivi une série d’échanges entre eux deux. Dans son premier commentaire Gray a également mentionné ce tourbillon9 :
« Le phénomène d’Isakower m’a longtemps captivé. C’est la sensation la plus étrange que j’aie jamais rencontrée. Comme vous, “tout petit, j’ai connu ça”. Il me revenait périodiquement. […] À chaque fois que le phénomène d’Isakower m’apparaissait, j’étais sur mon lit, allongé. Sur le point de m’endormir, mais sur le point seulement (c’est une certitude, le phénomène d’Isakower n’est pas un rêve). La bouche est la zone de mon corps la plus impliquée dans le phénomène. Quand la sensation en question arrive, je vois “quelque chose” venir de loin et qui se rapproche. Quelque chose de sombre, une masse brunâtre et peut-être ronde, se dirige vers moi. Je sens que je perds le contrôle sur moi. Je suis contraint de me laisser faire et d’assister en spectateur. Au début, tout ça m’inquiète un peu, mais ce n’est qu’une inquiétude passagère. La masse sombre et indéfinie se rapproche lentement, puis plus vite, par saccades régulières, comme les battements du cœur. Elle semble accompagnée d’une espèce de tourbillon. Une lutte se passe dans ma bouche. Je m’évertue à maintenir ma bouche bien close et prends plaisir à repousser cette chose. Au moment de la rencontre devenue inévitable, il y a comme un conflit entre moi qui repousse, et “quelque chose” (quelqu’un ?) d’extérieur à moi et qui voudrait approcher. Les saccades régulières animent aussi ma bouche fermée. Comme s’il s’agissait d’une succion alors que paradoxalement il est important que ma bouche soit hermétiquement close. Rien ne doit entrer. Il semble que j’agisse, et pourtant ce n’est pas moi qui agis. Un murmure ou des bribes de phrases semblent accompagner la scène […]. Puis le phénomène perd de son intensité et décroît progressivement pour disparaître aussi mystérieusement qu’il était arrivé. Volatilisé. Puis je reprends mes esprits. Plus étrange encore est ceci : durant tout le déroulement du phénomène, le temps était aboli et j’avais l’impression d’avoir réellement un ou deux ans. Voire moins. »
Là encore, on retrouve la même atmosphère étrange, cette espèce de chose indéfinie qui s’approche accompagnée d’un tourbillon, puis disparaît sans qu’on la voie vraiment disparaître. Autre facteur commun : une sensation auditive accompagne souvent le déroulement du phénomène ; ici il s’agit d’un murmure. Après avoir lu que Gray parlait d’une abolition du temps durant le déroulement de son phénomène, Sheernin, témoin no 3, s’est alors souvenue qu’elle aussi avait ressenti ce qu’elle a appelé une « abolition/disparition de la notion de temps ». Nul besoin de souligner que le Narrateur mentionne également une abolition du temps lors de ses résurrections ; c’est exactement ça. On sait que lors des réminiscences Proust parlait, comme certains isakowériens, de la sensation d’une présence, laquelle sera assimilée, dès les esquisses de la scène de la Madeleine, ainsi que dans Le Temps retrouvé, à un être extra-temporel. On vient de le voir, Sheernin dit se trouver « en présence d’une matière qui ne se définit pas. » Dorian Gray, lui, parle d’une partie de son être qui lui semble être emportée par le phénomène d’Isakower. Cela fait penser, bien sûr, à la résurrection des trois arbres, aperçus par le Narrateur depuis la calèche de Mme de Villeparisis lors d’une promenade dans les environs de Balbec. Ces arbres semblaient dire au Narrateur : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant10. » Dorian Gray eut l’impression de retourner littéralement dans son enfance, « comme si elle s’était trouvée là, à portée de main ». Dans la réminiscence des trois arbres, le Narrateur évoque « des chers fantômes du passé, de chers compagnons de [s]on enfance11 ».
Gray est revenu, lors d’un autre commentaire, sur une récurrence de son phénomène qui ressemble étonnamment à ce que dit le Narrateur lorsqu’il parlait d’un « souvenir oublié qui cherche à se montrer […] à faire surface » :
« Une fois que tout a disjoncté, qu’on est étendu sans pouvoir agir, le cerveau peut faire ses petites affaires. Je donnerais cher pour savoir ce qu’il peut bien trafiquer pendant la panne. Toutes les écoutilles fermées, il n’y a plus de repère, le passé peut devenir le présent. Un souvenir oublié cherche à se montrer. L’ancien conflit, toujours aussi neuf, essaie de faire surface. Si, pour l’état civil, je vieillis, le conflit, lui, n’a pas pris une ride. Il a trois ans et demi. C’est ce qui est difficile de faire comprendre à quelqu’un : On a douze ans, le phénomène survient, et pendant tout le temps qu’il est là, on a trois ans et demi. On a réellement trois ans et demi12. »
Sheernin a répondu en ajoutant deux jours plus tard à la suite de ce commentaire de Dorian Gray :
« Oui, oui et oui ! C’est une immersion plus qu’un flash-back. C’est davantage que, par exemple, une odeur croisée au hasard qui vous ramène à de lointains souvenirs, à un événement oublié. Il s’agit d’une manifestation qui nous remet en situation. En tout cas voilà mon ressenti, car à chaque fois que le phénomène me revenait, ce n’était pas « du » souvenir, il s’agissait de replonger dans « ça », toujours le même ça. Avec des intensités différentes mais sans qu’il s’agisse de variation13. »
En lisant les lignes de ces deux témoins, on pense évidemment à l’expression célèbre de Proust extraite de l’Esquisse XIV de la scène de Madeleine et le thé au lait : « Une minute extratemporelle a recréé pour la sentir l’homme extratemporel14. » La phrase sera reprise à peu près à l’identique dans Le Temps retrouvé. Une minute, c’est à peu près le temps que semble durer la récurrence d’un phénomène d’Isakower. Un point important souligné par Sheernin au cours de ces entretiens avec Dorian Gray : le tourbillon et la fameuse « masse informe » qui s’avancent, sont une seule et même chose ; ce qu’approuva Gray. N’oublions pas de rappeler ce passage du Côté de Guermantes qui parle, lui aussi, de ce retour du moi, à des années d’intervalle, et qui n’a pas grandi15 : « ce « moi » que je ne retrouvais qu’à des années d’intervalle, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, depuis ma première arrivée à Balbec,».
Voir également en Annexe (chap.23) où nous avons rajouté deux autres descriptions dudit phénomène éprouvé par Dorian Gray.
Témoin no 5
Le cinquième témoin, Gert Heilbrunn, est le psychanalyste dont on a brièvement parlé plus haut. Alors qu’il assistait à une conférence de Bertram D. Lewin sur le phénomène d’Isakower, il reconnut soudain la description du phénomène qu’il avait ressenti dans son enfance mais qu’il avait complètement oublié. Et pourtant Heilbrunn avait suivi une psychanalyse didactique, c’est-à-dire qu’il avait consulté pendant probablement deux ou trois ans un psychanalyste à raison de deux ou trois séances la semaine. Jamais il ne parla à son analyste de cette étrange sensation, car jamais elle ne lui revint en mémoire durant son analyse didactique… À la demande de Lewin, qu’il alla voir à la fin de la conférence pour lui exprimer sa surprise de retrouver cet étrange compagnon de son enfance, il a raconté son expérience dans Psychoanalytic Quarterly16 :
« The Isakower phenomenon was characterized in my experience by the typical amorphous mass
which, accompanied by moderate but ominous roaring, moved rapidly toward me from an immense distance. The mass was grayish or light tan in color. My attention was anxiously and forced upon its center which was either somewhat elevated, depressed, or whirl-shaped. My anxiety would rise as the round mass, now of gigantic proportions, rushed toward my face with the threat of annihilation. I would get up in my bed and scream for mother, […]. Somehow connected with the nightmare was a flat taste which, in keeping with Isakower description, was inseparably linked to a peculiar lingual sensation of long vertical furrows and corresponding vertical ridges. »
Les deux dernières lignes de ce témoignage ne sont pas sans rappeler la valve rainurée d’une certaine coquille de Saint-Jacques. Le tourbillon que décrit Heilbrunn ressemble étonnement au dessin de Sheernin. Le psychanalyste évoque également une sensation auditive, laquelle n’a rien d’un doux murmure mais ressemble plutôt à un rugissement menaçant. La suite du déroulement de son phénomène est tout aussi angoissante. Il est pendant quelques instants incapable de reconnaître ni les gens ni le lieu où il se trouve. Les mêmes symptômes qu’on a déjà vus se retrouvent ici : le tourbillon, une masse informe qui se déplace vers l’observateur, et une impression auditive qui accompagne la survenue du phénomène. Heilbrunn poursuit :
« The last component of the phenomenon occurred alone several times in my later life, approximatively ten to fifteen minutes after drinking a glass of milk which had left a strangely familiar flat taste in my mouth. It was always pleasant in character, devoid of anxiety, and had, of course, each time aroused my curiosity about its nature and origin. »
Le phénomène de Heilbrunn a évolué dans le temps ; pour faire court : il était terrifiant au début puis est devenu progressivement agréable. Isakower a souligné le rôle prépondérant de la bouche dans la perception de ce phénomène et aussi dans son déclenchement. Elle joua un rôle important également chez les témoins 1, 4 et 5 ; chez ce dernier, ainsi que chez un patient d’Isakower, un verre de lait, on l’a vu, pouvait déclencher la sensation. La littérature scientifique parue depuis l’article d’Isakower a toujours confirmé la prépondérance des sensations buccales lors du déroulement du phénomène. On sait que pour le Narrateur c’est également dans la bouche que commença le phénomène :
« au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur17 ; »
Arrivé au terme de cette première série de comparaisons, on constate des similitudes évidentes entre ces cinq témoignages. Si les symptômes du témoin no 1, le Narrateur, semblent moins prononcés que ceux des autres témoins, c’est probablement parce qu’il n’était pas toujours, comme les autres, en état hypnagogique, ainsi qu’on l’a évoqué plus haut, mais debout ou assis. Néanmoins, même moins apparents, ils seront, je pense, tout de même repérables en filigrane par certains isakowériens. Il sera intéressant d’avoir leur avis sur le phénomène décrit par Proust. Ont-ils relevé des similitudes avec le leur ? ou des dissemblances ?
L’épisode de la Madeleine et du thé au lait étant, selon le Narrateur, un phénomène de mémoire involontaire, force est d’admettre que cette mémoire involontaire repose sur un phénomène d’Isakower.
(À suivre : 8. Proust, Gregh, Darlu, Bernard-Leroy, etc.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
- E. Bernard-Leroy, L’Illusion de fausse reconnaissance : Contribution à l’étude des conditions psychologiques de la
reconnaissance des souvenirs, Paris, Alcan, 1898, p. 149. (En ligne ; lien valide en octobre 2017 : http://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/resultats/index.php?do=livre&cote=69999x124x07 ↩︎ - Angel Garma, « Vicissitudes of the Dreamscreen and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, no 24, 1955, p. 378. Voir aussi Max Stern, « Blank hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 214, col. 2 : « In adults, blank hallucinations [which include the Isakower phenomenon] occur in situations of stress, when falling asleep, and in dreams. Their occurrence points to a specific pathology stemming from excessive oral traumata. » ↩︎
- Élisabeth Roudinesco, Sigmond Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Le Seuil, 2014, p. 127. ↩︎
- Cf. Le blog « La fille dans le coin de sa bulle », 3 juin 2008 : http://sheernin.over-blog.com/article-20133714.html (Lien valide en septembre 2017). – Malheureusement la société qui héberge ce blog a chamboulé l’ordre des rubriques en introduisant de la publicité sans prévenir, ce qui en complique un peu la consultation. ↩︎
- [5] Ibid. ↩︎
- [6] Ibid. ↩︎
- Du côté de chez Swann, (I, 44). ↩︎
- Ibid., p. 45. ↩︎
- Cf. le blog « La fille dans le coin de sa bulle », 16 octobre 2010 : http://sheernin.over-blog.com/article-phenomene-d-isakower-reponse-59034312.html (Lien valide en novembre 2017) ↩︎
- À l’ombre des jeunes filles en fleurs, (II, 79). ↩︎
- Ibid., p. 78. ↩︎
- Cf. http://sheernin.over-blog.com/article-isakower-le-doute-par-la-surprise-63937057.html (lien valide en nov. 2017) – Le commentaire se trouve à la date du 30 jan. 2011, sous le billet de Sheernin. ↩︎
- Cf. http://sheernin.over-blog.com/article-quelques-reflexions-isakower-or-not-isakower-66276541.html (lien valide en nov. 2017). ↩︎
- Du côté de chez Swann, (I, 701). ↩︎
- Le Côté de Guermantes, éd. Thierry Laguet et Brian G. Rogers, 1988, Coll. Folio, Paris, p. 75. ↩︎
- G. Heilbrunn, « Fusion of the Isakower Phenomenon with the Dream Screen », Psychoanalytic Quarterly, 1953, vol. 22, p. 200-201. ↩︎
- M. Proust, Contre Sainte-Beuve, éd. Pierre Clarac, La Pléiade, Paris Gallimard, 1971, p. 211. ↩︎
Reproduction partielle de cette page autorisée à condition de citer l’auteur et l’URL.
2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel
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