Par Dorian Gray*

BnF

Notre intention initiale était d’analyser les résurrections les plus connues et les plus commentées de la Recherche et de les comparer aux récits de personnes ayant éprouvé un effet Isakower afin de montrer qu’il s’agit bien du même phénomène, bien que chez Proust il soit beaucoup plus édulcoré. Nous avons choisi dans Jean Santeuil les résurrections les plus caractéristiques, celles dans lesquelles se retrouvent plus facilement les symptômes du phénomène en question afin que les gens qui les ont éprouvés puissent mieux les reconnaître, quand bien même on n’en distingue parfois que les filigranes. Nous pourrions nous arrêter là, les autres phénomènes de « mémoire involontaire » étant moins prononcés que ceux de la Recherche, cela n’ajouterait pas grand-chose à mon argumentaire. Mais c’est difficile ne pas dire un mot de Jean Santeuil, le premier roman de Proust, mais non publié de son vivant. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’œuvre de notre auteur, ce livre est une sorte d’autobiographie de Proust, lequel est représenté par Jean. (nous conseillons aux isakowériens d’aller également faire un tour dans la préface de Contre Sainte-Beuve, publié longtemps après la mort de l’auteur et où il est aussi plusieurs fois question de cet effet Isakower. On en a un peu parlé ici dans notre chap. 5.)

Jean Santeuil a été écrit entre 1895 et 1899 ; Proust avait vingt-quatre ans lorsqu’il l’a commencé. Il avait donc probablement déjà éprouvé plusieurs des réminiscences (toutes ?) dont il parlera dans la Recherche ; mais il n’en fait pas état dans Jean Santeuil, ou si peu.

L’être extra-temporel est absent de Jean Santeuil ; la légende celtique, qui expliquera l’apparition de cet être, n’a pas encore été évoquée non plus. La « mémoire involontaire » y est mentionnée mais l’auteur ne lui a pas encore donné ce nom.

Jean Santeuil montre le héros à la recherche de ces moments étranges et indéfinissables qu’il a connus, moments où le passé venait se confondre avec le présent :

« et dans les iris pendant quelques instants éclairés de plus en plus jusqu’à étinceler, puis replongés dans l’ombre, il [Jean] se sentait vivre à la fois dans cette journée et dans des journées pareilles d’autrefois ; il avait le sentiment d… » [ici la phrase s’interrompt]1

Cette mémoire spéciale était donc déjà là. Elle se reconnaît dans cette joie qui accompagne certaines des pensées de Jean : « la joie particulière qui était pour lui le signe de la valeur des idées, comme Descartes disait que l’évidence est le critérium de la vérité2. » C’est de cette même joie dont parlera plus tard le Narrateur dans le Temps retrouvé (et ailleurs) : « une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente3. »

On pourrait citer plusieurs passages de Jean Santeuil où le héros, comme le Narrateur devant les aubépines, pratique l’introspection en extase devant un massif de fleurs. Le Narrateur, encore enfant, recueillait précieusement les sensations énigmatiques qu’il percevait en lui4 ; de même, « Jean essayait de se souvenir de ses promenades, de les décrire5. »

La différence importante entre Jean Santeuil et la Recherche, tout au moins pour ce qui concerne l’approfondissement de la recherche intérieure de l’auteur, c’est l’abandon du « il » pour le « je ». Proust s’aperçut que le récit à la troisième personne convenait mal pour aborder ses réminiscences. Étudier son phénomène d’Isakower, c’est se prendre soi-même pour sujet d’étude, c’est abandonner le « Jean » pour le « je », être à la fois le sujet et l’objet ; c’est « quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien6. » Un passage de Jean Santeuil, où l’auteur s’approche au plus près des réminiscences, alors qu’il est sur une plage de la Baltique, illustre bien ce glissement du « il » vers le « je ». En effet, alors qu’il décrivait Jean en train de tisonner les braises de l’âtre, l’auteur passe brusquement à la première personne pour explorer les mécanismes de sa mémoire : 

« comment saurais-je que sur le sable de telle plage de Belgique vue une seule fois sans grand plaisir pendant une heure, gît une vérité précieuse, si un bon vent ne m’y conduisait, par les seules voies qui y mènent, celles de l’imagination, en me donnant un enthousiasme à sa vue, signe de son prix et force prêtée pour m’y arrêter, m’y acharner, cette fois me mettre à travailler ? La nature sait où sont ces vérités. Et elle le sait seule. Seule, en nous faisant sentir ce que nous avons senti une fois, elle nous mène droit à quelque point de ce monde fabuleux de nos souvenirs qui est devenu le monde de la vérité7. »

Trois fois sur la même page, l’auteur parle de cette idée précieuse qu’il faut rechercher dans le sable. Cette idée renvoie, dit-il, à son enfance, laquelle enfance lui est amenée par le vent qui avait conduit « l’enfant bien-aimé », assis sur ses ailes, « partout où il avait des souvenirs, où il y avait une idée, quelque chose à trouver, un sentiment qui valait la peine qu’il le déterrât dans le sable, qu’il essayât de le saisir, le gardât, l’exprimât8 ». (Ce sable qui apparaît avec cette impression obscure, est-il en relation avec le sable souvent signalé par des témoins des occurrences du phénomène d’Isakower ?) Passé ce moment étrange, l’auteur reprend le récit à la troisième personne pour parler de Jean et de ses souvenirs. Puis, alors que Jean est à nouveau en train de s’étudier, une odeur de bois fait surgir en lui un souvenir ; Proust reprend alors le « je » pour favoriser l’introspection :

« Il [Jean] lui fallait le souvenir, non point précisément le souvenir, mais la transmutation du souvenir en une réalité directement sentie. Cette odeur que je sens tout d’un coup en entrant dans cette maison où certes je ne venais pas chercher de la beauté, mais je la reconnais ! C’est l’odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois où dès que je rentrais je sentais cette odeur spéciale9 » 

Puis l’auteur finit le chapitre à la première personne (du singulier, parfois du pluriel). Il laisse alors deviner cette idée d’un être hors du temps, mais en révèle beaucoup moins que dans la Recherche :

« ce plaisir qui me semblait une preuve suffisante de la supériorité d’un état où nous avons comme objet une essence éternelle […] comme si notre vraie nature était hors du temps, faite pour goûter l’éternel et, mécontente du présent, attristée du passé, tressaillait tout à coup quand du choc du présent et du passé jaillissait quelque chose qui n’est ni aujourd’hui ni hier, cet aujourd’hui conservé sans modification de substance, mais qui est hors du temps, essence réelle de notre vie10. » 

Enfin, le récit s’étant éloigné du thème des impressions obscures et des reviviscences, Proust reprend à nouveau la troisième personne pendant environ quatre cents pages, c’est-à-dire quasiment jusqu’à la fin du livre. Sur cette réminiscence voir aussi notre chap. 21 où il est question de l’odeur particulière du bois de la maison.

Le « je » est la meilleure voie (qu’on l’écrive comme on voudra) pour conduire aux réminiscences, pour les faire revenir en mémoire, vivaces. Le phénomène d’Isakower étant un phénomène psychosomatique, la voix narrative de la Recherche du temps perdu devra coïncider avec la voix même de l’auteur pour qu’il puisse s’approcher au plus près de « l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ». Dans la Recherche, c’est en se mettant à écrire exactement comme il parlait, que Proust retrouva la voie des résurrections. Chemin qu’il avait subodoré, emprunté pour y faire quelques pas avec Jean Santeuil, mais qu’il ne suivit pas jusqu’au bout.

Les contemporains de Proust qui l’ont bien connu soulignent cette coïncidence entre sa voix et son écriture :

« La voix de Marcel Proust est inoubliable, écrit Jean Cocteau, il m’est difficile de lire son œuvre au lieu de l’entendre. Presque toujours sa voix s’impose, et c’est à travers elle que je regarde les mots. […] Personne au monde ne fait mieux obéir l’écriture. Personne au monde ne faisait mieux obéir la voix. L’une et l’autre épousaient juste son esprit11. »

Paul Morand, au cours d’un entretien filmé avec Roger Stéphane, ira dans le même sens. Dans cet entretien il donne en exemple la première phrase que Proust lui adressa en 1915 (et qu’il reconstitua après son départ) alors que ce dernier lui rendit visite, à minuit12 :

« Il prit aussitôt la parole avec une autorité douce, une adresse dissertante où je reconnus immédiatement son écriture et tout le style de l’homme. […] « Vous trouverez, avec raison – Je vous prie Monsieur, recouchez-vous, vous allez attraper froid – (j’étais en pyjama et toujours dans l’antichambre) vous jugerez sans doute malséant qu’on vous réveille à cette heure-ci, mais je ne sors guère de chez moi, je me lève tard – et j’ai d’ailleurs tort de me lever car je paye cela le lendemain par des souffrances atroces et par un excès de soins ridicules et infinis, qui sont pourtant une nécessité, car il faut vivre avec sa maladie, on ne guérit jamais, et la maladie chronique est une vieille dame qui adore qu’on ait pour elle des égards (vous auriez le droit de vous plaindre vous aussi – bien que vous soyez un jeune homme et non une vieille dame –, que je manque d’égards pour vous en sonnant à votre porte à minuit) ; si j’ai pris cette liberté, c’est parce que j’avais le plus vif désir de connaître quelqu’un (il s’agit de vous) qui a émis sur moi – on me l’a rapporté – (je ne vous connais pas encore assez pour qu’on me rapporte de vous autre chose que des propos qui me soient agréables et même délicieux à entendre), qui a émis sur moi, ou plus exactement sur mon livre, des jugements – je n’aurais pas l’audace de dire “les plus “pertinents” – dans le style de notre ami Dubos, mais les plus délicats. »   La phrase ne faisait que commencer ; elle ne devait pas finir avant le milieu de la nuit. »

Citons encore Louis Gautier-Vignal :

« Dans l’intimité il était inépuisable. Ce qu’il disait se déroulait comme sa phrase écrite, les propositions qu’interrompaient sans cesse de longues incidentes s’enchaînant les unes aux autres. Parfois il paraissait s’éloigner tellement de son sujet qu’on pouvait craindre qu’il ne s’égarât. Mais il ne perdait jamais le fil de son discours13. »


Finissons là où tout a commencé : la cure de Proust chez le docteur Sollier. Ce sont les recherches du futur patient sur les diverses « impressions obscures » qu’il ressentait en lui quand il était enfant qui finirent par le mener, d’introspection en interrogations, de lectures en réflexions, chez le thérapeute. Il y fut conduit par des sensations étranges, telles que, par exemple, « l’idée obscure cachée dans le sable » qui le hantait lorsqu’il était adolescent et qui lui donnait par moments un battement de cœur14. « Pour bien revoir, écrivait-il dans son carnet en 1908, il faut croire et pas seulement imaginer. Il faut qu’il y ait presque hallucination. »

C’est une chose de discuter par correspondance avec un ami (Gregh) des impressions étranges que l’on ressent parfois ; c’en est une autre de prendre rendez-vous avec un professionnel (Sollier) pour travailler à rechercher la cause de ces impressions. Au risque de nous répéter soulignons que selon Isakower, le fait de décrire les symptômes de son phénomène a tendance, pour la personne concernée, à en faciliter la reviviscence15 ; il arrive même que des patients revivent un effet Isakower durant une séance de psychothérapie. Ceci a été signalé par différents chercheurs : O. Isakower16, Geraldine Fink17, W. Easson18, etc. On ne peut donc qu’approuver Edward Bizub lorsqu’il écrit : « Il y a tout lieu de croire que la cure suivie par Marcel Proust auprès du docteur Paul Sollier fut l’occasion d’une rencontre extraordinaire et qu’elle aura marqué leurs travaux respectifs19. »

Et ce ne sont pas que des mots, comme les montrent les lignes suivantes, que je puise également dans le même article : « En d’autres termes, [dans la Recherche] le face-à-face avec son psychothérapeute est recouvert d’un voile de silence. Mais il y a davantage : à une certaine étape de la rédaction du roman, la cure thérapeutique devait se situer au début du récit et même en constituer le cadre de la narration : “Dans les derniers mois que je passais à Paris avant d’aller vivre à l’étranger, le médecin me fit mener une vie de repos. Couché de bonne heure je m’endormais si vite” (I, 1086). Couché de bonne heure je m’endormais si vite. Il n’y a qu’un pas à franchir. L’incipit qui a remplacé cette ouverture est une phrase intimement liée au déroulement de la cure. Ce célèbre “Longtemps je me suis couché de bonne heure” constitue la confusion entre le cadre du roman et le déclic, à l’intérieur de la cure, qui aurait entraîné – dans le récit – la découverte de la mémoire involontaire20. »  

(Chapitre suivant : n° 21. La réminiscence du chalet de nécessité)


NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Jean Santeuil, op. cit., p. 179. ↩︎
  2. Jean Santeuil, op. cit., p. 658. ↩︎
  3. Le Temps retrouvé, IV, 446. ↩︎
  4. Cahiers Marcel Proust, nouvelle série no 3, Textes retrouvés, « Un des premiers états de “Swann” », p. 245 : « Je demandai à mon institutrice de rentrer pour que je pusse essayer de décrire ce qui m’avait soudain envahi. Et une crainte me glaçait, la peur d’un accident, la peur de mourir avant de l’avoir écrit. » – Voir aussi : Du côté de chez Swann, I, 839 (Esquisse LV).  ↩︎
  5. M. Proust, Jean Santeuil, op. cit., p. 461. ↩︎
  6. Du côté de chez Swann, (I, 45). ↩︎
  7. Jean Santeuil, op. cit., p. 459-460. ↩︎
  8. Ibid., p. 459. ↩︎
  9. Ibid., p. 462-463. ↩︎
  10. Ibid., p. 465. ↩︎
  11. La Nouvelle revue française, Gallimard, t. 20, 1923, Hommage à Marcel Proust, « La Voix de Marcel Proust », p. 90. ↩︎
  12. Document INA. Consultable également sur : https://youtu.be/wPhyov3zl5I (lien valide en nov. 2017). Le même passage figure également dans Le Visiteur du soir, de Paul Morand, éd. La Palatine, Genève et Paris, 1949, p. 10.
    ↩︎
  13. Entretiens sur Marcel Proust, dir. G. Cattaui et Ph. Kolb, Centre culturel international de Cerisy-La-Salle, Paris, La Haye, Mouton & Cie, 1966, p. 166. ↩︎
  14. Jean Santeuil, p. 459. ↩︎
  15. Isakower, art. cité, p. 199, ligne 2. ↩︎
  16. Isakower, art. cité, p. 198, ligne 24. ↩︎
  17. G. Fink, J. of the Amer. Psychoanalytic Ass., (1967-n°15), « Analysis of the Isakower Phenomenon », p. 285 : « In the first five months of his last year of analysis, the patient in twelve [ ! ] sessions recalled or experienced the Isakower phenomenon. » ↩︎
  18. Easson, Psychoanalytic Quarterly, (1973), n° 42, p. 67. Le patient éprouva l’effet Isakower durant une séance mais également chez lui (idem, p. 68). ↩︎
  19. Le Cercle de Marcel Proust, II, dir. J. – Y. Tadié, Paris, Champion, 2015, Edward Bizub : « Paul Sollier, le psychothérapeute de Proust », p. 175. ↩︎
  20. E. Bizub, ibidem, p. 182-183. Je n’ai pas trouvé la phrase suivante, « Couché de bonne heure je m’endormais si vite », à la référence indiquée ( I, 1086). Néanmoins, la confusion entre le cadre de sa psychothérapie et le début de la Recherche est quand même là. ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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