Par Dorian Gray*

On vient de le voir (chap. 14), chez l’auteur de la Recherche, les symptômes du phénomène d’Isakower surviennent tous à la même heure, celle que Proust appelait la désolation du soir. Même si la bouche ne semble pas ici être directement impliquée, elle l’est implicitement dans la réminiscence des trois arbres. Elle l’est sous forme d’une frustration orale causée par la séparation du héros d’avec sa mère. On va également retrouver l’être extra-temporel, celui qui était présent lors de la réminiscence de la scène du thé au lait, mais que Proust avait fait disparaître – rayé des registres – pour le faire réapparaître ailleurs. Cette sorte de présence que certains d’entre-nous, isakowériens, ont connue, parfois juste sous la forme d’une matière étrange, cette sorte de présence sera là dans les réminiscences qui vont nous occuper maintenant.
Nous irons d’abord sur le plateau de Carqueville, au-dessus de Balbec. Il s’agira d’une promenade en voiture avec sa grand-mère et la marquise de Villeparisis, dans la calèche de cette dernière. La description de cette sortie se situe à peu près entre les pages 65 et 83 de l’éd. Pléiade des Jeunes filles en Fleurs (p. 273-291 de l’éd. Folio). Nous irons également dans la carriole du docteur Percepied, rencontré vers Martinville-le-Sec, alors que la famille du Narrateur (papa, maman, Marcel) revenait à pied d’une marche du côté de Guermantes. Les excursions du côté de Guermantes étant plus longues que celles du côté de chez Swann, on rentrait plus tard. Notre jeune héros devait alors dîner en vitesse pour se mettre au lit tout de suite. Sa mère étant retenue à table comme quand il y avait du monde à dîner, elle ne montait pas lui dire bonsoir dans son lit ; il ne pouvait donc pas l’embrasser (frustration orale). Enfin, nous parlerons d’un voyage en automobile du Narrateur et de son chauffeur et amant dans la campagne caennaise1.
On va analyser ces trois scènes en même temps, comme s’il s’agissait d’une seule réminiscence, tant leurs ressemblances sont grandes. Rappelons que le phénomène d’Isakower se manifeste dans l’enfance. Vu l’âge de l’auteur, environ treize ans selon André Ferré, dixit selon Ch. Péchenard2, la résurrection de la promenade dans la carriole du docteur Percepied est authentique. La promenade en automobile, à l’âge adulte, ressemble plutôt à une variation sur le thème des clochers de Martinville ; on peut supposer que c’est une reconstitution romancée. Lors de la résurrection des trois arbres sur le plateau de Carqueville, le jeune Marcel avait une dizaine d’année.
Pour bien comprendre, précisons dans quel état affectif se trouve le Narrateur. Pour lui, cette promenade dans les terres au-dessus de Balbec n’a rien d’une excursion touristique. On lit en effet dans l’ouvrage des professeurs Adrien Proust et Gilbert Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, comme on l’a dit au chapitre précédent, on lit que le médecin doit « exiger la séparation toutes les fois que dans son enquête sur l’entourage du malade il découvre du côté des personnes vivant dans l’intimité de celui-ci soit une tendresse exagérée, soit une indifférence désobligeante, une inintelligence irritante de ses malaises et de ses souffrances3. » Le père du Narrateur, directeur dans un ministère, suivra ce conseil et exigera la séparation du fils et de sa mère. La campagne étant défendue à son garçon à cause de son asthme, il l’envoie en Normandie faire un séjour au bord de la mer pendant la durée duquel il obligera sa mère à rester en région parisienne. Il commence par évoquer ce voyage en bavardant avec un voisin, M. Legrandin, en présence de son fils afin de l’accoutumer à l’idée d’une future séparation [26]. Le jour tant redouté étant arrivé, la mère n’a de cesse de parler avec son fils afin de lui faciliter l’épreuve de la séparation. Comme on sait, sa grand-mère maternelle accompagnera son petit-fils à Balbec.
Nous allons maintenant citer les deux passages dont il va surtout être question. La promenade du côté de Balbec paraissant plus intéressante pour relever des indices de notre phénomène, nous bousculons la chronologie du roman (l’épisode des trois arbres est postérieur dans le roman à celui des trois clochers) et commençons par les trois arbres et nous y attarderons un peu plus. (Jeunes filles en fleurs…, éd. Folio, p. 272 ; Pléiade : II, 64) :
« Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j’avais eu, ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon usage quelques ordonnance pharmaceutiques, ma grand-mère prit les ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa ferme décision de n’en faire exécuter aucune, mais tint compte du conseil en matière d’hygiène et accepta l’offre de Mme de Villeparisis de nous faire faire quelques promenades en voiture. »
Avant de remonter dans la voiture de la marquise de Villeparisis, le Narrateur rencontra une jeune fille qui pêchait sur un pont (Jeunes filles en fleurs, coll. Folio : p. 284-287 ; Pléiade : II, 76-79) :
« Je sentis que la pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la retrouver une partie de mon désir de la retrouver. Il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère autant que fait la possession physique. Nous descendîmes sur Hudimesnil ; tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avait donné, entre autres, les clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés mais je sentais qu’ils m’avaient été familiers autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelques années lointaines et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction, Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté.
« Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts, allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je le faisais dans les promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents ! Il me semblait même que j’aurais dû le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère d’importance et qu’en m’attachant à sa seule réalité je pouvais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même.
« Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous trois, au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher. Où les avais-je déjà regardés ? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray où une allée s’ouvrît ainsi. Le site qu’ils me rappelaient, il n’y avait pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année avec ma grand-mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que comme ces pages qu’on est tout d’un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance ? N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages de rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange n’était que leur objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je le pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu m’avait paru tout superficiel, comme Balbec ? N’étaient-ils qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente mais déjà si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux comme tels arbres, telle touffe d’herbe que j’avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu’un passé lointain de sorte que, sollicités par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir ? Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensée et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelques fois double dans l’espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt, à un croisement de routes, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.
« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : “Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais à néant.” En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir – trop tard, mais pour toujours – je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche, je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un dieu. »
Maintenant nous allons monter dans la voiture du docteur Percepied pour revenir sur Combray après une promenade du côté de Guermantes. (Du côté de chez Swann, I, 177-181 ; 268-271 de l’éd. Folio) :
« Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant – où notre promenade s’étant prolongée fort au-delà de sa durée habituelle, nous avions été bienheureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui – j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.
Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu de les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfum, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’avais jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moment les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements :
Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit”. »
Il y eut quelques versions des trois arbres antérieures à celle citée ci-dessus, mais non publiées du vivant de Proust. Voici un extrait de l’une d’elles, tirée de la préface du Contre Sainte-Beuve4. Le passage commence par « Que de fois mes amis m’ont vu au cours d’une promenade, [etc.] ».
CSB :« […] je ne pouvais savoir où je les avais vus [ces arbres]. Je reconnaissais leur forme, leur disposition, la ligne qu’ils dessinaient semblait calquée sur quelque mystérieux dessin aimé, qui tremblait dans mon cœur. Mais je ne pouvais en dire plus, eux-mêmes semblaient de leur attitude naïve et passionnée dire leur regret de ne pouvoir s’exprimer, de ne pouvoir me dire le secret qu’ils sentaient bien que je ne pouvais démêler. Fantômes d’un passé cher, si cher que mon cœur battait à se rompre, ils me tendaient des bras impuissants comme ces ombres qu’Énée rencontre aux enfers. Était-ce dans les promenades autour de la ville où j’ai été heureux petit enfant, était-ce seulement dans ce pays imaginaire où plus tard je rêvais Maman si malade, auprès d’un lac, dans une forêt où il faisait clair toute la nuit […] des morts qui me tendaient des bras impuissants et tendres et semblaient dire : Ressuscite-nous. »
Soulignons deux phrases (en gras) dans cette version du Contre Sainte-Beuve. La première nous ramène à notre chapitre 7, à la description du témoin n°4 (Dorian Gray) : « La masse sombre et indéfinie se rapproche lentement, puis plus vite, par saccades régulières, comme les battements du cœur. » L’autre phrase, concernant Énée aux enfers, crée un lien entre l’épisode des trois arbres et celui du thé avec Madeleine, puisqu’on se souvient qu’une des esquisses de la scène du thé, la XIII, évoquait Énée aux enfers. Mais Énée avait disparu de la version définitive. On reviendra ici, dans notre chapitre 21 (la réminiscence du chalet de nécessité), sur le réminiscence des Trois arbres ; il y aura encore des choses à en dire, notamment concernant une certaine odeur de moisi.
EN RÉSUMÉ : Comme dans la scène de la madeleine, l’enfer, qui figurait pourtant dans un avant-texte, a disparu. Retenons que la scène des trois arbres est pour Proust une des portes de l’enfer. Il y en avait déjà une ? Normal ; la seule porte de l’enfer est le phénomène d’Isakower.
……………
Parmi les symptômes typiques d’un phénomène d’Isakower, se retrouvent les suivants, que l’on va maintenant analyser : un état fébrile, une sensation de vertige, l’impression d’avoir déjà ressenti cette expérience, une confusion entre soi-même et le monde extérieur, une masse informe qui s’approche, un tourbillon, etc.
1) État fébrile. L’effet Isakower se « rencontre très fréquemment dans des maladies accompagnées de fièvre5. » C’est le cas pour le Narrateur, lequel fera toute la promenade au-dessus de Balbec dans un état fébrile : « Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j’avais eu, ayant […] rédigé à mon usage quelques ordonnances pharmaceutiques [etc.] » (II, 64) La grand-mère décida de ne pas respecter ces prescriptions et tint seulement compte des conseils du médecin : éviter la mer et le soleil. Aussi accepta-t-elle de partir avec son petit-fils en promenade dans la calèche de Mme de Villeparisis. La séparation du Narrateur et de sa mère, n’est sans doute pas étrangère à sa fébrilité. On note également que le Narrateur fait état d’une possible fatigue, au moment où il passe près des trois arbres. « Ou encore ne cachaient-ils [les trois arbres] même pas de pensée et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelque fois double dans l’espace. »
2) Régression dans l’enfance. Le retour vers l’enfance, ressenti lors d’un syndrome d’Isakower apparaît, du côté d’Hudimesnil, dans certaines phrases : « je croyais avoir à reconnaître un souvenir » (II, 78 ; éd. Folio, p. 286) ; « Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. » (II, 78). Et comme si le maternage de la grand-mère ne suffisait pas à combler l’absence de sa mère (Jeanne), le romancier a invité Madeleine dans la calèche de la marquise, puisque c’est le prénom qu’il a donné à Mme de Villeparisis ; celle-ci est aquarelliste de fleurs, tout comme l’était la célèbre aquarelliste – surtout louée pour ses roses – Jeanne Magdelaine Lemaire, dite Madeleine Lemaire, laquelle fut comme une mère pour Proust et son amant Reynaldo Hahn, qui eux-mêmes se considéraient comme ses enfants.
3) Confusion entre monde intérieur et monde extérieur. Cette confusion est évoquée par Isakower6 : « Mais ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe, le corps et le monde extérieur. » cette confusion se lit également chez le Narrateur, entre autres, dans la fin de la phrase suivante : « Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même7. » Les arbres sont à la fois à l’extérieur de lui-même, et à l’intérieur. La confusion s’entend également dans la parole des arbres, qu’on a déjà citée plus haut : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant » (II, 79 ; éd. Folio, p. 287). Si ces arbres (ou âmes) qui sont extérieurs à lui viennent lui apporter une partie de lui-même, c’est qu’il y a confusion entre intérieur et extérieur.
Soulignons ici un point important : En décrivant des récurrences de son phénomène, notre témoin no 4, M. Gray, a fait état d’une sensation similaire à celle dont vient de parler le Narrateur. Pour lui aussi, c’était « une partie de lui-même » que le phénomène venait d’emporter : « Mais surtout, dit-il, et je me souviens très bien de ça, lorsqu’après sa venue le phénomène disparaissait, j’éprouvais toujours une déception car je sentais qu’il repartait avec une partie de moi-même8. » Cette déception est décrite aussi par le Narrateur : « Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un dieu. » (éd. Folio, p. 287) Dorian Gray revint ailleurs sur cette espèce de scission au sein de lui-même : « Pour ce qui me concerne, c’est dans le phénomène d’Isakower que j’ai passé les meilleurs instants de ma vie. C’est dans ce tourbillon que je suis le plus moi-même. C’est moi à la recherche d’une autre partie de moi-même9. » Et ceci n’est pas loin de ce que viennent de dire les arbres au Narrateur : « nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi ». (Précisons que Dorian Gray avait lu les Jeunes filles en fleurs une quarantaine d’années avant d’écrire les lignes que l’on vient de citer ; mais il n’avait rien remarqué, lors de cette première lecture, qui ressemblât à un effet Isakower, phénomène dont il ignorait d’ailleurs le nom.)
4) Le tourbillon. Les trois clochers de Martinville-le-Sec sont comparés à des arbres : « Bientôt leur lignes et leur surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut. » (I, 178) Clochers et arbres, dans ces deux scènes, sont interchangeables. Ces trois clochers, à cause du déplacement de la carriole, semblent se mouvoir au loin. Il y est question de la « volte hardie » d’un des clochers ; et ensuite, de « quelques gauches trébuchements », puis ils glissent l’un derrière l’autre. Pour le Narrateur, c’est comme si c’était le paysage qui tournait, comme pour ces patients d’Isakower, qui, au moment où se déroule le phénomène, ont l’impression de se trouver sur un disque qui tourne10. Lors du voyage en automobile dans la campagne caennaise, l’auteur décrit la même sensation cinétique : l’automobile est immobile, c’est le paysage qui est mobile ; comme par exemple lorsque Proust et son chauffeur arrivent devant les clochers de l’église Saint-Étienne de Caen : « Et, géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d’arrêter pour ne pas nous heurter contre le porche11. » Cette image d’une masse que l’on voit au loin se rapprocher puis ensuite se précipiter sur l’observateur passif rappelle plusieurs témoignages concernant le phénomène d’Isakower12. Rappelons-nous également, mais on en parlera, que la réminiscence sur les pavés de l’hôtel Guermantes est déclenchée par une automobile (taxi) qui manque d’écraser le Narrateur. Signalons en passant, ce n’est peut-être pas indifférent, que l’autre nom de l’église Saint-Étienne de Caen est l’Abbaye-aux-Hommes ; Proust la visita avec son amant et chauffeur Alfred Agostinelli. Au retour, ce dernier se verra comparé par Proust à une nonne, à cause de sa mante en caoutchouc. Notons également que le sexe, ou plutôt le genre, de l’automobile n’était pas encore bien déterminé à cette époque. On le trouve en effet parfois écrit au masculin dans la Recherche13. Un peu plus loin, alors que l’automobile s’éloigne des deux clochers de Saint-Étienne, ces derniers « virèrent une dernière fois comme deux pivots d’or. » Là encore se retrouve le mouvement tourbillonnaire. Ce dernier se manifesta aussi à Martinville-le-Sec, où, depuis la voiture du docteur Percepied, le Narrateur évoquera trois pivots d’or. À Carqueville, dans la calèche de Mme Madeleine de Villeparisis, le Narrateur vit les trois arbres se diriger sur lui et les compara à une ronde de sorcières ou de nornes. Enfin, selon Painter, alors que Proust était à Caen, un souvenir ancien lui revint en mémoire : il revit les clochers des villages autour de Méréglise se mouvoir autour de l’horizon comme s’ils tournaient autour du clocher de l’église d’Illiers14.
5) Familiarité. Selon Isakower : « Au moment où se produit ce phénomène, la première sensation subjective s’exprime souvent ainsi : “C’est une sensation que j’ai si souvent éprouvée autrefois (qui m’est si familière)”15. » C’est également ce que constate le Narrateur : « je ne pouvais reconnaître le lieu dont ils [les trois arbres] étaient comme détachés mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois ; » (II, 77 ; éd. Folio, À l’ombre…, p. 285) De même croira-t-il reconnaître dans ces arbres des « amis disparus ».
6) Vertige. On retrouve également la sensation de vertige signalée par des patients d’Isakower16 : « j’ai le sentiment en même temps de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus ». Proust : « les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction » (II, 77 ; éd. Folio, À l’ombre…, p. 285) Lors de la réminiscence des trois clochers, le Narrateur est « pris d’une sorte d’ivresse » et ne peut penser à autre chose. La même sensation est décrite par une patiente d’Isakower, laquelle ressent « une sorte de griserie, de fatigue délicieusement agréable. »[24].
7) Auto-observation. Le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience, dit Isakower, c’est celle, on l’a vu, d’une auto-observation manifeste17. C’est également le cas ici pour le Narrateur : « Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même. » (II, 77 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 285)
8) Effet de surprise. Dans la descente sur Hudimesnil, la réminiscence lui apparaît avec la soudaineté et la surprise inhérentes au phénomène d’Isakower : « tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avaient donné, entre autres, les clochers de Martinville. » (II, 76-77 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 284-285)
9) Une masse informe qui s’approche. Les trois clochers, comme les trois arbres, reproduisent ce mouvement signalé par de nombreux témoins du phénomène d’Isakower : Quelque chose d’informe, qui vient de loin, qui se rapproche de plus en plus de l’observateur, donne parfois le sentiment de menacer le sujet, puis s’en éloigne et disparaît18. Notons que la réminiscence des trois arbres commence lorsque le Narrateur regarde ces arbres qui s’approchent de lui alors qu’il est dans la calèche. Ce quelque chose d’informe, parfois perçu par les patients d’Isakower comme étant rond, pourrait ici se retrouver dans les clochers tourbillonnants, et, pour ce qui est de la scène des trois arbres, dans cette « ronde de sorcières ou de nornes ». Sur la calèche du docteur Percepied, le jeune Narrateur écrit sur une feuille de papier ce qu’il vient de ressentir au moment où la voiture rejoint les clochers de Martinville : « Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche19. » Autrement dit on retrouve bien là cette sensation de quelque chose qui vient à notre rencontre, puis menace de nous heurter. Même chose dans l’article du Figaro qu’on vient de voir : les clochers de Saint-Étienne de Caen se « jetèrent si rudement au-devant de nous ». Et revoilà cette chose amorphe, désancrée, qu’on n’arrive pas à décrire, le noyau du phénomène d’Isakower, lequel était déjà apparu lors de la scène de la Madeleine et réapparaît dans la scène des trois arbres : « Je sentis de nouveau derrière eux [les trois arbres] le même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. » (II, 78 ; À l’ombre…, éd. Folio, p. 286). Cet objet est ce « quelque chose qui se déplace » accompagné d’un insaisissable tourbillon et qui palpitait en lui lors de la scène du thé au lait mais qu’il ne put ramener à la surface. Autrement dit, un lien manifeste existe entre la scène des trois arbres et celle dite de la madeleine ; sans parler de la Madeleine que Proust a mise dans la calèche. Les patients d’Isakower parlent, comme le Narrateur, de « quelque chose de vague et d’indéfini »20, et, comme lui, ils sentent bien que cette chose leur est familière.
10) Frustration orale. Les clochers tourbillonnants dont on vient de parler ne sont peut-être pas sans lien avec la scène suivante, tirée d’une esquisse de Combray, où il est question des clochers de Chartres, et qui fut très angoissante pour l’enfant :
« Moi je ne voyais au contraire jamais sans tristesse les clochers de Chartres, car souvent c’est jusqu’à Chartres que nous accompagnions Maman quand elle quittait Combray avant nous. Et je voyais, et la forme inéluctable des deux clochers m’apparaissait aussi terrible que la gare. J’allais vers eux comme vers le moment où il faudrait dire adieu à Maman, sentir mon cœur s’ébranler dans ma poitrine, se détacher de moi pour la suivre, et revenir seul. Je me souviens d’un jour particulièrement triste où Maman emmenait mon frère, la voiture devait nous conduire de Combray à Chartres et c’était bien loin. On avait fait photographié mon frère le matin avant qu’il partît21. »
On sait également que durant la promenade dans les environs de Carqueville, le Narrateur était anxieux à cause de sa récente séparation d’avec sa mère ; il l’était encore plus à cette heure de la journée, puisque c’était celle de la désolation du soir. Les trois clochers et les trois arbres lui parlent de ce drame de la séparation. En effet, au moment où le soleil vient de disparaître à l’horizon, seuls les clochers (ou les arbres) restent encore ensoleillés alors que le reste de la plaine est recouvert d’ombre. Le narrateur contemple leur coucher. Du côté de Martinville, les clochers « agitaient encore en signe d’adieux leurs cimes ensoleillées. » (I, 179 ; éd. Folio, Du côté…, p. 271) Il ajoute : « Ils me faisaient penser aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité. » Encore quelques minutes et ils s’effaceront dans la nuit tant redoutée par Narrateur car elle va séparer l’enfant et la mère.
La promenade en automobile dans la campagne caennaise décrite dans le Figaro remonte également à la scène du coucher à Combray, et donc à la frustration. En effet, dans la suite de l’article du Figaro se trouve un écho de la scène de l’escalier :
« Tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs, l’appréhension de s’enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous ceux qui connaissent quelle allégresse c’est, après avoir lutté longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s’arrêter et se dire : “Eh bien ! non, je ne monterai pas ; qu’on selle le cheval, qu’on apprête l’automobile”, et toute la nuit de fuir, laissant derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé22 »
Quand on entend : « Eh bien ! non, je ne monterai pas », on pense évidement à l’enfant de Combray qui juste après avoir écrit un mot à sa mère pour lui dire de monter le voir, fut rempli de bonheur pour s’être rebellé : « Tout à coup, dit-il, mon anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament puissant commence à agir et nous enlève une douleur : je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu maman, de l’embrasser coûte que coûte. » (I, 32)
11) la bouche. On a vu que chez le Narrateur, comme chez la plupart des témoins, le phénomène commence par une sensation buccale. Ce n’est sans doute pas un hasard si la réminiscence des trois arbres commence par la bouche. Le Narrateur rencontre sur un pont une belle pêcheuse : « Mes regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient croire qu’elles avaient suivi mes regards. Mais ce n’est pas seulement son corps que j’aurais voulu atteindre, c’était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n’est qu’une sorte d’attouchement, qui est d’attirer son attention, qu’une sorte de pénétration, y éveiller une idée. » (II, 75-76). Et quelques lignes plus loin : « il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je lui avais plu. »
(Notre chap. 21 concernera également, en son début, la réminiscence des trois arbres.)
(À suivre : 16. La matinée à l’hôtel Guermantes.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
- Le Figaro, 19/nov./1907, « Impressions de route en automobile », p. 1 (en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k287911r.item ). – Le mécanicien de Proust, Agostinelli, conduisait. – L’article a été repris dans Pastiches et Mélanges, éd. Gallimard, 1919. (Publié dans la Pléiade en 1971 sous le titre « Journées en automobile », p. 63-69.) ↩︎
- A. Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Gallimard, Paris, 1959, p. 12. – Christian Péchenard, Proust et les autres, Paris, La Table ronde, [1992-1996] 2019, p. 19. ↩︎
- A. Proust et G. Ballet, L’Hygiène du neurasthénique, Paris, Masson, 1897, p. 170. (En ligne sur Gallica ; lien valide en septembre 2017.) – L’auteur de la Recherche avait vingt-six ans lorsque ce livre parut. ↩︎
- CSB préface Bernard de Fallois, Paris, Folio essais, Gallimard, [1954], 2019, p. 47. ↩︎
- O. Isakower, 1972, p. 197, lignes 11 ; -8, p. 199, ligne 24 : « Soulignons que ce phénomène se produit fréquemment pendant l’enfance, qu’on le rencontre dans les états fébriles et que de nombreuses personnes le décrivent de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance.” » ↩︎
- O. Isakower, 1972, art. cité, p. 199, ligne 5. ↩︎
- À l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, 77. ↩︎
- Cf. http://sheernin.over-blog.com/article-isakower-le-doute-par-la-surprise-63937057.html, 13 jan. 2011, DG8. (Lien valide en nov. 2017.) ↩︎
- Cf. http://sheernin.over-blog.com/article-quelques-reflexions-isakower-or-not-isakower-66276541.html, 19 février 2011, DG4. (Lien valide en nov. 2017) ↩︎
- O. Isakower, 1972, p. 197, ligne -6 : « j’ai le sentiment de me trouver sur un disque qui tournerait… vertige et malaise diffus ». ↩︎
- Proust, Pastiches et mélanges, éd. Yves Sandre, Paris Gallimard, Pléiade, 1971, p. 65. ↩︎
- Par exemple a) A. D. Richards, « Isakower-Like Experience on the Couch… », Psychoanalytic Quarterly, 1985, no 54, p. 420 : «At this moment he had an image of large bubbles or balloons, perhaps three feet wide, coming toward him from the left» ; b) Idem, p. 427 : «…and then he experienced the following Isakower-like phenomenon. An image was coming closer and receding into the distance. It was a large hospital bed [sic]… » ; c) Angel Garma, « Vicissitudes of the Dream Screen and the Isakower Phenomenon », Psychoanalytic Quarterly, 1955, no 24, p. 373 : « on the palissade of bricks I saw reflected a white meteor which was about to fall and make the earth explode »; d) O. Isakower, 1972, article cité p. 199, l. 8 : « Quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme « étant rond », qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement, jusqu’à sa disparition. » ; etc. ↩︎
- Cf. II, 1103 ou III, 1075 ou Jean Santeuil, op. cit., p. 407. Dans le carnet de 1908, fo 54r, un premier jet avait écrit « un automobile » et, quelque temps plus tard, l’article a été féminisé.
↩︎ - Painter, op. cit., p. 519. ↩︎
- O. Isakower, 1972, art. cité, p. 200, ligne -6. ↩︎
- O. Isakower, 1972, art. cité, p. 197, ligne -5. – Voir aussi, entre autres : A. D. Richards, The Psychoanalytic Quarterly, « Isakower-Like Experience on the Couch: A Contribution to the Psychoanalytic Understanding of Regressive Ego Phenomena », 1985, no 54, p. 419 : « The room is spinning, tipping like a ship does in water, like a rocking cradle. I feel very unstable. All of a sudden my supports are falling. I am out of balance. » ↩︎
- O. Isakower, 1972, art. cité, p. 199, ligne 23. ↩︎
- Isakower (1972), p. 199, ligne 9. ↩︎
- I, 179. ↩︎
- O. Isakower (1972), p. 199, ligne 9. ↩︎
- Du côté de chez Swann, I, 737-738 (Esquisse XXVII). ↩︎
- Le Figaro, 19 nov. 1907, « Impressions de route en automobile », p. 1 (cf. Gallica). ↩︎
On peut faire une reproduction partielle de cette page à condition de citer l’auteur et l’URL.
2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel
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