Par Dorian Gray*

BnF EST

Pour introduire cette rubrique, prenons le thé. Un thé au lait servi à température ambiante. Soit deux tasses ; dans l’une des deux mettons quelques miettes de biscotte (de madeleine ou de baba au rhum, peu importe). Tout en la buvant, on est forcé de remuer ses lèvres comme un bébé qui tète afin d’absorber les petits morceaux de gâteau amollis. L’autre tasse est servie sans miettes ; cette fois, on n’a pas eu besoin de remuer les lèvres pour la boire. Le phénomène d’Isakower étant une expérience psychosomatique, on peut imaginer que cette scène de la madelaine pouvait, plus qu’une autre, faciliter la résurgence d’un souvenir lié à une expérience buccale ancienne. En effet, le rugueux du pain grillé, qui fond dans la bouche et se transforme en une nourriture molle, presque liquide, chaude, et qui fond dans le palais pendant que les lèvres font les mouvements de succion, auxquels s’ajoute la déglutition que ferait un bébé au sein, toute cette manducation, ou plutôt tétée, aura pu jouer un rôle important dans cette mystérieuse conjonction de circonstances favorables à l’irruption d’un phénomène qui a permis le retour de l’« instant ancien ». Rappelons seulement une phrase d’Isakower à propos d’un patient : « Il lui semble aussi parfois avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure1. »  

Si des isakowériens arrivent sur ce blog, c’est qu’ils connaissent peut-être le nom d’Otto Isakower ; ils connaissent donc l’origine de ce phénomène. On va quand même rappeler les faits. Pour la majorité des spécialistes la régression induite par le phénomène serait relative, on l’a évoqué brièvement plus haut, aux premières interactions de l’enfant et de sa mère, et plus particulièrement elle serait liée au nourrissage, en l’occurrence à l’allaitement. De là vient que la bouche est prédominante dans ce phénomène (la main et la peau le sont parfois également)2. Une patiente d’Isakower faisait remarquer : « je sentais ma bouche toute remplie de quelque chose qui ne provenait pourtant pas de l’extérieur… »3 ; « Je suis tout entier bouche » disaient d’autres4. On connaît la jouissance du manger, vécue ou imaginée, chez Proust. On mange en effet beaucoup dans la Recherche, et l’art culinaire y tient de la place ; et puis il y a le baiser à la mère, celui à Albertine : « je croyais qu’il est une connaissance par les lèvres » (II, 659 sq) ; du côté de Carqueville, dans la calèche de Mme de Villeparisis, le Narrateur déclarait : « Pour les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme. Et l’univers m’avait paru plus intéressant. » (II, 72). Il y aurait encore tant d’autres passages à citer, comme celui sur les aubépines et leurs épines rouges, associées à des fraises écrasées dans du fromage blanc ; etc.5 Bref, nul besoin de s’étendre plus sur la prédominance de la bouche chez l’auteur de la Recherche.

  Très souvent certains patients parlent, on l’a dit, de « quelque chose de froissé, de déchiqueté, sableux ou sec, ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier6. » Pour Isakower, la sécheresse dans la bouche, comme celle ressentie sur le corps, serait à mettre en relation avec la sécheresse de la bouche du nourrisson ou avec la rugosité du corps de sa mère, sensations déplaisantes et peu familières (puisque pendant la vie intra-utérine, il n’a jamais eu l’occasion d’expérimenter quoi que ce soit de comparable)7. Y aurait-t-il une relation entre ces sensations sèches ou rugueuses et la scène avec Madeleine et le thé au lait ? Le pain rassis grillé, ou la biscotte, aurait-t-il quelque chose à voir avec l’élément rugueux que mentionnent beaucoup de témoins de notre phénomène ? Dans notre propre cas il n’y avait pas cette sensation de sable dans la bouche, mais celle d’une certaine sécheresse. Le sable nous fut, si l’on peut dire, servi à part : je me souviens encore du jour où ma maîtresse à la maternelle (sans doute vers trois ans et demi, quatre ans) m’apprit le mot « rugueux » en me faisant toucher du papier de verre, ce sable sur papier. Ça m’avait réjoui au plus haut point d’apprendre qu’il y avait un mot pour désigner cette sensation que je trouvais vraiment fascinante. Plus tard, adolescent, je me suis souvent étonné de cette attirance enfantine pour le mot « rugueux ». Ce n’est que bien des années plus tard, lorsque j’ai entendu parler du phénomène d’Isakower, que j’ai pu faire le lien entre un morceau de papier de verre et le plaisir qu’il m’avait procuré. Et c’est en repensant à cette histoire de rugosité dans la bouche que nous nous sommes souvenu de la biscotte de Proust.

La plupart des témoignages venant de la communauté isakowérienne s’accordent à affirmer que cette étrange expérience donne l’impression de retourner réellement au temps de son enfance. En effet, nous confirmons ; le plus extraordinaire est que l’on y retourne vraiment, et non pas en imagination ou comme si c’était juste un souvenir qui nous revient en mémoire. Selon Sheernin, témoin no 3, on l’a citée plus haut, « il s’agit d’une manifestation qui nous remet en situation. » Proust dit la même chose lorsqu’il parle de « ce passé vraiment revécu »8 ou bien lorsqu’il écrit : « Le moi que j’étais alors et qui avait disparu si longtemps, était de nouveau si près de moi qu’il me semblais entendre encore ses paroles. » (III, 154) Le phénomène d’Isakower étant une expérience psychosomatique, c’est le corps tout entier qui retourne en enfance, ce n’est pas juste une idée ; et c’est cela le plus incroyable. Comment expliquer ça à ceux qui ne l’ont pas vécu ? Cette expérience paraît tellement étrange et incommunicable que nous serions tenté de leur dire, à l’instar de je ne sais plus qui : « Si vous comprenez ce que j’ai essayé d’expliquer, alors c’est que je me suis mal exprimé ! »

Les sensations concernant le temps, ce passé qui soudainement devient du présent, cette spectaculaire régression du moi qui survient d’un seul coup sans que l’on puisse s’y opposer, cette sensation d’une présence, toutes ces impressions sont typiques de ce que l’on ressent souvent lors du passage du noyau dur du phénomène, c’est-à-dire de cette chose informe qui se déplace accompagnée d’un tourbillon et qui, dans la Recherche, fut ressentie par le Narrateur dès l’épisode de la biscotte trempée dans le thé au lait, comme le montrent les avant-textes (cf. chap. 5). Proust explique cette présence par le fait que selon lui un être se trouverait en nous qui ne peut vivre « que de l’essence des choses, laquelle ne peut être saisie qu’en dehors du temps9. » On l’a vu, selon Sheernin et Dorian Gray, le tourbillon et la masse informe sont plus ou moins la même chose. C’est d’ailleurs bien visible sur le dessin de Sheernin (cf. chap. 7). Là encore, l’avis d’autres isakowériens, sur ce point important serait intéressant. Ensuite, lorsque la chose informe, venue d’on ne sait où, est arrivée au plus près de nous, elle se volatilise. Selon Isakower, elle ne se volatilise pas mais repart comme elle est venue. L’ennui, c’est qu’il ne cite pas de témoignage qui pourrait aller dans ce sens, alors que d’habitude, pour chaque symptôme il donne en général les dires d’un patient pour l’illustrer ; or, sur ce point important il n’en cite aucun. Le tourbillon/masse informe repart-il vraiment comme il est venu ? Ne pourrait-on pas dire plutôt qu’il se volatilise ? — C’est notre opinion. Sans doute des isakowériens auront-ils des remarques personnelles à faire ici. Peut-être ne voient-ils pas les choses de la même façon que nous. Et le Narrateur, l’a-t-il vu repartir ? — Non. Arrivera-t-il à la surface de ma claire conscience ? se demandait-il, et il poursuit : « Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être10 ; » Autrement dit, il ne l’a pas vu repartir, puisqu’il ne sait pas où il est passé. Il s’est volatilisé. Les « avions », dont on a parlé plus haut, que dans ses rêves il voyait se diriger sur lui, il ne les voyait pas non plus retourner d’où ils venaient.

Cette sensationnelle expérience, où le passé semble être remonté à la surface, intact, est tellement incroyable que l’on évite d’en parler autour de soi de peur de ne pas être cru, voire de passer pour un fou. Et pourtant, si fol il y a, c’est celui qui croit que Proust a inventé ces histoires de résurrections (certains critiques l’ont jadis affirmé). Certes, il ne raconte pas les choses exactement comme elles se sont passées, il y a une part de romanesque. D’ailleurs, on l’a vu plus haut, il a avoué lui-même avoir parfois mêlé des souvenirs volontaires à de la mémoire involontaire (IV, 817, Esquisse XXIV). Mais la part du romanesque n’est pas si grande que ça ; il s’appuie sur des sensations qu’il a vraiment ressenties. Cette plongée dans le temps de l’enfance dure peut-être une dizaine de secondes, même si elle donne l’impression de durer plus longtemps ; disons une minute. Sans doute ne dure-t-elle pas plus longtemps qu’un rêve, mais comment savoir exactement, puisque dans ces moments-là on n’a plus aucune notion du temps ? Lorsque survient l’effet Isakower, le mot temps ne veut plus rien dire. On vit une espèce de passé présent. Les récurrences de ce que l’on pourrait appeler le chrono-phénomène d’Isakower, se produisent à l’identique. Quand il arrive après une absence d’une ou deux années, on le reconnaît immédiatement et avec certitude ; c’est comme quelque chose qui nous est propre, familier, et surtout intime ; quelque chose qui fait partie de notre moi. C’est une sorte d’ADN psychique. Cela n’a rien à voir avec une impression de « déjà vu ». Proust connaissait cette impression-là qu’on appelait à l’époque la « fausse reconnaissance ». Or il ne l’utilise jamais pour décrire ce « chrono-phénomène »11. Le moi régresse jusqu’à un âge d’environ trois ans, quel que soit notre âge pour l’état civil, cinq ans, sept ans, dix ans, quinze ou plus. Après vingt ans, il est rare que la résurgence survienne. Là encore des témoignages de personnes concernées seraient intéressants.

Passé et présent se confondent alors, ou plutôt, le passé devient le présent. C’est comme si le temps s’était contracté. Est-ce le passé qui remonte à la surface ou bien le présent qui fait une plongée dans le passé ? On ne sait pas ; le temps est aboli. Mais chose plus étrange encore est cette impression, au moment le plus fort du déroulement du phénomène, de se trouver en présence de quelque chose de vivant. Est-ce une personne ? Est-ce une partie de nous-même ? On l’a vu, Sheernin parlait d’une matière qui ne se définit pas ; et Dorian Gray de « la sensation d’une présence étrangère » :

« Pour ce qui me concerne, il n’est pas possible de faire revenir le phénomène. Il se déroule hors de mon contrôle. C’est bien pour cela qu’il est étrange. Il est étranger à moi. Il y a la sensation d’une présence qui a sa propre loi. Quand le phénomène arrivait je n’étais plus maître chez moi. Il faisait ce qu’il voulait. Je ne pouvais pas m’y opposer. Et inversement, on ne peut pas le faire revenir. Bien sûr, je peux, moi aussi, avec ma bouche et en me concentrant sur certaines images, faire revenir le souvenir du phénomène. Le souvenir, mais pas le phénomène12. »

Plus tard, D. Gray est revenu sur cette espèce de présence, après la lecture d’un livre d’Alexandra David-Neel. Il cite un extrait du livre sur le blog de Sheernin:

« Il y a aussi l’aspect ethnographique du phénomène d’Isakower qui serait intéressant à connaître. Par exemple, je lisais hier ces lignes d’une exploratrice : “Les Tibétains ne peuvent guère se résoudre à voir, dans les maladies qui les affligent, l’effet de causes naturelles ; toutes, pensent-ils sont l’œuvre de personnages invisibles appartenant aux autres mondes. (…) Ces personnages, s’ils trouvaient une proie à leur portée, dans la personne d’un malade, ils ne manqueraient pas de s’en saisir.” (Ça nous renvoie à la grippe et à la fièvre.) Dans toutes les cultures se trouvent des croyances de ce genre. Le phénomène d’Isakower a sans doute été à l’origine de pas mal de vocations de shamans… Comment interpréter, dans certaines civilisations, cette espèce de présence qui semble venir vous visiter de temps en temps, autrement que comme une possession démoniaque ? On peut imaginer que des isakowériens eurent même recours à l’exorcisme. Et peut-être même que des isakowériennes finirent sur le bûcher pour sorcellerie13. »

 Les récurrences de cette expérience extraordinaire font partie de ce que Marcel Proust appelle la mémoire involontaire. Elles peuvent se produire cinq ou six fois dans une vie (cf. notre rubrique : « 3. Fréquence des réminiscences…. ») Le Narrateur, on l’a vu au chapitre 3, parle d’intervalles souvent longs de plusieurs années entre les occurrences de son phénomène14. On sait que l’auteur de la Recherche avait prévu un moment de donner pour titre général à son œuvre « Les Intermittences du cœur »15. Isakower, lui, évoquant les intermittences de ce phénomène, parle de « vagues intermittentes d’énergie libidinales »16.

(À suivre : 11. Le caractère énigmatique du phénomène.)

NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. Isakower, art. cité, p. 199, l. 17. ↩︎
  2. O. Isakower, 1972, p. 202, ligne -2. ↩︎
  3. O. Isakower, 1972, p. 198, ligne 6. ↩︎
  4. O. Isakower, 1972, p. 203, ligne 11. ↩︎
  5. Cf. Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible, Paris, Seuil, 1974, p. 13 et suiv. ↩︎
  6. O. Isakower, 1972, p. 199, ligne 14. ↩︎
  7. O. Isakower, 1972, p. 206, ligne 8. ↩︎
  8. IV, 806. ↩︎
  9. Scène du thé, Esquisse no XIV, (I, 701). ↩︎
  10. Scène du thé, version définitive. ↩︎
  11. Pour avoir connu les deux phénomènes, nous les différencierions sommairement ainsi : Dans le déjà vu, l’affectivité n’est pas concernée ; et on ne ressent pas ce retour du climat de l’enfance ; le déjà vu nous fait voir des images à chaque fois différentes qui n’ont apparemment pas de facteur commun, alors que notre phénomène nous ramène toujours sur le même lieu familier ; et surtout, il est clairement psychosomatique, ce que n’est pas le déjà vu. ↩︎
  12. Cf. blog cité, 19 février 2011 : http://sheernin.over-blog.com/article-a-dorian-gray-59560405.html (lien valide en nov. 2017). ↩︎
  13. Cf. blog cité, 19 fév. 2011. Dans les dernières lignes de cette page : http://sheernin.over-blog.com/article-quelques-reflexions-isakower-or-not-isakower-66276541.html (lien valide en nov. 2017). ↩︎
  14. Le Temps retrouvé, IV, Esquisse XXIV, p. 803 : « Cette félicité qui était en effet aussi différente de tout ce que je connaissais que l’est la musique, spéciale comme une sorte de thème mélodique d’un bonheur ineffable et que j’avais déjà entendue dans la campagne près de Querqueville au cours d’une promenade avec Mme de Villeparisis, à Rivebelle aussi devant le morceau de toile verte et qui cette fois-là avaient éveillé en moi un souvenir que je n’avais pas revu. Quelques autres fois encore à des intervalles souvent longs de plusieurs années, tout d’un coup dans ma vie cette musique je l’avais encore entendue quand Mme de » [le texte s’interrompt ici] ↩︎
  15. Sur ce sujet voir Ed. Bizub, Saisis-moi si tu peux, p. 123. ↩︎
  16. O. Isakower, 1972, p. 203, ligne 21. ↩︎

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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel

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