Par Dorian Gray*

Rembrandt, Le Paysage aux trois arbres, 1643. Photo BnF, Estampes et photographie (Gallica).
(Mise à jour septembre 2025) L’objectif de cette étude est de montrer que les réminiscences décrites par Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, et qu’il appelle également la « mémoire involontaire », proviennent d’un phénomène d’Isakower.
Ce phénomène, que nous avons également éprouvé sur nous-même, a été repéré et décrit pour la première fois en 1938 par un psychanalyste viennois, le docteur Otto Isakower, une quinzaine d’années après la mort de Proust. Il rédigea un article sur le sujet, intitulé « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » ; son article fut traduit en français en 19721. Il y a une quinzaine d’années, Bernard Golse, psychiatre et psychanalyste, souligna un lien entre certains passages de la Recherche et le phénomène d’Isakower2.
Le seul nom de Proust ayant parfois tendance à faire fuir les gens, et même les gros lecteurs, nous nous empressons de préciser qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu la Recherche pour s’intéresser à cet essai ; de larges extraits en seront donnés, suffisamment longs pour illustrer notre propos. Ce texte ne s’adresse pas particulièrement aux proustiens mais à tout le monde ; mais bien sûr, plus spécialement aux personnes ayant éprouvé jadis un phénomène d’Isakower. Il ne s’agit pas d’une étude littéraire ; quel que soit le style de Proust, il n’en sera pas question ici. Nous nous intéresserons seulement à son témoignage sur l’effet Isakower qu’il a éprouvé à plusieurs reprises, sans en connaître le nom puisque ce phénomène ne sera identifié, on l’a dit, qu’une quinzaine d’années après sa mort. Il va être question d’une forme étrange de mémoire — que Proust appela « mémoire involontaire » — qui peut faire remonter un individu dans le temps, parfois jusqu’à la première ou deuxième année de sa vie, voire même, selon certains chercheurs, jusqu’à ses premières semaines. Cette expérience mémorielle, qui se produit parfois lors de l’endormissement, s’accompagne souvent de la vision d’une forme indéterminée qui vient de loin et se rapproche du sujet, menace parfois de l’écraser, puis repart aussi mystérieusement qu’elle est venue. Dans cette expérience la bouche joue souvent un rôle important ; il y sera également question d’une mystérieuse présence qui accompagne parfois cette forme de mémoire, et que Proust a décrite dans la Recherche. On en dira plus sur ces étrangetés au chapitre suivant.
« Sur l’expérience de Proust, écrit Maurice Blanchot, on a pu lire les publications les plus différentes et, d’ailleurs, les plus précises. Les uns en ont souligné l’authenticité psychologique ; les autres y ont vu au contraire une rencontre mystique. Cependant, malgré toutes les études, il reste un doute sur le caractère de cette expérience, et les explications de Proust, si longues, si complètes et si claires, n’ont pas suffi à en fixer la valeur. » (Faux pas, Paris, Gallimard, 1971, p. 53)
Le but de notre étude sera rien moins que d’en fixer la valeur. Blanchot poursuit :
« Une telle ambiguïté vient sans doute de la nature de l’expérience ; elle vient aussi du besoin qu’a eu Marcel Proust, non seulement de l’interpréter, mais de la réduire à une interprétation qui fût utilisable pour la connaissance littéraire. Après avoir rencontré à plusieurs reprises cette sorte de présence qu’il subit au plus profond de lui sans parvenir à en trouver la signification, du jour où il réussit à s’en former pour lui-même une traduction vraisemblable, il lui donne un sens définitif et il construit pour l’exprimer une œuvre qui en éternise la vérité. »
Cette expérience très rare, qui selon nous n’a rien de mystique — bien que Proust l’ait parfois qualifiée ainsi — et que nous avons également éprouvée, est aujourd’hui connue sous le nom de phénomène d’Isakower ; cette espèce de présence, ou de matière étrange, a été également perçue par d’autres personnes ayant éprouvé elles aussi cette expérience. On lira les récits qu’elles en firent et on les comparera à ceux de Proust pour montrer qu’il s’agit bien du même phénomène. Certains lecteurs, entendant parler pour la première fois de ce phénomène, se souviendront peut-être qu’ils l’ont également éprouvé dans leur enfance mais l’avaient complètement oublié. Cette « sorte de présence » dont parle Maurice Blanchot est pour nous le personnage principal de la Recherche.
La présente étude, toujours plus ou moins toujours en cours en 2025, comporte vingt-trois chapitres numérotés de 1 à 17 puis de 17a à 22. La machine dont nous nous servons pour mettre notre texte en ligne s’obstine, contrairement à notre désir, à nommer « articles » des pages que nous aurions préféré nommer « rubriques » , voire « chapitre » ; elles forment un tout réunies sous le titre Du côté de chez Isakower. Origine des réminiscences proustiennes, c’est pourquoi nous les avons toutes datées du même jour.
La matière que nous allons traiter ici ne se prêtant pas toujours à un discours ordonné selon la logique, il y aura parfois des méandres, des redites ou des digressions ; parfois un même sujet sera traité sous un autre angle, dans un autre chapitre.
(À suivre : 2. Présentation du phénomène d’Isakower.)
On peut faire une copie partielle de cette page à la condition de citer l’auteur et l’URL de la page.
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
- O. Isakower, « A Contribution to the Patho-Psychology of Phenomena Associated with Falling Asleep » (Based on a paper read before the Fourteenth International Psycho-Analytical Congress, Marienbad, 1936.), The International Journal of Psycho-Analysis, vol. XIX, 1938, p. 331-345. – Traduit en français par Catherine-Andrée Kantor : « Contribution à la psychopathologie des phénomènes associés à l’endormissement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 5, printemps 1972, p. 197-209. ↩︎
- B. Golse : « In his own way and in a literary context, Marcel Proust described somewhat comparable phenomena on the verge of sleep. » Cf. « Isakower Phenomenon. » International Dictionary of Psychoanalysis. Retrieved May 08, 2019 from Encyclopedia.com : https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/isakower-phenomenon
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2. Présentation du phénomène d'Isakower 5. La scène dite de la madeleine 6. Analyse de la scène avec Madeleine 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. 10. Le passé présent 11. Caractère énigmatique du phénomène 12. À la recherche du sein perdu ? 13. Résistance 15. Réminiscences des trois arbres et des trois clochers 16. La matinée à l'hôtel Germantes 17. La réminiscence des bottines 17a. Réminiscence des pavés 19. Sur la croyance celtique 20. Jean Santeuil et les réminiscences 21. La réminiscence du chalet de nécessité 22. Bibliographie Champs-Élysées Enfer François le Champi Gaëtan Picon Jean Santeuil La réminiscence du chalet de nécessité la scène du coucher le baiser du soir madeleine Mémoire involontaire Paris Pavés Proust Réminiscence réminiscences Réminiscences proustiennes saint Marc Scène de la madeleine Venise Être extratemporel
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