L’état hypnagogique est l’état dans lequel la majorité d’entre nous autres, isakowériens, avons souvent éprouvé le phénomène en question ; c’est-à-dire l’état dans lequel on se trouve juste avant l’endormissement, ou parfois lorsqu’on s’éveille. Mais on a vu que l’on peut quand même éprouver un phénomène d’Isakower en étant assis, voire debout ; c’était le cas de Proust. Mais n’était-il pas parfois couché lors de certaines de ses réminiscences ? Gaëtan Picon a souligné que Proust a lui-même rapproché la réminiscence créatrice de la réminiscence hypnagogique. Picon, alors qu’il comparaît le style de différents auteurs, Baudelaire, Stendhal, Rimbaud et quelques autres, montrait que chaque œuvre, telle un paysage, avait sa propre lumière. Puis il en vint à parler de la lumière de Proust :
« L’heure proustienne est à la fois celle où l’on s’éveille et celle où l’on s’endort, celle de la vie en projet et celle du rêve qui la rappelle, le glissement de la lumière du jour en une douce pénombre mentale, une lumière tamisée, intermédiaire, hybride, clair-obscur de la chambre animé par la lueur de la lampe ou les tisons de l’âtre, jour filtré par les rideaux. Heure ambiguë, lumière de transposition… Si un charme particulier s’attache à ce moment du réveil où la vie est retrouvée et à ce moment du sommeil où le rêve commence, c’est que nous y sentons le passage d’un ordre à un autre, et comme le mélange des eaux. Une page du Temps retrouvé rapproche l’expérience fondamentale de la réminiscence créatrice – celle de la conscience au faîte de sa lucidité, qui est la source de l’œuvre – de la réminiscence hypnagogique. Texte important parce qu’il rapproche un état psychologique passif de l’état inspirateur de l’œuvre, et leur donne comme commun caractère d’affranchir d’un réel univoque pour introduire dans une réalité ambiguë qui a d’autres dimensions que celles de l’ici et du maintenant, une réalité plurielle – comme celle de l’esprit : “Et si le lieu actuel n’avait été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance ; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante ; elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir1.” »
L’état hypnagogique, qui favorise l’irruption des phénomènes d’Isakower, est incontestablement présent tout au long du roman de Proust – lequel écrivit d’ailleurs son œuvre dans son lit. On relève également, toujours chez Gaëtan Picon, quelques pages auparavant : « Il est visible qu’il y eut, dans l’homme qui écrivit À la recherche temps perdu, ce consentement aux forces anesthésiantes, ce goût de l’ensommeillement, cette nostalgie de la béatitude infantile2. » Là encore, on est dans une atmosphère favorable à l’apparition de notre phénomène.
L’oisiveté de l’auteur de la Recherche, qui, tel un enfant, n’était pas obligé de travailler pour gagner sa vie, fut sans doute également un terrain favorable à l’introspection :
« Mais nous sentons là près de nous un petit paradis que dessine en l’air de contours flottants l’odeur du savon nouveau, des serviettes fraîches, du lit défait, du soleil au chaud et de la malle, petite existence idéale faite d’oisiveté et d’élégance, où l’on n’a qu’à être prêt pour le déjeuner, à y paraître beau, propre et bien mis et après cela à aller se promener, existence qui se tient là en dehors de nous, en dehors du temps3. »
Et l’on pourrait également citer beaucoup d’autres passages de la Recherche. J’en soulignerai seulement un qui se trouvait déjà dans le carnet de 1908 et qui sera repris dans le roman. Proust y parlait de ces moments rares que sont les réminiscences : « il faut qu’il y ait presque hallucination pour bien revoir, il faut croire et pas seulement imaginer »4.
(À suivre : 5. La scène dite de la madeleine.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
Gaëtan Picon, Lecture de Proust, Paris, Mercure de France, 1963 (pour le texte), Gallimard, 1995 (pour la présentation), coll. Folio essais, p. 148-49. L’extrait du Temps retrouvé cité ici se trouve vol. IV, p. 453-454 ; éd. Folio p. 181-182. – G. Picon met un point-virgule après « marée montante » ; Proust met un point ; j’ai suivi la leçon du premier… ↩︎
Si dans le chapitre précédent nous avons cité la scène des bottines, c’était surtout pour cette phrase :
« L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). »
On a vu que selon l’opinion la plus répandue parmi les spécialistes, l’espèce de présence pourrait être une représentation de l’image du sein ou du visage de la mère du nourrisson. Je rajoute ici l’opinion de William Easson, qui va également dans le même sens. Il cite le témoignage d’un patient isakowérien ayant ressenti la présence d’un être (?) — ou bien ne parle-t-il pas plutôt de sa propre essence ? — au sein du tourbillon :
« The seventeen-year-old patient reported above reacted with annoyance when he was asked what exactely was the quality of the whirling, swirling, floating sensations he described. He seemed to feel that the psychotherapist should know intuitively what these experiences represented. In his words they were “being, just being… Being–don’t you understand ?” In the development of the very primitive ego during earlier infancy, it can be postulated that there first exists in the experiencing mind, mere floating, turning, whirling sensations, sensations of “being” in some fashion. These may represent the initial inner awarness of physical existence1. »
Nous avons tendance à penser que cette sorte de présence, ou sensation d’une présence, peut découler de la division de la conscience dont, par exemple, parlait le jeune Proust dans sa lettre à Darlu qu’on a citée plus haut (cf. chap. 8. Proust, Gregh, Darlu, etc.). Il en avait également parlé à son père. C’est comme cela, pensons-nous, qu’il faut comprendre les mots du Narrateur à propos de cet être extra-temporel apparu également lors de la réminiscence des bottines ( cf. notre chap. 17) : « car il était moi et plus que moi ». Comment les comprendre autrement ? Ajoutons également une phrase du Narrateur qui étaie, elle aussi, notre hypothèse d’une scission de la conscience. On la trouve dans l’une des esquisses de la scène du thé et de la biscotte — Esquisse XIV, I, 699-701 — ou dans la scène du thé de la version définitive :
« Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même, quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Ce qu’il lui faut conquérir, faire entrer dans sa lumière c’est une partie de lui-même qui n’est pas encore et qui ne pourra sortir que de lui ! »
On retrouve également cette même division du moi dans la réminiscence des trois arbres :
« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. » » (II, 79 ; éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 287.)
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Pendant la résurrection, c’est-à-dire lors du passage du phénomène d’Isakower, la division de la conscience cesserait pendant un temps très court, le sujet redeviendrait un, ou du moins le plus proche qu’il n’ait jamais été de son unité. Comme le dit Proust : « Il me semblait que mon être s’était tout d’un coup rempli d’une essence précieuse inconnue qui donnait à ma vie un prix infini et soustrait à toutes ses contingences2 » ; « ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi3. » ; « mon être a pris une sorte de profondeur infinie4 ». Puis, après le passage du phénomène, cette« présence » se volatilise, le sujet perd son unité et la division de sa conscience revient. C’est alors le retour au statu quo ante, en attendant la prochaine récurrence, dans quelques années peut-être ; mais peut-être jamais.
Pourquoi les âmes — ou les consciences, ou le moi, appelons cela comme on veut — pourquoi feraient-elles sécession ? Isakower avance une idée qui pourrait être une réponse :
« Il semblerait que nous assistions à une dissociation entre deux composantes du sommeil du cerveau. Il y a une perte partielle de la réalité, c’est-à- dire que la fonction d’épreuve de réalité, bien que préservée, est consacrée à l’observation du phénomène expérimenté, ce qui signifie que ce phénomène n’est pas reconnu comme entièrement réel. Une sorte d’ “éloignement” [estrangement] s’installe entre les deux parties du moi : l’une, la plus éveillée, qui demeure à un niveau de différenciation plus élevé, observant l’autre, qui a déjà beaucoup régressé et se délecte de la possession hallucinatoire d’un objet qui a été effectivement perdu5. »
Et on pense évidemment ici au passage déjà cité plus haut sur les paradis perdus dont parle l’auteur du Temps retrouvé (IV, 449 ; TR, éd. Folio, p. 177) :
« au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant » ; « il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément par ce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. »
Dans le cas de Proust, cette division de la conscience a peut-être quelque chose à voir avec sa jalousie maladive. En effet, dans Un amour de Swann, alors que Swann s’attendait, comme d’habitude, à retrouver Odette au salon des Verdurin, il ne l’y vit point et en ressentit une « souffrance au cœur ». Dans la Pléiade, une note de bas de page indique que cette scène semble remonter à un incident réel survenu à Proust. Swann monte alors dans sa voiture et part à la recherche d’Odette dans différents restaurants parisiens. Et c’est pendant le trajet qu’apparut en lui un « être nouveau » :
« Il fut bien obligé de constater que dans cette même voiture qui l’emmenait chez Prévost, il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul, qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle personne s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante. » (I, 225 ; Du côté de chez Swann, éd. Folio, p. 329)
C’est le même être qui lui apparaît lors de ses réminiscences. Selon Proust, cet être-là est en permanence en chacun de nous, comme par exemple en sa grand-mère, quand elle était souffrante :
« Alors ma grand-mère éprouva la présence, en elle, d’une créature qui connaissait mieux le corps humain que ma grand-mère, la présence d’une contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant – bien antérieur à la création de l’homme qui pense6.»
On peut penser, c’est une hypothèse personnelle, que l’être extratemporel dont parle si souvent le Narrateur provient de la scission de son moi, lequel serait comme incomplet. On se souvient de sa lettre à son professeur (cf. chap. 8) :
« Quand je lis par exemple un poème de Leconte de Lisle, tandis que j’y goûte les voluptés infinies d’autrefois, l’autre moi me considère, s’amuse à considérer les causes de mon plaisir, les voit dans un certain rapport entre moi et l’œuvre, par là détruit la certitude de la beauté propre de l’œuvre, surtout imagine immédiatement des conditions de beauté opposées, tue enfin presque tout mon plaisir. » (Souligné par Proust.)
Un événement sans doute traumatisant, que le moi préfère garder refoulé dans l’inconscient, a provoqué cette scission dans la conscience. On sait que pour l’inconscient le temps n’existe pas, d’où la sensation d’un moi extratemporel ; c’est cette partie de lui-même (du Narrateur), qui a été refoulée, qu’essayent de lui apporter les trois arbres ; quelque chose que le refoulement avait laissé en arrière, hors d’atteinte. On peut imaginer que le phénomène d’Isakower serait comme une tentative de guérison naturelle, laquelle profite de la malléabilité de l’appareil psychique de l’enfant ou du jeune adulte pour essayer de remettre les choses en place. Mais chez l’adulte la cicatrice est refermée, si l’on peut dire, l’appareil psychique est plus solide, il ne restera plus chez lui que le souvenir de cet archaïsme nommé effet Isakower ; le souvenir, rien de plus. La dynamique du phénomène est morte, ou plutôt, dort, enfouie, protégée par le refoulement.
Demeure à expliquer, si l’on ne partage pas la doxa, à savoir : cette masse informe que le sujet voit s’approcher de lui représente le sein et une promesse de nourriture, demeure à expliquer l’importance de la bouche dans ce phénomène. Dans certains témoignages elle ne semble a priori pas concernée (par exemple nos témoins nos 2 et 3 ; cf. chap. 7). Néanmoins, dans son article déjà cité, Jules Glenn souligne que le phénomène d’Isakower nous apporte la preuve que l’ « oralité », pour le nourrisson, ne concerne pas seulement la bouche mais inclut également tout le corps ainsi que la vue7. Ce qui pourrait signifier, par exemple, que les sensations rugueuses ou sableuses, ou cette matière étrange ressemblant parfois à du mâchefer, ressenties sur le corps par certaines personnes lors du déroulement d’un effet Isakower, remonteraient également aux premières interactions entre la mère et le nourrisson ; et ce, même lorsque la bouche ne semble pas être en jeu lors du passage du phénomène d’Isakower.
Cette étrange présence pourrait être une des raisons pour lesquelles Proust a choisi comme psychothérapeute le docteur Paul Sollier. En effet, en outre de soigner uniquement les hystériques, Sollier était spécialisé dans les phénomènes d’autoscopie. L’autoscopie externe, par exemple, c’est le fait de se voir soi-même devant soi8. Maupassant souffrait d’un phénomène de ce genre, qu’on appelait parfois « fantôme » ; il le décrivit dans Le Horla. Cela n’a pas grand chose à voir avec un phénomène d’Isakower, mais on peut imaginer que Proust a pu penser que Sollier serait le mieux à même de le renseigner quant à cette présence fantomatique, cet autre lui-même, qui venait par moments le visiter. Un passage de la Recherche, qui suit le récit de la résurrection des bottines, montre d’ailleurs clairement que Proust a été influencé par les travaux de Sollier car il y fait allusion à une autoscopie interne, c’est-à-dire l’aperception de ses propres organes :
« Mais dès que je fus arrivé à m’endormir, à cette heure, plus véridique, où mes yeux se fermèrent aux choses du dehors, le monde du sommeil (sur lequel l’intelligence et la volonté momentanément paralysées ne pouvaient pas me disputer à la cruauté de mes impressions véritables) refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance et du néant, dont la profondeur organique et devenue translucide des viscères mystérieusement éclairés. Monde du sommeil où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cœur ou de la respiration, parce qu’une même dose d’effroi, de tristesse, de remords, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que pour y parcourir les artères de la cité souterraine nous nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre propre sang comme sur un Styx intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. Je cherchais en vain celle de ma grand-mère dès que j’eus abordé sous les porches sombres ; je savais pourtant qu’elle existait encore, mais d’une vie diminuée, aussi pâle que celle du souvenir ; l’obscurité grandissait, et le vent ; mon père n’arrivait pas qui devait me conduire à elle. » (Sodome et Gomorrhe II, Chap. 1, éd. Le Livre de Poche, p. 233.)
Puis cette visite aux enfers finit de la même façon que celle d’Énée, comme un rêve : « Mais déjà j’avais retraversé le fleuve aux ténébreux méandres, j’étais remonté à la surface où s’ouvre le monde des vivants. » On sait que dans la Recherche la grand-mère prend souvent symboliquement la place de la maman ; ce passage — que je n’ai pas cité intégralement — renvoie à un rêve de Proust consigné dans son carnet en 1908, après la mort de sa mère, et dans lequel il la revit. Cette descente aux enfers renvoie également à la scène du thé, qui, on l’a vu, comportait l’évocation de la descente d’Énée aux enfers (cf. Esquisse XIII vol. I, 696-697). La résurrection des bottines est donc en lien avec la scène dite de la madeleine, et avec la mère du Narrateur.
(À suivre : 19. Sur la croyance celtique)
NOTES :
William M. Easson, « The Earliest Ego Development, Primitive Memory Traces, and the Isakower Phenomenon », The Psychoanalytic Quarterly, 1973, no 42, p. 66. ↩︎
Isakower, 1972, p. 207, ligne -11. [6] IV, 449. ↩︎
Guermantes I, éd. Folio, p. 290 ; Pléiade, II, p. 596. ↩︎
J. Glenn, « Developmental Transformations… », art. cité, (1993), p. 1128. ↩︎
Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie, Paris (Alcan, 1903), L’Harmattan, 2006, p. 7. [10] Sodome et Gomorrhe II, Chap. 1, éd. Le Livre de Poche, p. 233. ↩︎
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Mémoires d’Outre-Tombe, Livre III, chap. 1 (Pléiade, p. 76) : « Hier au soir, je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d’automne ; un vent froid soufflait par intervalles. À la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés. Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliais les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenais d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier [Eure-et-Loir, où il se trouve], me rappelais des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n’ai plus rien à apprendre, j’ai marché plus vite qu’un autre, et j’ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m’entraînent ; je n’ai même pas la certitude de pouvoir achever ces Mémoires. »
LA GRIVE DE CHATEAUBRIAND (suite) :
Nous comprenons mal pourquoi Proust a rapproché son phénomène d’Isakower de cet extrait concernant le chant d’une grive :
Extrait du Temps retrouvé : « N’était-ce pas à une sensation du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe : “Hier au soir je me promenais seul… je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent la grive1.“ »
Il suffit de comparer avec les différents effets Isakower cités et décortiqués sur cette page et sur les autres pour comprendre que le passage où il est question de cette grive n’a rien à voir avec notre phénomène. L’effet Isakower est d’abord et avant tout un phénomène psychosomatique. Et c’est ainsi que l’on entend souvent des gens discuter de la madeleine de Proust sans se rendre compte qu’ils parlent en réalité de la grive de Chateaubriand.
Deux extraits de l’effet Isakower de Dorian Gray
Ces extraits de mails, adressés à Sheernin vers 2010, ne sont plus accessibles sur son site (La Fille dans le coin de sa bulle). Le commerce et la publicité ont passé par là ; ils ont élagué pour ne laisser qu’un ou deux extraits incomplets des entretiens qu’eurent les deux internautes. Et il faut payer pour voir le site, ou bien accepter des cookies, accepter qu’on collecte vos informations personnelles, votre identifiant unique, etc. Nous reproduisons ici deux de ces passages, sans retouches, tels qu’ils figuraient sur le site de Sheernin :
1°). Quand la masse arrivait, je la voyais venir de loin. Elle était toute petite. Elle semblait longer l’horizon en partant de la gauche. On aurait dit qu’elle grésillait au loin. Comme un insecte. Puis elle quittait l’horizon et s’approchait, mais pas franchement, juste un peu, comme si elle allait passer assez loin de moi. Elle augmentait au fur et à mesure de son approche, tandis que, toujours couché, je continuais de l’observer. Ensuite, alors qu’elle avait semblé jusque là m’ignorer, elle se dirigeait soudain droit sur moi. Elle semblait avancer par saccades. Puis je distinguais mieux ce qu’il y avait au cœur de la masse informe : il y avait un conflit entre quelque chose qui était repoussé, et quelque chose qui repoussait. D’où l’image du rouleau compresseur qui me vient parfois à l’esprit. Le rouleau compresseur empêchait quelque chose d’émerger ; il était dans la masse approchante ; il en faisait partie. Autrement dit, moi, ou mon moi enfantin, est présent dans la masse informe qui s’approche. Il était déjà avec elle même quand elle était au loin. Même au loin sur l’horizon, alors qu’on ne pouvait pas le deviner encore, le conflit entre ces deux forces était déjà présent et actif. C’était cela qui donnait l’impression de grésillement. C’était seulement lorsque la masse était proche que je pouvais ressentir et comprendre qu’elle amenait un conflit avec elle. Je m’apercevais alors que je reconnaissais ce conflit ; c’était une sensation que j’avais déjà vécue et qui m’était familière. Et c’est aussi à ce moment-là que je me mettais à effectuer des mouvements de succion qui allaient au même rythme que mon pouls, comme le décrit l’article de Lehtonen (DG 12). Les saccades dont je parlais un peu plus haut semblaient correspondre aussi aux battements du cœur. Bref, lorsque la masse arrive il y a clairement une gradation. Par contre, sa disparition n’est pas vraiment un départ. Je ne la voyais pas clairement repartir de la même manière qu’elle était venue. Ça ressemblait plutôt à une évaporation. Elle se volatilisait. Elle s’évanouissait. Pendant tout ce temps-là j’étais allongé sur mon lit, évanoui. Quand le phénomène s’évanouissait, je me réveillais de mon évanouissement. C’est comme si ce souvenir disparu avait profité d’un moment de relâchement, de moindre surveillance, pour s’approcher de moi. Il dort, profitons-en. Mais une fois qu’il a paru et qu’il a été repéré, mes sens se sont mis en éveil. Il n’y a plus eu de relâchement dans la surveillance et c’est pour cela que l’on ne voit pas ce souvenir repartir au loin de la même façon, mais qu’on a plutôt l’impression qu’il s’évanouit. On aurait dit que le phénomène et le conflit qu’il portait en lui s’étaient dilués, avaient fondu en moi. Comme si le phénomène d’Isakower c’était en peu moi. Aujourd’hui je n’ai aucun doute : le phénomène d’Isakower, c’est moi. Un phénomène d’Isakower debout, ambulant… Ce rouleau compresseur était une métaphore. C’était en fait comme une espèce de lutin, de gnome, un petit enfant, qui, bien sûr, me ressemblait. Il me ressemblait tellement que c’était moi. Ce gnome était déjà dans la masse informe quand elle était au loin, mais c’est seulement quand elle est proche qu’on pouvait le voir. C’était moi en train de ricaner, de dénigrer, de discréditer, de rabaisser ce je ne sais quoi pour l’empêcher de refaire surface. D’où la métaphore du rouleau compresseur.
2°) Je me souviens parfaitement que l’une des occurrences du phénomène se produisit vers midi, juste avant de passer à table, alors que j’étais couché sur mon lit. J’avais trois ans. Pour les autres occurrences, je ne me souviens plus à quel moment de la journée elles eurent lieu. Je me souviens d’avoir cru voir l’image d’une locomotive à vapeur au cœur du phénomène. Une locomotive que je voyais virer au loin et venir vers moi, avec son gros disque noir à l’avant ; on entendait la scansion régulière produite par les roues et l’espace entre chaque rail. Ma locomotive prenait un aspect sympathique, comme dans un dessin animé, avec deux yeux, ses phares, et une bouche qui semblait me sourire.
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