Par Dorian Gray*

L’état hypnagogique est l’état dans lequel la majorité d’entre nous autres, isakowériens, avons souvent éprouvé le phénomène en question ; c’est-à-dire l’état dans lequel on se trouve juste avant l’endormissement, ou parfois lorsqu’on s’éveille. Mais on a vu que l’on peut quand même éprouver un phénomène d’Isakower en étant assis, voire debout ; c’était le cas de Proust. Mais n’était-il pas parfois couché lors de certaines de ses réminiscences ? Gaëtan Picon a souligné que Proust a lui-même rapproché la réminiscence créatrice de la réminiscence hypnagogique. Picon, alors qu’il comparaît le style de différents auteurs, Baudelaire, Stendhal, Rimbaud et quelques autres, montrait que chaque œuvre, telle un paysage, avait sa propre lumière. Puis il en vint à parler de la lumière de Proust :
« L’heure proustienne est à la fois celle où l’on s’éveille et celle où l’on s’endort, celle de la vie en projet et celle du rêve qui la rappelle, le glissement de la lumière du jour en une douce pénombre mentale, une lumière tamisée, intermédiaire, hybride, clair-obscur de la chambre animé par la lueur de la lampe ou les tisons de l’âtre, jour filtré par les rideaux. Heure ambiguë, lumière de transposition… Si un charme particulier s’attache à ce moment du réveil où la vie est retrouvée et à ce moment du sommeil où le rêve commence, c’est que nous y sentons le passage d’un ordre à un autre, et comme le mélange des eaux. Une page du Temps retrouvé rapproche l’expérience fondamentale de la réminiscence créatrice – celle de la conscience au faîte de sa lucidité, qui est la source de l’œuvre – de la réminiscence hypnagogique. Texte important parce qu’il rapproche un état psychologique passif de l’état inspirateur de l’œuvre, et leur donne comme commun caractère d’affranchir d’un réel univoque pour introduire dans une réalité ambiguë qui a d’autres dimensions que celles de l’ici et du maintenant, une réalité plurielle – comme celle de l’esprit : “Et si le lieu actuel n’avait été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance ; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante ; elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir1.” »
L’état hypnagogique, qui favorise l’irruption des phénomènes d’Isakower, est incontestablement présent tout au long du roman de Proust – lequel écrivit d’ailleurs son œuvre dans son lit. On relève également, toujours chez Gaëtan Picon, quelques pages auparavant : « Il est visible qu’il y eut, dans l’homme qui écrivit À la recherche temps perdu, ce consentement aux forces anesthésiantes, ce goût de l’ensommeillement, cette nostalgie de la béatitude infantile2. » Là encore, on est dans une atmosphère favorable à l’apparition de notre phénomène.
L’oisiveté de l’auteur de la Recherche, qui, tel un enfant, n’était pas obligé de travailler pour gagner sa vie, fut sans doute également un terrain favorable à l’introspection :
« Mais nous sentons là près de nous un petit paradis que dessine en l’air de contours flottants l’odeur du savon nouveau, des serviettes fraîches, du lit défait, du soleil au chaud et de la malle, petite existence idéale faite d’oisiveté et d’élégance, où l’on n’a qu’à être prêt pour le déjeuner, à y paraître beau, propre et bien mis et après cela à aller se promener, existence qui se tient là en dehors de nous, en dehors du temps3. »
Et l’on pourrait également citer beaucoup d’autres passages de la Recherche. J’en soulignerai seulement un qui se trouvait déjà dans le carnet de 1908 et qui sera repris dans le roman. Proust y parlait de ces moments rares que sont les réminiscences : « il faut qu’il y ait presque hallucination pour bien revoir, il faut croire et pas seulement imaginer »4.
(À suivre : 5. La scène dite de la madeleine.)
NOTES :
*dorian.gray02@yahoo.fr
- Gaëtan Picon, Lecture de Proust, Paris, Mercure de France, 1963 (pour le texte), Gallimard, 1995 (pour la présentation), coll. Folio essais, p. 148-49. L’extrait du Temps retrouvé cité ici se trouve vol. IV, p. 453-454 ; éd. Folio p. 181-182. – G. Picon met un point-virgule après « marée montante » ; Proust met un point ; j’ai suivi la leçon du premier… ↩︎
- Ibid., p. 144. ↩︎
- Cahiers Marcel Proust, Gallimard, N.R.F., nouvelle série no 3, Ph. Kolb, Textes retrouvés, « Un des premiers états de « Swann », p. 247. ↩︎
- Marcel Proust, Carnets, op. cit., p. 130-131. ↩︎
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2. Présentation du phénomène d'Isakower (1) 5. La scène dite de la madeleine (1) 7. Nouveaux exemples de phénomènes d'Isakower (1) 9. Biscottes gâteaux marbrés madeleines etc. (1) 10. Le passé présent (1) 11. Caractère énigmatique du phénomène (1) 12. À la recherche du sein perdu ? (1) 13. Résistance (1) 19. Sur la croyance celtique (1) 20. Jean Santeuil et les réminiscences (2) Mémoire involontaire (5) Paris (1) Pavés (2) Réminiscence (2) réminiscences (2) Venise (2)
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