2. Présentation du phénomène d’Isakower

Par Dorian Gray*

Source : BnF EST

Otto Isakower observa ce phénomène assez rare chez des personnes atteintes de troubles psychologiques mais aussi chez des personnes bien portantes. « Si ce phénomène est très voisin de certains états hypnagogiques bien connus, écrit-il, c’est tout simplement parce qu’il survient souvent quand le sujet est sur le point de s’endormir, ou est déjà à moitié endormi. On le rencontre […] très fréquemment dans les maladies accompagnées de fièvre. Le décubitus est la condition habituelle de son apparition1. » Oliver T. Dann, un chercheur états-unien, a cependant fait remarquer, et d’autres après lui ont confirmé, que la position allongée n’était pas une condition sine qua non de l’apparition du phénomène2. Comme beaucoup d’autres, Marcel Proust éprouva cette étrange sensation alors qu’il était assis (scènes de la madeleine ou des trois arbres, par exemple), ou debout, sur les pavés de l’hôtel Guermantes. Les variétés de cette manifestation sont si nombreuses et les conditions de leur apparition si différentes, qu’Isakower trouve plus aisé de les présenter et de les analyser comme s’il s’agissait d’un seul et unique phénomène : 

« Il s’agit donc d’un état dans lequel des sensations toutes différentes de celles de l’état de veille sont enregistrées en certaines régions du corps, et perçues par plusieurs organes sensoriels. Les principales zones corporelles intéressées sont la bouche, la peau et la main. Dans bien des cas, on trouve de nettes impressions de flottement, d’engloutissement, des vertiges3. » 

Pour certains patients c’est une impression agréable, pour d’autres ce n’est ni agréable ni désagréable ; pour d’autres encore, cela peut être désagréable, voire effrayant. Comme on le sait, ce fut pour Proust une impression très agréable : « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause » dira le Narrateur lors de la scène de la madeleine4. Un peu plus loin, il parlera d’ « une puissante joie ». Isakower continue :

« Mais, ce qui reste le plus frappant, c’est la différenciation très floue entre des régions du corps tout à fait distinctes, telles que la bouche et la peau, et aussi entre ce qui est interne et externe, le corps et le monde extérieur. Remarquons également le caractère amorphe des impressions transmises par les organes des sens. L’impression visuelle : quelque chose de vague et d’indéfini, généralement perçu comme “étant rond”, qui se rapproche de plus en plus, menace d’écraser le sujet, puis décroît graduellement jusqu’à sa disparition. Il y a parfois du feu quelque part dans la chambre. L’impression auditive : c’est celle d’un bourdonnement, d’un bruissement, d’un murmure, d’un bredouillement ou d’un discours monotone et inintelligible ; la sensation tactile : quelque chose de froissé, de déchiqueté, de sableux ou sec ressenti au niveau de la cavité buccale et, en même temps, sur la peau du corps tout entier. Le sujet a parfois le sentiment d’en être enveloppé, et parfois il sent cette chose toute proche. Il lui semble aussi avoir dans la bouche une masse qui fond doucement, mais il sait en même temps qu’elle lui est extérieure. On peut y dessiner avec le doigt, comme on le ferait sur un morceau de pâte. Autre caractéristique : une facilité de reproduire cet état, et aussi celle de le retenir volontairement ou tout au moins le sentiment qu’on serait capable de le faire. Étudions, pour terminer, le comportement du sujet pendant la durée de l’expérience et sa relation par rapport à elle : c’est celle d’une auto-observation manifeste. Soulignons que ce phénomène se produit fréquemment pendant l’enfance, qu’on le rencontre dans les états fébriles et que de nombreuses personnes le décrivent de façon identique : “On dirait qu’on retrouve d’un seul coup tout le climat de l’enfance”. Dans certains cas, relativement peu nombreux, un souvenir d’enfance surgit, directement associé au phénomène ; chez quelques patients, il était d’origine manifestement sexuelle. […] Au moment où se produit le phénomène, la première notation subjective s’exprime souvent ainsi : “C’est une sensation que j’ai souvent éprouvée autrefois (qui m’est si familière)” ou encore : “C’est exactement comme lorsque j’étais enfant” 5. »

 Après quelques pages de discussion, Isakower explique le phénomène ainsi :

« Nous n’ignorons pas la nature conjecturale de la réponse que nous allons faire : oui, ces empreintes paraissent très faciles à déceler, ce sont des images qui évoquent la tétée au sein de la mère, sein sur lequel le bébé s’endort, rassasié. L’objet imposant qui s’approche représente vraisemblablement le sein, promesse de nourriture. Lorsqu’il est repu, le bébé se désintéresse du sein de la mère, qui lui paraît de plus en plus petit et qui finit par disparaître. Le sein maternel est, à cette époque, l’unique représentation du monde environnant ; à ce stade, ce n’est pas la mère en tant que personne, mais seulement son sein qui est l’objet6. »

Nous reviendrons sur cette explication. Apparemment il ne semble pas y avoir grand-chose en commun avec le phénomène que l’on vient de décrire et ce que nous raconte Proust. Apparemment seulement. Plus on va s’avancer dans l’analyse des différentes résurrections décrites par l’auteur de la Recherche, plus les ressemblances émergeront.

Isakower a signalé un phénomène énigmatique dans lequel la bouche joue un rôle important. Une de ses caractéristiques, soulignée par tous ceux qui l’ont vécu, on vient de le lire, est de faire revivre avec une incroyable intensité tout le climat de l’enfance. C’est également ce que rapporte le Narrateur dans la Recherche, comme par exemple lors de la scène dite de la madeleine : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine […] et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé7. »

    (À suivre : 3. Fréquence des réminiscences du phénomène.)


NOTES :

*dorian.gray02@yahoo.fr

  1. O. Isakower (1972), p. 197, ligne 9. ↩︎
  2. O. T. Dann, « The Isakower Phenomenon Revisited: a Case Study », International Journal of Psycho-Analysis, 1992, vol. 73, p. 481-82. Les autres chercheurs cités par Townsend sont Finn (1955) et Easson (1973). Tous indiquent que le phénomène peut apparaître dans différentes circonstances, notamment assis au cours d’une séance d’analyse. Max Stern faisait également la même remarque en 1961 (cf. « Blank Hallucinations: Remarks about Trauma and Perceptual Disturbances », International Journal of Psychoanalysis, 1961, vol. 42, p. 209). ↩︎
  3. O. Isakower (1972), p. 198, ligne -11 (c’est-à-dire 11e en partant du bas). ↩︎
  4. Vol. I, p. 44. Nous utilisons l’édition de la Pléiade (1987-89). Volume I = Du côté de chez Swann ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs I. Volume II = À l’ombre des jeunes filles en fleurs II ; Le Côté de Guermantes I et II. Volume III = Sodome et Gomorrhe ; La Prisonnière. Volume IV = Albertine disparue ; Le Temps retrouvé. – J’ajouterai parfois les réf. de l’édition Folio Gallimard : Du côté de chez Swann (1988), À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1988), Le Côté de Guermantes (1988) ; éd. Le Livre de poche, Librairie Générale Française : Sodome et Gomorrhe (1993) ; éd. Folio Gallimard : La Prisonnière (1989), Albertine disparue (1990-1992), Le Temps retrouvé (1990). – Éd. Folio, Du côté…, p. 101 (« Un plaisir délicieux, etc. »). ↩︎
  5. O. Isakower (1972), p. 199, ligne 5 à -12, p. 200, lignes -7 à -5. ↩︎
  6. O. Isakower (1972) p. 205-206. ↩︎
  7. Du côté de chez Swann, (I, 46-47). ↩︎

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