par Dorian Gray

BnF EST

La grive de chateaubriand

Mémoires d’Outre-Tombe, Livre III, chap. 1 (Pléiade, p. 76) : « Hier au soir, je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d’automne ; un vent froid soufflait par intervalles. À la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés. Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliais les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenais d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier [Eure-et-Loir, où il se trouve], me rappelais des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n’ai plus rien à apprendre, j’ai marché plus vite qu’un autre, et j’ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m’entraînent ; je n’ai même pas la certitude de pouvoir achever ces Mémoires. »

LA GRIVE DE CHATEAUBRIAND (suite) :

Nous comprenons mal pourquoi Proust a rapproché son phénomène d’Isakower de cet extrait concernant le chant d’une grive :

Extrait du Temps retrouvé : « N’était-ce pas à une sensation du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe : “Hier au soir je me promenais seul… je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent la grive1.“ »

Il suffit de comparer avec les différents effets Isakower cités et décortiqués sur cette page et sur les autres pour comprendre que le passage où il est question de cette grive n’a rien à voir avec notre phénomène. L’effet Isakower est d’abord et avant tout un phénomène psychosomatique. Et c’est ainsi que l’on entend souvent des gens discuter de la madeleine de Proust sans se rendre compte qu’ils parlent en réalité de la grive de Chateaubriand.

Deux extraits de l’effet Isakower de Dorian Gray

Ces extraits de mails, adressés à Sheernin vers 2010, ne sont plus accessibles sur son site (La Fille dans le coin de sa bulle). Le commerce et la publicité ont passé par là ; ils ont élagué pour ne laisser qu’un ou deux extraits incomplets des entretiens qu’eurent les deux internautes. Et il faut payer pour voir le site, ou bien accepter des cookies, accepter qu’on collecte vos informations personnelles, votre identifiant unique, etc. Nous reproduisons ici deux de ces passages, sans retouches, tels qu’ils figuraient sur le site de Sheernin :

1°). Quand la masse arrivait, je la voyais venir de loin. Elle était toute petite. Elle semblait longer l’horizon en partant de la gauche. On aurait dit qu’elle grésillait au loin. Comme un insecte. Puis elle quittait l’horizon et s’approchait, mais pas franchement, juste un peu, comme si elle allait passer assez loin de moi. Elle augmentait au fur et à mesure de son approche, tandis que, toujours couché, je continuais de l’observer. Ensuite, alors qu’elle avait semblé jusque là m’ignorer, elle se dirigeait soudain droit sur moi. Elle semblait avancer par saccades. Puis je distinguais mieux ce qu’il y avait au cœur de la masse informe : il y avait un conflit entre quelque chose qui était repoussé, et quelque chose qui repoussait. D’où l’image du rouleau compresseur qui me vient parfois à l’esprit. Le rouleau compresseur empêchait quelque chose d’émerger ; il était dans la masse approchante ; il en faisait partie. Autrement dit, moi, ou mon moi enfantin, est présent dans la masse informe qui s’approche. Il était déjà avec elle même quand elle était au loin. Même au loin sur l’horizon, alors qu’on ne pouvait pas le deviner encore, le conflit entre ces deux forces était déjà présent et actif. C’était cela qui donnait l’impression de grésillement. C’était seulement lorsque la masse était proche que je pouvais ressentir et comprendre qu’elle amenait un conflit avec elle. Je m’apercevais alors que je reconnaissais ce conflit ; c’était une sensation que j’avais déjà vécue et qui m’était familière. Et c’est aussi à ce moment-là que je me mettais à effectuer des mouvements de succion qui allaient au même rythme que mon pouls, comme le décrit l’article de Lehtonen (DG 12). Les saccades dont je parlais un peu plus haut semblaient correspondre aussi aux battements du cœur. Bref, lorsque la masse arrive il y a clairement une gradation. Par contre, sa disparition n’est pas vraiment un départ. Je ne la voyais pas clairement repartir de la même manière qu’elle était venue. Ça ressemblait plutôt à une évaporation. Elle se volatilisait. Elle s’évanouissait. Pendant tout ce temps-là j’étais allongé sur mon lit, évanoui. Quand le phénomène s’évanouissait, je me réveillais de mon évanouissement. C’est comme si ce souvenir disparu avait profité d’un moment de relâchement, de moindre surveillance, pour s’approcher de moi. Il dort, profitons-en. Mais une fois qu’il a paru et qu’il a été repéré, mes sens se sont mis en éveil. Il n’y a plus eu de relâchement dans la surveillance et c’est pour cela que l’on ne voit pas ce souvenir repartir au loin de la même façon, mais qu’on a plutôt l’impression qu’il s’évanouit. On aurait dit que le phénomène et le conflit qu’il portait en lui s’étaient dilués, avaient fondu en moi. Comme si le phénomène d’Isakower c’était en peu moi. Aujourd’hui je n’ai aucun doute : le phénomène d’Isakower, c’est moi. Un phénomène d’Isakower debout, ambulant… Ce rouleau compresseur était une métaphore. C’était en fait comme une espèce de lutin, de gnome, un petit enfant, qui, bien sûr, me ressemblait. Il me ressemblait tellement que c’était moi. Ce gnome était déjà dans la masse informe quand elle était au loin, mais c’est seulement quand elle est proche qu’on pouvait le voir. C’était moi en train de ricaner, de dénigrer, de discréditer, de rabaisser ce je ne sais quoi pour l’empêcher de refaire surface. D’où la métaphore du rouleau compresseur.

2°) Je me souviens parfaitement que l’une des occurrences du phénomène se produisit vers midi, juste avant de passer à table, alors que j’étais couché sur mon lit. J’avais trois ans. Pour les autres occurrences, je ne me souviens plus à quel moment de la journée elles eurent lieu. Je me souviens d’avoir cru voir l’image d’une locomotive à vapeur au cœur du phénomène. Une locomotive que je voyais virer au loin et venir vers moi, avec son gros disque noir à l’avant ; on entendait la scansion régulière produite par les roues et l’espace entre chaque rail. Ma locomotive prenait un aspect sympathique, comme dans un dessin animé, avec deux yeux, ses phares, et une bouche qui semblait me sourire.

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