par Dorian Gray

BnF EST
Si dans le chapitre précédent nous avons cité la scène des bottines, c’était surtout pour cette phrase :
« L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). »
On a vu que selon l’opinion la plus répandue parmi les spécialistes, l’espèce de présence pourrait être une représentation de l’image du sein ou du visage de la mère du nourrisson. Je rajoute ici l’opinion de William Easson, qui va également dans le même sens. Il cite le témoignage d’un patient isakowérien ayant ressenti la présence d’un être (?) — ou bien ne parle-t-il pas plutôt de sa propre essence ? — au sein du tourbillon :
« The seventeen-year-old patient reported above reacted with annoyance when he was asked what exactely was the quality of the whirling, swirling, floating sensations he described. He seemed to feel that the psychotherapist should know intuitively what these experiences represented. In his words they were “being, just being… Being–don’t you understand ?” In the development of the very primitive ego during earlier infancy, it can be postulated that there first exists in the experiencing mind, mere floating, turning, whirling sensations, sensations of “being” in some fashion. These may represent the initial inner awarness of physical existence1. »
Nous avons tendance à penser que cette sorte de présence, ou sensation d’une présence, peut découler de la division de la conscience dont, par exemple, parlait le jeune Proust dans sa lettre à Darlu qu’on a citée plus haut (cf. chap. 8. Proust, Gregh, Darlu, etc.). Il en avait également parlé à son père. C’est comme cela, pensons-nous, qu’il faut comprendre les mots du Narrateur à propos de cet être extra-temporel apparu également lors de la réminiscence des bottines ( cf. notre chap. 17) : « car il était moi et plus que moi ». Comment les comprendre autrement ? Ajoutons également une phrase du Narrateur qui étaie, elle aussi, notre hypothèse d’une scission de la conscience. On la trouve dans l’une des esquisses de la scène du thé et de la biscotte — Esquisse XIV, I, 699-701 — ou dans la scène du thé de la version définitive :
« Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même, quand lui, le chercheur, est à la fois le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Ce qu’il lui faut conquérir, faire entrer dans sa lumière c’est une partie de lui-même qui n’est pas encore et qui ne pourra sortir que de lui ! »
On retrouve également cette même division du moi dans la réminiscence des trois arbres :
« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : « Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. » » (II, 79 ; éd. Folio, Jeunes filles en fleurs…, p. 287.)
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Pendant la résurrection, c’est-à-dire lors du passage du phénomène d’Isakower, la division de la conscience cesserait pendant un temps très court, le sujet redeviendrait un, ou du moins le plus proche qu’il n’ait jamais été de son unité. Comme le dit Proust : « Il me semblait que mon être s’était tout d’un coup rempli d’une essence précieuse inconnue qui donnait à ma vie un prix infini et soustrait à toutes ses contingences2 » ; « ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi3. » ; « mon être a pris une sorte de profondeur infinie4 ». Puis, après le passage du phénomène, cette« présence » se volatilise, le sujet perd son unité et la division de sa conscience revient. C’est alors le retour au statu quo ante, en attendant la prochaine récurrence, dans quelques années peut-être ; mais peut-être jamais.
Pourquoi les âmes — ou les consciences, ou le moi, appelons cela comme on veut — pourquoi feraient-elles sécession ? Isakower avance une idée qui pourrait être une réponse :
« Il semblerait que nous assistions à une dissociation entre deux composantes du sommeil du cerveau. Il y a une perte partielle de la réalité, c’est-à- dire que la fonction d’épreuve de réalité, bien que préservée, est consacrée à l’observation du phénomène expérimenté, ce qui signifie que ce phénomène n’est pas reconnu comme entièrement réel. Une sorte d’ “éloignement” [estrangement] s’installe entre les deux parties du moi : l’une, la plus éveillée, qui demeure à un niveau de différenciation plus élevé, observant l’autre, qui a déjà beaucoup régressé et se délecte de la possession hallucinatoire d’un objet qui a été effectivement perdu5. »
Et on pense évidemment ici au passage déjà cité plus haut sur les paradis perdus dont parle l’auteur du Temps retrouvé (IV, 449 ; TR, éd. Folio, p. 177) :
« au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant » ; « il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément par ce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. »
Dans le cas de Proust, cette division de la conscience a peut-être quelque chose à voir avec sa jalousie maladive. En effet, dans Un amour de Swann, alors que Swann s’attendait, comme d’habitude, à retrouver Odette au salon des Verdurin, il ne l’y vit point et en ressentit une « souffrance au cœur ». Dans la Pléiade, une note de bas de page indique que cette scène semble remonter à un incident réel survenu à Proust. Swann monte alors dans sa voiture et part à la recherche d’Odette dans différents restaurants parisiens. Et c’est pendant le trajet qu’apparut en lui un « être nouveau » :
« Il fut bien obligé de constater que dans cette même voiture qui l’emmenait chez Prévost, il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul, qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle personne s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante. » (I, 225 ; Du côté de chez Swann, éd. Folio, p. 329)
C’est le même être qui lui apparaît lors de ses réminiscences. Selon Proust, cet être-là est en permanence en chacun de nous, comme par exemple en sa grand-mère, quand elle était souffrante :
« Alors ma grand-mère éprouva la présence, en elle, d’une créature qui connaissait mieux le corps humain que ma grand-mère, la présence d’une contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant – bien antérieur à la création de l’homme qui pense6.»
On peut penser, c’est une hypothèse personnelle, que l’être extratemporel dont parle si souvent le Narrateur provient de la scission de son moi, lequel serait comme incomplet. On se souvient de sa lettre à son professeur (cf. chap. 8) :
« Quand je lis par exemple un poème de Leconte de Lisle, tandis que j’y goûte les voluptés infinies d’autrefois, l’autre moi me considère, s’amuse à considérer les causes de mon plaisir, les voit dans un certain rapport entre moi et l’œuvre, par là détruit la certitude de la beauté propre de l’œuvre, surtout imagine immédiatement des conditions de beauté opposées, tue enfin presque tout mon plaisir. » (Souligné par Proust.)
Un événement sans doute traumatisant, que le moi préfère garder refoulé dans l’inconscient, a provoqué cette scission dans la conscience. On sait que pour l’inconscient le temps n’existe pas, d’où la sensation d’un moi extratemporel ; c’est cette partie de lui-même (du Narrateur), qui a été refoulée, qu’essayent de lui apporter les trois arbres ; quelque chose que le refoulement avait laissé en arrière, hors d’atteinte. On peut imaginer que le phénomène d’Isakower serait comme une tentative de guérison naturelle, laquelle profite de la malléabilité de l’appareil psychique de l’enfant ou du jeune adulte pour essayer de remettre les choses en place. Mais chez l’adulte la cicatrice est refermée, si l’on peut dire, l’appareil psychique est plus solide, il ne restera plus chez lui que le souvenir de cet archaïsme nommé effet Isakower ; le souvenir, rien de plus. La dynamique du phénomène est morte, ou plutôt, dort, enfouie, protégée par le refoulement.
Demeure à expliquer, si l’on ne partage pas la doxa, à savoir : cette masse informe que le sujet voit s’approcher de lui représente le sein et une promesse de nourriture, demeure à expliquer l’importance de la bouche dans ce phénomène. Dans certains témoignages elle ne semble a priori pas concernée (par exemple nos témoins nos 2 et 3 ; cf. chap. 7). Néanmoins, dans son article déjà cité, Jules Glenn souligne que le phénomène d’Isakower nous apporte la preuve que l’ « oralité », pour le nourrisson, ne concerne pas seulement la bouche mais inclut également tout le corps ainsi que la vue7. Ce qui pourrait signifier, par exemple, que les sensations rugueuses ou sableuses, ou cette matière étrange ressemblant parfois à du mâchefer, ressenties sur le corps par certaines personnes lors du déroulement d’un effet Isakower, remonteraient également aux premières interactions entre la mère et le nourrisson ; et ce, même lorsque la bouche ne semble pas être en jeu lors du passage du phénomène d’Isakower.
Cette étrange présence pourrait être une des raisons pour lesquelles Proust a choisi comme psychothérapeute le docteur Paul Sollier. En effet, en outre de soigner uniquement les hystériques, Sollier était spécialisé dans les phénomènes d’autoscopie. L’autoscopie externe, par exemple, c’est le fait de se voir soi-même devant soi8. Maupassant souffrait d’un phénomène de ce genre, qu’on appelait parfois « fantôme » ; il le décrivit dans Le Horla. Cela n’a pas grand chose à voir avec un phénomène d’Isakower, mais on peut imaginer que Proust a pu penser que Sollier serait le mieux à même de le renseigner quant à cette présence fantomatique, cet autre lui-même, qui venait par moments le visiter. Un passage de la Recherche, qui suit le récit de la résurrection des bottines, montre d’ailleurs clairement que Proust a été influencé par les travaux de Sollier car il y fait allusion à une autoscopie interne, c’est-à-dire l’aperception de ses propres organes :
« Mais dès que je fus arrivé à m’endormir, à cette heure, plus véridique, où mes yeux se fermèrent aux choses du dehors, le monde du sommeil (sur lequel l’intelligence et la volonté momentanément paralysées ne pouvaient pas me disputer à la cruauté de mes impressions véritables) refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance et du néant, dont la profondeur organique et devenue translucide des viscères mystérieusement éclairés. Monde du sommeil où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cœur ou de la respiration, parce qu’une même dose d’effroi, de tristesse, de remords, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que pour y parcourir les artères de la cité souterraine nous nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre propre sang comme sur un Styx intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. Je cherchais en vain celle de ma grand-mère dès que j’eus abordé sous les porches sombres ; je savais pourtant qu’elle existait encore, mais d’une vie diminuée, aussi pâle que celle du souvenir ; l’obscurité grandissait, et le vent ; mon père n’arrivait pas qui devait me conduire à elle. » (Sodome et Gomorrhe II, Chap. 1, éd. Le Livre de Poche, p. 233.)
Puis cette visite aux enfers finit de la même façon que celle d’Énée, comme un rêve : « Mais déjà j’avais retraversé le fleuve aux ténébreux méandres, j’étais remonté à la surface où s’ouvre le monde des vivants. » On sait que dans la Recherche la grand-mère prend souvent symboliquement la place de la maman ; ce passage — que je n’ai pas cité intégralement — renvoie à un rêve de Proust consigné dans son carnet en 1908, après la mort de sa mère, et dans lequel il la revit. Cette descente aux enfers renvoie également à la scène du thé, qui, on l’a vu, comportait l’évocation de la descente d’Énée aux enfers (cf. Esquisse XIII vol. I, 696-697). La résurrection des bottines est donc en lien avec la scène dite de la madeleine, et avec la mère du Narrateur.
(À suivre : 19. Sur la croyance celtique)
NOTES :
- William M. Easson, « The Earliest Ego Development, Primitive Memory Traces, and the Isakower Phenomenon », The Psychoanalytic Quarterly, 1973, no 42, p. 66. ↩︎
- Esquisse XII. ↩︎
- Esquisse XIV. ↩︎
- Esquisse XIII. ↩︎
- Isakower, 1972, p. 207, ligne -11. [6] IV, 449. ↩︎
- Guermantes I, éd. Folio, p. 290 ; Pléiade, II, p. 596. ↩︎
- J. Glenn, « Developmental Transformations… », art. cité, (1993), p. 1128. ↩︎
- Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie, Paris (Alcan, 1903), L’Harmattan, 2006, p. 7. [10] Sodome et Gomorrhe II, Chap. 1, éd. Le Livre de Poche, p. 233. ↩︎
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